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INTERVIEW DE NITZAN HOROWITZ, ANCIEN MINISTRE DE LA SANTE D’ISRAËL

CC BY-SA 3.0

Après des études de droit, Nitzan Horowitz fut tour à tour journaliste à Haaretz puis à la télévision. Il présida le parti Meretz de 2019 à août 2022. Il fut élu à plusieurs reprises député et ministre de la Santé en 2021 et jusqu’à fin décembre 2022. Il combattit la syndémie du Covid sans confinement général ce qui, in fine, fut la meilleure stratégie. Il entreprit une réforme du secteur de la santé mentale et augmenta les droits des LGBT et des femmes concernant l’IVG. Meretz est un parti de gauche laïque et écologique situé politiquement à la gauche du parti travailliste. Ses racines historiques proviennent des mouvements Hachomer Hatzaïr et des Kibboutz Artzi. Ce parti défend la ligne de l’Initiative de Genève appelée « Deux peuples, deux États ».

Questions à Nitzan Horowitz, ancien ministre de la Santé du gouvernement israélien Bennett-Lapid et ancien Président du parti de gauche Meretz(1)Meretz : parti situé à la gauche du parti travailliste Avoda. Son nom veut dire en hébreu « énergie ».

ÉVARISTE : Quel bilan tires-tu de ton action au poste de ministre de la Santé et plus généralement de celle du gouvernement Bennett-Lapid auquel tu as participé en 2021 ?

NITZAN HOROWITZ : Ce fut un miracle de voir six partis politiques s’entendre face à l’alliance régressive autour de Benyamin Netanyahou. Notre coalition comprenait également – pour la première fois depuis la création de l’État – un parti arabe : c’est un jalon historique dans les relations entre juifs et arabes en Israël. Nous avons collaboré dans l’intérêt public face aux intérêts particuliers défendus par nos adversaires. Des sondages récents montrent que si des élections avaient lieu aujourd’hui, notre gouvernement serait largement réélu.

En ce qui concerne mon action au ministère de la Santé, j’en suis très fier : notamment d’avoir combattu la pandémie du Covid-19 sans confinement généralisé, ce qui semble aujourd’hui la meilleure stratégie. Nous avons travaillé pour tout le monde, juifs, arabes, y compris dans le secteur de la santé mentale.

ÉVARISTE : Aux dernières élections législatives, l’absence de liste commune de gauche Meretz/Avoda (travailliste) est – en partie – la cause de la situation présente avec l’actuel gouvernement le plus à droite de l’histoire d’Israël. Avec le recul, quel regard portes-tu sur cette désunion catastrophique pour ton pays et qui a exclu le Meretz du parlement ?

NITZAN HOROWITZ : Ce fut une tragédie politique que le Meretz et aussi un parti arabe ne dépassent pas le pourcentage minimal pour avoir des députés. Mais s’il n’y a pas eu d’alliance entre le parti travailliste et le Meretz, c’est uniquement à cause du refus du parti travailliste (Avoda) qui porte l’entière responsabilité de cette désunion à gauche. Je peux vous assurer que lors des prochaines élections, qui, je l’espère, auront lieu bientôt, cette erreur ne se reproduira pas et que nous nous présenterons sur une liste de gauche unie.

ÉVARISTE : Quelle est ton analyse du mouvement civique en action depuis janvier dans lequel le Meretz est très présent ?

NITZAN HOROWITZ : Ce mouvement civique est un mouvement populaire sans précédent : plus de huit mois de mobilisation tous les samedis mobilisant près de la moitié des habitants d’Israël. C’est comme si chez vous, il y avait tous les samedis entre 25 et 30 millions de manifestants ! Du nord au sud, de Kiryat Shmona à Eilat, toutes les communes sont mobilisées. C’est cette immense protestation qui a réussi à freiner les intentions malveillantes du gouvernement Netanyahu d’éliminer la démocratie israélienne.

ÉVARISTE : Ce mouvement civique justement dénonce aussi les tentatives des partis religieux d’imposer en Israël une sorte de théocratie. Quelle est ton opinion sur la laïcité, alors même qu’Israël n’est pas un état laïque ? Bref, le Meretz défend-il le principe de « la séparation des églises et de l’État » ?

NITZAN HOROWITZ : L’actuel gouvernement de Benyamin Netanyahou a organisé un coup d’État juridique pour trois raisons : d’abord dans le but d’annuler le procès du Premier ministre Netanyahu pour corruption, puis pour installer un nouveau droit ultra-religieux (séparation des hommes et des femmes, modification des droits de l’homme et du citoyen, position anti-LGBT, etc.) et enfin pour annexer les territoires palestiniens.

Si beaucoup de militants du Meretz sont favorables à « la séparation des églises et de l’État », la priorité du Meretz est d’abord de retrouver un bloc majoritaire contre ce coup d’état juridique.

ÉVARISTE : Le Meretz est très présent sur les questions « sociétales », comme le féminisme ou la défense des droits des LGBT. Ces mouvements sont très présents à Tel-Aviv dans les manifestations du mouvement civique ; ils sont souvent le fer de lance dans les actions. Mais la dimension sociale, le combat pour l’égalité sont un peu absents. Qu’en penses-tu ?

NITZAN HOROWITZ : C’est le point faible de la gauche israélienne. Cette dernière se mobilise plus facilement pour la démocratie et les libertés publiques. Mais aujourd’hui, l’avenir de la gauche israélienne sera refondé à partir du mouvement civique et non des anciens partis. Plus rien ne sera comme avant !

ÉVARISTE : Le Meretz a connu des déboires avec une élue membre de la communauté arabe qui a quitté son poste sous le gouvernement dont tu faisais partie. On a l’impression depuis la France que le Meretz a raté l’intégration en son sein de cette communauté. Quelle est ton opinion sur cette question ?

NITZAN HOROWITZ : Triste souvenir. Pour nous, empêcher la régression humaine et démocratique d’avoir un gouvernement dirigé par Benyamin Netanyahou fut notre objectif immédiat. Nous avons donc passé un accord électoral avec les cinq autres partis qui ne reprenait pas le programme entier du Meretz lequel est bien plus ambitieux que l’accord majoritaire. Ghaida Rinawie Zoabi n’a pas respecté cet accord électoral ni les électeurs du Meretz. Cela dit, nous avons d’autres membres arabes au sein du Meretz.

ÉVARISTE : L’analyse sociologique des résultats des municipales de 2008 à Tel-Aviv avec un candidat communiste qui a fait 34 % face au maire travailliste et celle de 2013 où tu as fait également 40 % face au même maire travailliste pouvait laisser augurer une alliance de gauche juive et arabe. Il n’en a rien été. Quelles en sont les raisons d’après toi ?

NITZAN HOROWITZ : Jusqu’ici, la grande majorité des Arabes israéliens ne votent que pour l’un des trois partis arabes (communiste, nationaliste, islamique) et la grande majorité des Juifs israéliens votent pour des partis juifs. En 2008, l’opposition municipale avait présenté à Tel-Aviv un candidat juif communiste même si la grande majorité des communistes israéliens sont arabes. Notre grand espoir est de former une alliance avec les organisations et partis arabes. Le gouvernement de changement dont j’étais membre a prouvé que c’était possible.

ÉVARISTE : La situation en Cisjordanie est très violente cet été, quel est ton point de vue sur l’évolution du conflit dans les territoires ? Plus généralement, les perspectives d’une paix avec l’Autorité palestinienne et la création d’un État sont-elles encore à l’ordre du jour ?

NITZAN HOROWITZ : Le principal problème est que le gouvernement Netanyahu ne lève pas le petit doigt pour remédier à la détérioration de la situation dans les territoires occupés. Ce gouvernement comprend une forte représentation des colons les plus extrémistes, qui soutiennent même les actes de violence des voyous juifs contre les Palestiniens. Ainsi, malheureusement, non seulement la reprise du processus de paix n’est pas du tout à l’ordre du jour, mais ce gouvernement accroît considérablement les dangers et détériore la situation sécuritaire d’Israël. Pour nous, la bataille contre ce gouvernement est donc centrale.

ÉVARISTE : Quelle est la position du Meretz sur les « accords d’Abraham » et leur éventuel élargissement à l’Arabie saoudite ? Cela peut-il aller, d’après toi, dans le sens d’une baisse d’influence des islamistes, par une diminution de leurs soutiens et de leurs financements au sein du mouvement national palestinien ?

NITZAN HOROWITZ : Bien sûr ! Nous voyons d’un bon œil le développement des « accords d’Abraham ». Mais ce n’est pas avec le gouvernement Netanyahou (qui soutient des colons racistes anti-arabes) qu’on peut faire des propositions constructives dans cette direction.

ÉVARISTE : Depuis le 22 février 2022, date de l’entrée des troupes russes en Ukraine, on constate une sorte de « neutralité » israélienne dans cette guerre en Europe. Le gouvernement dont tu as fait partie, en tant que membre du « cabinet de sécurité », n’a pas suivi l’OTAN pour soutenir l’Ukraine et le gouvernement Netanyahou est finalement aujourd’hui sur la même ligne. Quelle est ta position sur ce sujet ?

NITZAN HOROWITZ : J’ai été le seul ministre du gouvernement à m’être rendu en Ukraine pour y créer un hôpital d’urgence pour les blessés. J’ai toujours souligné de la manière la plus claire qu’Israël soutient l’Ukraine et son droit à la pleine souveraineté sur l’ensemble de son territoire et s’oppose à l’agression russe à son encontre.

Mais pour comprendre l’entièreté de la position israélienne, il faut prendre en compte le réel du terrain. De nombreux citoyens d’origine russe vivent en Israël et ont encore une famille nombreuse en Russie. La possibilité pour ces familles de se rencontrer, de se visiter ne peut pas être négligée. Par ailleurs, en raison de la présence militaire russe en Syrie, Israël doit entretenir des relations avec ce pays pour des raisons de sécurité.

ÉVARISTE : La Cour suprême israélienne a commencé l’instruction des recours contre le « Coup d’État juridique » du gouvernement. Quelles suites possibles ?

NITZAN HOROWITZ : À court terme, si le gouvernement reste en place avec sa majorité de 64 députés sur 120, il pourra continuer ses forfaits contre la volonté du peuple avec ses moyens budgétaires et administratifs. Bien sûr, si la Cour Suprême invalide la loi controversée et que cela divise le gouvernement sur la marche à suivre, la perspective d’élections anticipées est possible. Quoi qu’il en soit, une chose se produira : la protestation populaire se poursuivra jusqu’au renversement de ce gouvernement malfaisant, qui cause de graves dommages à Israël. De récents sondages donneraient alors une large majorité alors au gouvernement précédent.

ÉVARISTE : Dans un film israélien sur l’assassinat d’Yitzhak Rabin, on entend une intervention de Benyamin Netanyahou en meeting – quelques jours avant l’assassinat du Premier ministre – qui peut s’apparenter à un appel au meurtre. Il n’a pas été inquiété.

NITZAN HOROWITZ : Le gouvernement actuel dit des choses semblables. On voit même des pancartes demandant la libération de l’assassin d’Yitzhak Rabin. À mon grand regret, la leçon de l’assassinat de Rabin n’a pas été intériorisée. Dans le gouvernement actuel, certains ministres occupant des postes élevés ont participé à la machine à poison et à l’incitation à la haine contre Rabin, et ils font la même chose aujourd’hui. Ces gens, dirigés par Netanyahu, manquent de conception démocratique. Ils disent même qu’Israël n’a pas besoin d’être démocratique. De ce point de vue et aussi en termes de destruction du processus de paix avec les Palestiniens, l’assassin de Rabin a réussi son plan. C’est difficile à entendre, mais c’est la vérité. Notre grand défi est de ramener Israël aux lignes démocratiques et d’empêcher ces fascistes de nous faire tomber dans l’abîme.

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Notes de bas de page
1 Meretz : parti situé à la gauche du parti travailliste Avoda. Son nom veut dire en hébreu « énergie ».
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