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Quelle République pour quelle école ? Partie 1

© François Feer

La deuxième partie de cet article paraîtra la semaine prochaine. Contrairement à beaucoup, nous estimons que nous ne pouvons pas parler d’école indépendamment de son cadre environnant. L’école est toujours l’école de la formation sociale qui l’engendre avec un mode de production dominant. Et l’école n’est jamais une institution indépendante de son environnement structurel.

L’école a-t-elle la vocation de former des républicains ?

L’école a donc des caractéristiques propres qui dépendent des principes, des moyens que lui donne le système culturel, économique et politique qui l’engendre. Si nous nous plaçons dans ce que l’histoire de France a fait de meilleur, nous nous situons dans le cadre d’une République sociale forte de ses dix principes constitutifs (liberté, égalité, fraternité, laïcité, démocratie, solidarité, sûreté et sécurité, universalité concrète, souveraineté populaire et développement écologique et social), des quatre ruptures nécessaires par rapport au système actuel dominant (démocratique, laïque, social et écologique) et d’au moins six exigences indispensables(1)Alea jacta est ! En avant pour la refondation d’une République sociale ! – ReSPUBLICA . avec une stratégie de l’évolution révolutionnaire.

Mais nous n’avons jamais atteint cet idéal, même si nous avons vécu des moments où l’on était dans un processus qui s’en rapprochait. En outre, depuis 1983, 1992, 2008, 2017, etc., nous nous écartons de cet idéal et, à chaque étape, on accélère cet éloignement. Nous sommes dans une France qui a abandonné tout ce que je viens de dire pour reculer sur l’ensemble de ses principes constitutifs. De plus, insérée au sein de l’Union européenne, elle subit les effets de l’échec patent de la Stratégie de Lisbonne et nous pouvons prédire l’échec de la Stratégie Europe 2020 qui lui a succédé, mais aussi l’échec dû au Pacte de stabilité et de croissance (PSC) qui fait subir à l’école, avec l’aide du nouvel extrême centre français, un plan d’austérité dont on va voir les résultats actuels dans la suite de cet article.

Questionnements : laïcité, émancipation, reproduction sociale…

Cet article a comme seule fonction de constituer l’une des bases nécessaires pour débattre de l’école circonscrite sur ses deux premiers degrés, car les domaines post-bac demandent des développements nouveaux et différents que nous pourrions discuter ultérieurement. Il n’est qu’une introduction basée sur plusieurs éclairages qui permettront dans un second temps d’ouvrir un débat posant d’emblée une alternative émancipatrice à la situation actuelle. Cet article doit beaucoup à feu Pierre Hayat, professeur de philosophie et ancien membre du comité de rédaction de ReSPUBLICA, mais aussi à Catherine et Jean-Marie Kintzler, tous deux professeurs de philosophie, et enfin à Eddy Khaldi, syndicaliste enseignant et actuel président des Délégués départementaux de l’Éducation nationale (DDEN).

Le plan que je propose s’articule autour de plusieurs éclairages :

Comme vous le voyez, il n’est pas question de faire une présentation encyclopédique, mais seulement d’apporter quelques éclairages, juste pour démarrer notre discussion à partir des choses qui fâchent le plus souvent et que beaucoup veulent mettre sous le tapis !

D’où je parle ?

Sauvé par une institutrice puis un instituteur, chaque fois que je pense à eux, je m’aperçois que je leur dois tout. L’école primaire publique laïque m’a sauvé de 1953 à 1958 ! 100% fils d’immigrés, ma mère ayant commencé par m’élever dans sa langue maternelle avec un français pour le moins approximatif, je fus dans les derniers de la classe au début de la primaire. Au lieu de me considérer comme une victime, mon institutrice fut une femme très sévère avec moi, mais patiente et juste. Pour elle, tout pouvait s’améliorer par le travail. Même en présence de mes parents, elle avait un ton presque martial à mon égard. Dans les derniers de la classe, en CP et CE1, je termine mon CM2 en 10ème position dans la classe et je suis le dernier à passer en 6ème général. Puis, dès la 4ème,  je fus, pour les mathématiques et la physique–chimie, dans les bons élèves. J’ai le sentiment, qu’aujourd’hui, les mêmes enfants, 100% enfants d’immigrés comme moi, ne bénéficient plus de la chance que j’ai eu. Entre temps, la formation et l’origine sociale des enseignants ont globalement changé, et surtout l’esprit victimaire dans la société a envahi l’école.

Pour avoir bénéficié d’une école comme cela, je dois remercier ceux qui l’ont instituée par un choix 100 % politique, car l’école, comme la Sécurité sociale, comme toutes les institutions, est issue de délibérations 100 % politiques. D’une façon générale, j’ai bénéficié des décisions qui ont institué la sphère de constitution des libertés (école, services publics, Sécurité sociale) là où je vivais. Je souffre aujourd’hui de voir le peu de considération que les militants et les citoyens déploient pour promouvoir cette sphère de constitution des libertés qui se détricotent depuis plus de 40 ans.

L’école est-elle encore laïque ?

Disons qu’elle en a de beaux restes, mais, si la laïcité progresse dans le monde, elle recule fortement en France, pays qui l’a créée. Avec ses quatre items constitutifs contre ses quatre déviances(2)Laïcité : après les commémorations du 13 et du 16 octobre, où en est-on ? – ReSPUBLICA., elle résiste, comme principe d’organisation sociale, notamment grâce à l’article 9.2 de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Grâce à ses transpositions juridiques (loi de 1905, trois circulaires de Jean Zay du Front populaire), et malgré son affaissement juridique progressif dû à la hiérarchie des normes et aux déviances antilaïques, une résistance s’est instituée, mais qui ne fait que freiner la décroissance de ce principe.

La suppression des circulaires de Jean Zay du Front populaire par la hiérarchie des normes et par la loi Jospin du 10 juillet 1989 a poussé le Grand Orient de France à lancer la bataille pour une loi contre les signes religieux à l’école publique par le rassemblement du 21 octobre 1989 (1 300 personnes, une dizaine de journalistes(3)Les francs-maçons sonnent la charge contre les intégrismes religieux.). A suivi la tribune du groupe des cinq publiée dans le Nouvel observateur(4)ParDéfaut.. Puis, le banquet d’Initiative Républicaine de la mutualité en décembre 1992 (900 personnes avec Marc Blondel, Richard Gerbaudi, Bernard Teper et de nombreux militants et intellectuels, et la suite à partir de 1997 avec l’Union des familles laïques(5)Millième numéro de ReSPUBLICA ! Histoire d’une saga militante – ReSPUBLICA.), jusqu’à la loi du 15 mars 2004.

Histoire succincte de la laïcité

En dehors de ce retour aux grandes décisions du Front populaire, il est bon de rappeler succinctement une rapide histoire de la laïcité. Nous pouvons ainsi évoquer la présentation du rôle de l’école par Condorcet dans les années 1791-1792, notamment avec les Cinq mémoires sur l’instruction publique, l’institutionnalisation de l’école primaire par la loi Guizot de 1833, la campagne pour la démopédie(6)Action d’instruire et de former le peuple. Du grec demos (« peuple ») et paedeia ou paideia (« éducation »). des militants républicains après la sinistre loi Falloux de 1850, les grandes lois laïques de la Troisième République, la campagne de dénigrement et de dénaturation de l’école publique par l’église catholique à partir de 1925, l’émergence du pseudo-concept de laïcité ouverte dès 1949 défendue par l’Église catholique, les lois antilaïques de financement public des écoles privées par la loi Debré de 1959 et sa suite, le triomphe de l’équivoque et du projet individuel de l’école versus son projet collectif en 1984, la campagne menée conjointement par les églises et de nombreuses organisations naguère laïques (comme la Ligue de l’enseignement et bien d’autres) pour l’une des déviances de la laïcité, les accords Lang-Cloupet de 1993 qui réactivent une loi pétainiste du 31 décembre 1941, qui donne à l’Église catholique le soin de représenter les établissements scolaires catholiques alors que la loi Debré parlait de relations directes entre chaque établissement et l’État.

L’école est devenue une institution de reproduction sociale

Suite à ce rappel historique, il suffit de regarder les schémas étudiés par Léonard Moulin montrant la réalité actuelle de la fracture scolaire(7)En France, les élèves progressent et réussissent mieux dans le privé que dans le public, voici pourquoi | Slate.fr.. Ils montrent les écarts entre les Indices de positions sociales moyens (IPS, indice qui mesure la position sociale et culturelle des parents de chaque élève(8)https://www.education.gouv.fr/l-indice-de-position-sociale-ips-357755.) dans chaque académie entre les écoles publiques et privées.

L’économiste Youssef Souidi montre dans son livre Vers la sécession scolaire ? que les collèges privés sont majoritairement à fort IPS, contrairement aux collèges publics. Il montre aussi, après avoir classé tous les collèges en dix déciles en fonction de leur IPS moyen, la composition sociale et culturelle des collèges dans chaque décile. Il résume différentes études, qu’il se propose de fournir à tous ceux et celles qui le souhaitent, en indiquant que, contrairement à ce qu’était l’école au moment des 30 Glorieuses, aujourd’hui, les établissements privés affichent de meilleurs résultats que ceux du public aux évaluations nationales et examens, mais aussi de meilleurs taux de progression des élèves au fil de leur scolarité. Telle est la synthèse du travail du chercheur Léonard Moulin.

Précisons que l’école publique accueille tous les élèves sans distinction, quelles que soient leurs difficultés de départ, alors que le privé choisit les élèves et leur profil. La comparaison entre les résultats des uns et des autres est donc biaisée. Mais il y a un marqueur clair : les enfants des ministres récents de l’extrême centre appelés à gérer l’Éducation nationale, Pap Ndiaye, Amélie Oudéa Castéra, Edouard Geffray, ont été inscrits dans les écoles privées. En 20 ans, +20 % d’enfants de familles de cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS, classification de l’INSEE) dans les écoles privées. Les CPIS majoritaires dans l’école privée ne représentent que le quart de la population active. Il y a plus d’argent par élève dans l’école privée que dans l’école publique. L’IPS moyen des écoles publiques est de 118, celui des écoles privées est de 143.

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