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Accusations de racisme au Lycée Jean Renoir de Bondy, un exemple de racisme systémique dans l’éducation ou les errements de l’antiracisme politique ?

Photo d'une classe vide

Le combat contre le racisme est essentiel pour le combat social. Pour autant, en cas d’accusations, il est vital de s’en tenir aux faits et de mener une enquête sérieuse avec le respect du contradictoire. Sinon, l’instrumentalisation politique relayée par les réseaux sociaux peut mener au pire.

 

Depuis la fin avril, le feu couve dans cet établissement de Seine-Saint-Denis où des élèves accusent de racisme plusieurs personnels, dont une CPE (conseillère principale d’éducation) et la direction. Une quinzaine d’enseignants sur les 160 du lycée soutient aussi ces accusations.

Accusation sur les réseaux sociaux

L’affaire commence le 16 mars dernier lors de l’entretien d’une élève de première convoquée par sa CPE en présence du proviseur au sujet d’un conflit avec une ou plusieurs camarades. L’élève convoquée enregistre l’entretien à l’insu des deux responsables de l’établissement. Pendant six semaines (cela a son importance), il ne se passe rien.

Mais, le 23 mars, Amal Bentoussi, fondatrice du collectif « urgence notre police assassine », ex-candidate LFI à la mairie de Meaux lors des dernières municipales et élue d’opposition, dénonce sur son compte Instagram le racisme de la CPE en publiant un extrait de 15 secondes tirées des 14 minutes d’enregistrement clandestin où la CPE demande à l’élève convoquée si une autre élève de ses connaissances fait partie du « gang des blacks ».

Le jour même, durant les vacances de printemps de la zone C, un compte Instagram @racisme.Jean Renoir est créé. Il appelle les élèves à témoigner de comportements ou de propos racistes de la part du personnel et de la direction, accusée elle aussi de racisme. Les personnes accusées sont facilement identifiables sur les réseaux sociaux vu leur fonction, leur lieu de travail et de résidence (l’établissement).

Le 4 mai, jour de la rentrée, les personnels et les élèves découvrent des banderoles accrochées aux grilles du lycée, sur lesquelles est écrit « racistes hors de nos écoles » ou « c’est vous le vrai gang de racistes », « La direction dehors », « plus de racisme à Jean Renoir » ; des tracts sont placardés dans tout l’établissement.

Récupération politique

Une vingtaine d’élèves, sur les 1 200 du lycée, se rassemblent le 4, puis le 5 mai toute la journée devant l’établissement. La députée LFI de la circonscription, Nadège Abomangol, présente le 5 mai, reprend ces accusations sur son compte et contribue à la médiatisation de l’affaire. Les personnels se réunissent en assemblée générale, notamment les 5 et 7, mai avec une centaine de participants (une affluence exceptionnelle), en présence, le 5, de la CPE mise en cause. Elle reconnaît les propos, mais dénonce toute intention raciste et l’utilisation de 15 secondes hors du contexte de l’entretien. Une majorité des collègues la soutient et un communiqué qui refuse le racisme et s’inquiète de la mise en danger des personnels sur les réseaux sociaux est voté avec le soutien des sections locales FO-CFDT-SNES-CGT, à l’exception de la section Sud.

Une majorité de personnels, dont beaucoup de personnels de vie scolaire et d’agents, se mobilisent, inquiets d’un processus qui commence à ressembler à celui de l’affaire Samuel Paty. Le soir même, la CPE est suspendue par mesure conservatoire par le rectorat, officiellement pour la protéger. Cette mesure est immédiatement présentée comme une première victoire par Amal Bentoussi et par le compte Instagram @racisme. Jean Renoir, qui demande en plus des excuses du lycée et le remplacement de la direction.

Le 18 mai, une seconde manifestation – « blocus » de l’établissement a lieu avec une vingtaine d’élèves issus principalement de deux classes, dont celle de l’élève qui a enregistré l’audio. La députée LFI de la circonscription, Nadège Abomangoli, revient avec Mehmet Ozguner, candidat LFI sur Bondy, et Ilias El Hadj, candidat sur la liste LFI aux municipales de Drancy. Assa Traoré, du comité « Vérité et Justice pour Adama Traoré », et trois militants antiracistes extérieurs au lycée sont présents. En fin de manifestation, des tensions éclatent avec la police, qui utilise des lacrymogènes. Le média TV organe de LFI couvre l’événement.

Le lendemain, une pétition est lancée par le « collectif des élèves mobilisés » et leurs soutiens. Elle demande notamment « la mise en place d’une cellule psychologique pour les élèves, le remaniement de l’équipe de direction, une formation antiraciste obligatoire pour tous les adultes de l’établissement, une intervention régulière de militants et d’associations antiracistes ». Des propos discriminatoires anonymes sont publiés sur le compte Instagram, comme des extraits des débats entre personnels en AG. Rapidement, l’application de la loi de 2004 (puis de la note ministérielle de 2023 précisant que l’abaya est concernée) est assimilée à des actes racistes, et devient pour ses détracteurs le révélateur d’un racisme systémique et d’État.

Réaction face à des accusations de racisme infondées

Devant la gravité de la situation, une centaine de personnels du lycée valident un courrier au recteur le 11 mai pour faire part de leurs inquiétudes. Ils lancent une pétition soutenant les personnels accusés, et se prononcent pour une enquête, le respect du contradictoire et des sanctions si les faits de racisme sont avérés(1)https://c.org/Czt8YmNgX2.. Une demande d’audience intersyndicale sans SUD-Education est envoyée le 12 mai.

À partir du 21 mai, l’affaire se médiatise nationalement avec un article du Parisien suivi par le Point, France Info et une intervention journalistique sur LCI. Mais ce n’est que le 27 mai que les représentants syndicaux, à l’exception du syndicat SUD qui s’y est refusé, sont enfin reçus par le rectorat. Celui-ci rappelle rester « vigilant » et s’être déplacé sur l’établissement, accorde la protection fonctionnelle au personnel qui la demanderait (!) et, surtout, annonce l’ouverture durant 15 jours d’une boîte aux lettres destinée à recevoir des témoignages signés d’élèves avant une éventuelle instruction. À ce jour aucun témoignage authentifié ne semble avoir été recueilli.

L’affaire s’est apaisée avec l’arrêt au lycée des cours au début du mois de juin. Au-delà de la perspective d’une rentrée épouvantable en septembre pour les personnels et les élèves de ce lycée, quels enseignements peut-on tirer de cette affaire ?

Enseignements d’un tel emballement médiatique et de la rumeur

« Pas de fumée sans feu » ou le règne de la rumeur sur les RS

On l’aura compris, tout est parti d’un post de 15 secondes d’enregistrement tiré des 20 minutes d’entretien diffusé sur Instagram sans qu’on sache si la CPE reprenait les propos de l’élève convoqué ou une formule utilisée par des élèves de l’établissement. Si le reste de l’audio démontrait un contexte raciste, pourquoi la conseillère LFI de Meaux n’a-t-elle diffusé que ce maigre extrait ? Pourquoi n’a-t-elle pas transmis la totalité de l’enregistrement, qui a été ou est en sa possession, au rectorat ?

Que ce soit pour la CPE ou pour les deux personnels de direction, une autre CPE et une AED, il n’y a pour l’instant aucun début de preuve. Le compte racisme.jr publie sur sa page des propos parfois indéniablement racistes, même hors contexte, mais sans que ni ses auteurs ni les victimes ne soient jamais cités. Des éléments de la vie privée des personnes accusées sont révélés, comme le couple mixte et les enfants métis de la CPE incriminée pour négrophobie, mais le ridicule ne gêne pas du tout les accusateurs(2)https://www.instagram.com/p/DX2jsiFDX_B/..

Pourquoi s’embarrasser des réalités, des règles de « droit obsolètes », comme les preuves et le respect du contradictoire, alors que le tribunal de l’antiracisme politique est sur les RS ? Et, de fait, la pétition d’accusation en racisme, adressée à toute la mouvance antiraciste de France qui ne connaît absolument pas ni le lycée ni la situation réelle, recueille plus de signatures (plus de 1 700) que la pétition en défense (plus de 400), qui exige une enquête, mais ne s’adresse qu’aux personnes qui sont ou ont été élèves, professeurs, intervenants ou intervenantes au lycée !

L’influence délétère de l’antiracisme politique sur une partie des militants politiques et syndicaux de gauche

À l’évidence, pour tous les enseignants du lycée, la pétition et de nombreux posts sur l’Instagram des accusateurs ne peuvent pas avoir été rédigés par des élèves seuls. De même, le niveau de préparation et d’organisation de la mobilisation (banderoles, tracts, argumentaire politique) trahit un soutien militant conséquent d’adultes. Bien sûr, on pense à LFI, dont les élus instrumentalisent dès le début cette affaire. Il s’agit de se présenter à Bondy et en Seine-Saint-Denis comme le seul vrai parti antiraciste et défenseur de la jeunesse issue d’immigration, les « racisés ».

Si le rôle des militants de LFI semble déterminant dans le lycée et la médiatisation de l’affaire, ils ne sont pas les seuls responsables. La section SNES de l’établissement paraît totalement divisée et s’en est tenue au rectorat à des revendications de moyens sans trancher sur le fond. Mais la section locale du syndicat SUD est gravement impliquée, comme leur syndicat départemental. Une de leur militante locale, interviewée de nombreuses fois, appuie totalement les accusations de racisme. Son syndicat est le seul à avoir réaffirmé son soutien à cette mobilisation. Quand on lit les communiqués locaux et départementaux de SUD-Education 93, on comprend que les collègues incriminés sont de simples dommages collatéraux dans la grande lutte contre le racisme systémique. « …le débat des formes de la contestation ne saurait balayer la nécessite de parler du fond… »(3)Communiqué local de SUD du 10 mai.. Même sans preuve, il y a des valeurs qui sont supérieures au B.A.BA du syndicalisme, la défense des personnels !

C’est moins surprenant pour les décoloniaux assumés et racistes de « Parole d’honneur », qui ont bien sûr apporté tout leur soutien à cette mobilisation et espèrent que la CPE proche de la retraite « va être mise au placard ».

Avec de pareils amis, il n’en fallait pas plus pour que l’extrême droite se lance aussi dans la récupération de cette affaire, comme l’a fait Marion Maréchal-Le Pen sur X, mais sous l’angle de l’institution scolaire attaquée par les islamo-gauchistes.

Enfin, la faiblesse du soutien du rectorat a de quoi inquiéter. Rien n’aurait-il été appris depuis Samuel Paty ?

En effet, c’est le même processus d’emballement médiatique sur les RS mobilisant des personnes qui ne connaissent rien à l’affaire et n’ont qu’une seule vision, tronquée, des faits.

Mais on est en droit de s’interroger. Pourquoi le rectorat n’a-t-il pour l’instant fait qu’un signalement au procureur concernant les accusations visant ces personnels ? Cela revient à dire à la justice « poursuivez si vous voulez, nous, on reste neutre ». La seule divulgation sur les réseaux sociaux d’au moins trois fonctionnaires dont l’identité et la résidence sont facilement identifiables aurait dû conduire, dans l’état de nos informations, à un dépôt de plainte pour dénonciation calomnieuse ou à une plainte pour diffamation, voire à une demande en référé de suspension du compte sur laquelle la pétition et ses accusations invérifiables ont été déposées.

Cette affaire met en lumière la déliquescence idéologique d’une partie de la gauche syndicale et politique, qui a perdu la boussole du droit issue de la philosophie des Lumières au profit d’un antiracisme qui n’a plus besoin ni de preuve, ni de témoignages authentifiés pour condamner.

Elle montre aussi que l’institution scolaire, ici le rectorat de Créteil, est loin d’avoir tiré les leçons de l’affaire Samuel Paty et se montre bien timide pour protéger ses personnels accusés publiquement, sans preuve.

Elle montre enfin que les enseignants et personnels d’éducation ou agents ne sont pas en majorité prêts à suivre les dérives de l’antiracisme politique, mais restent largement antiracistes et attachés au respect des personnes et aux règles de l’État de droit qui nous protègent.

 

Notes de bas de page[+]

Notes de bas de page
1 https://c.org/Czt8YmNgX2.
2 https://www.instagram.com/p/DX2jsiFDX_B/.
3 Communiqué local de SUD du 10 mai.
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