L’expulsion de son domicile de Maricarmen et la question du logement en Espagne
Ce qui a été l’évènement de trop est l’expulsion de son domicile madrilène de María del Carmen Abascal, surnommée Maricarmen, personne âgée de 87 ans (décédée depuis), intervenue le 23 septembre 2026.
L’émoi suscité par le sort de cette personne, relayé par les réseaux sociaux, a été à l’origine de manifestations largement suivies et de nombreuses occupations permanentes de l’espace public dans de nombreuses villes d’Espagne : Barcelone, Alméria, Grenade, Malaga, Bilbao, Santander, Oviedo, en Galice, aux Canaries et dans les Baléares.
C’est Madrid, cependant, la capitale de l’Espagne, qui est demeurée le cœur névralgique de la révolte avec des manifestations monstres réunissant entre 70 000 et 500 000 personnes, la constitution de collectifs de locataires en colère installant des campements de protestation à la « la Plaza del Sol », le cœur de la ville, comme aux belles heures du mouvement des indignés de 2015, période au cours de laquelle l’Espagne s’était retrouvée en situation quasi insurrectionnelle.
Si l’expulsion de Maricarmen a été l’évènement déclencheur (bien que des affrontements avec les forces de l’ordre se soient produits sur cette question quelques jours auparavant à Valence), c’est bien la question du logement dans les grandes agglomérations et les villes côtières qui a été le cœur de l’explosion sociale que connaît depuis l’Espagne.
En effet, d’après la Banque d’Espagne, le pays subit une pénurie structurelle de 750 000 logements, s’accompagnant d’une flambée historique des loyers de l’ordre de 12,2 %, voire de 12,8 %. En moyenne, près de la moitié du salaire brut d’un citoyen de la classe intermédiaire est absorbée par son loyer. La pression locative est forte dans les villes côtières en raison de l’afflux touristique. À noter que la propriété immobilière en Espagne est en grande partie entre les mains de « fonds vautours », dont l’objectif est de rentabiliser au maximum leurs actifs.
La crise politique aujourd’hui, la crise de régime peut être demain…
C’est dans ce contexte qu’a eu lieu le rejet par le PP, Vox et JUNTS (droite nationaliste catalane qui, jusqu’en 2025, faisait partie de la coalition gouvernementale), au Congrès des députés, le 2 octobre dernier, des décrets-lois censés résoudre la crise du logement. Pedro Sanchez s’est retrouvé dès lors à la tête d’un gouvernement minoritaire, le conduisant à annoncer trois jours plus tard la dissolution du Parlement et la convocation d’élections législatives anticipées dont la date retenue est le 29 novembre prochain.
Pedro Sanchez, qui brigue un nouveau mandat, cherche à s’appuyer sur la dynamique enclenchée par les mobilisations autour du logement. Dans son allocution, il a demandé au peuple espagnol de lui donner les moyens de conduire une politique lui permettant de corriger les injustices et les inégalités que connaît la population. Dans sa communication ultérieure, il indique en particulier vouloir lutter contre les fonds vautours.
Conserve-t-il suffisamment de crédibilité pour l’emporter une nouvelle fois ? Est-il en mesure d’exploiter l’attitude de la droite et de l’ultra droite lors du vote de ses mesures destinées à résoudre en urgence la question du logement, et créer ainsi un mouvement d’adhésion de la population en sa faveur après sept ans au pouvoir ?
Mais c’est sans compter sur la concurrence que fait subir à sa coalition gouvernementale (PSOE et SUMAR) une liste de gauche alternative constituée autour d’une alliance entre Podemos (héritier du mouvement 15-M et fort du souvenir des journées quasi insurrectionnelles de 2015) et la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), se positionnant électoralement sur la même thématique. En cas de victoire ou de forte poussée de cette liste, le caractère monarchique du régime constitutionnel espagnol pourrait se retrouver fortement ébranlé, eu égard aux convictions républicaines fortement ancrées dans cette mouvance alternative.
Il en est de même du caractère unitaire de la nation espagnole, beaucoup dans cette mouvance, lui préférant le fédéralisme.
Ainsi, d’une crise sociale s’étant transformée en crise politique, l’Histoire passerait à une crise de régime, d’autant que les aspirations en faveur de l’instauration de la République vont grandissantes au sein de l’opinion publique espagnole.
ERC joue peut-être une autre carte dans l’alliance qu’il a nouée avec Podemos au regard du nationalisme catalan et du rôle de leader incarné jusqu’ici par JUNTS — c’est-à-dire la droite catalane ayant pris la tête de la sédition de 2017 — dans la revendication indépendantiste. Le passage à la République associée à la transformation de l’Espagne en État fédéral pourrait être le deuxième étage de la fusée vers la réalisation du projet indépendantiste, réalisation qui serait dès lors le fait de la gauche catalane et non de la droite catalane.
Pedro Sanchez joue gros dans cette affaire. L’alliance de Podemos et de la gauche catalane pourrait aspirer l’électorat de SUMAR, son principal allié dans la coalition gouvernementale issue des élections générales de 2023. On peut supposer que le chef du gouvernement espagnol démissionnaire a dû voir le coup venir et que l’ensemble des mesures prises au plan intérieur de rupture avec le passé franquiste de l’Espagne (nouvelle loi mémorielle plus importante que celle de 2007, suppression de tous les symboles visibles de l’ancienne dictature, punition de tous les actes d’exaltation du « Caudillo », fermeture à Madrid de la fondation « Francisco Franco », musée dédié à la mémoire du dictateur défunt) avait stratégiquement une finalité : agglomérer autour du PSOE et de SUMAR l’électorat de gauche, les descendants des vaincus de la guerre civile dont les cicatrices sont loin de s’être refermées. Ses prises de position en matière de politique étrangère — même s’il peut être considéré qu’elles sont humaines, humanistes et pertinentes — ont pu aussi obéir à la même logique politique.
Quant au PP et à Vox, ces derniers entendent pour leur part mener campagne sur l’insécurité (thématique classique de toutes les droites quel que soit le pays) en lien avec la crise migratoire de Ceuta et les mesures de régularisation d’étrangers voulues par Pedro Sanchez. Des manifestations contre cette politique ont été organisées, à l’initiative des deux formations politiques susmentionnées, à Madrid. Réunissant quelques milliers de personnes, elles ont lieu en même temps que les cortèges contre le mal-logement. Dans le contexte actuel du pays, serait-ce une thématique porteuse ? Objectivement, non, puisque des régions entières du territoire national se vident de leur population, que la démographie et le taux de natalité espagnols sont en berne, nécessitant par la même des apports venant de l’extérieur. Mais c’est sans compter avec les passions et la peur qui, souvent, combattent la raison.
Comme à d’autres moments de son Histoire tumultueuse, l’Espagne se retrouve une nouvelle fois au milieu d’innombrables contradictions générant d’immenses incertitudes.
