ReSPUBLICA

Interview de Djemila Benhabib

mercredi 30 septembre 2009

L’ouvrage, ma Vie à contre-Coran : une femme témoigne sur les islamistes, de Djemila Benhabib, est devenu un best-seller au Québec. Cette œuvre en est à sa 4e réédition, depuis mars 2009, date de sa parution.

Quant à Djemila, elle est devenue une figure incontournable du paysage politique et médiatique québecois. Elle vient d’être hissée dans le Club des 100 femmes les plus influentes du Québec par le magazine Chatelaine. Les médias font souvent appel à son expertise pour expliquer des phénomènes complexes qui touchent à l’islamisme politique, les droits des femmes, l’immigration et le vivre-ensemble.

On la qualifie de voie percutante et nuancée qui fait preuve d’un grand courage dans la défense de ses idéaux : l’égalité des sexes, la laïcité et la justice sociale.

Elle a été notamment remarquée pour ses prises de position pour l’adoption d’une charte de la laïcité au Québec.

Elle effectuera du 10 au 31 octobre 2009 une tournée à travers la France pour la promotion de son livre, à l’occasion du lancement vers le 15 octobre de l’édition française. Elle reviendra en France le 11 novembre prochain pour être honorée de son combat par deux organisations féministes françaises au siège du Sénat.

C’est avec grand plaisir, nous dit-elle, qu’elle accepte de répondre à ces questions pour les lecteurs de Respublica.

Hakim Arabdiou : vous avez écrit dans la dernière partie de votre livre qu’un jour vous vous êtes mise devant le clavier de votre ordinateur et vous ne vous êtes plus arrêtée d’écrire, d’écrire… jusqu’à la fin de votre livre : Ma Vie à contre-Coran… Est-ce aussi non prémédité que cela ?

Djemila Benhabib : L’acte d’écrire se fait en plusieurs phases, il est l’un des éléments qui viennent à la fin du processus d’écriture. Pour ma part, je n’avais jamais pensé à écrire un tel livre. Cela ne veut pas dire pour autant que je n’avais jamais réfléchi à toute cette problématique qu’est l’islamisme politique, loin de là. La preuve en est, lorsque le moment d’écrire est venu, ma plume glissait sur les pages sans pouvoir s’arrêter. Cette réflexion m’habite depuis la plongée de l’Algérie dans le chaos des années 1990. Pour vous dire vrai, elle m’obsède depuis l’éclatement de la violence en Occident au tout début des années 2000.

H.A : On retrouve finalement au Canada, en France et dans tous les pays démocratiques la même complicité active ou passive envers les islamistes de la part de certains responsables des pouvoirs publiques ou parapubliques, et de certaines associations progressistes. Les mêmes qui sont souvent strictes s’agissant des intégristes d’autres confessions.

D. B : Vous faites bien de le souligner. Ces bien-pensants nous disent que l’intégrisme, lorsqu’il est judéo-chrétien, est infréquentable ; par contre lorsqu’il est musulman, on doit s’en accommoder et voire même le chouchouter. Ces gens-là oublient que les premières victimes de l’islamisme politique sont d’abord et avant tout les musulmans au sein même de leur pays et qu’un soutien aux islamistes en Occident n’encourage surtout pas l’émergence d’un courant démocratique en Orient, puisque cela revient à conforter des régimes tyranniques d’une part et les islamistes de l’autre. Quant à moi, j’ai une aversion profonde à l’égard de tous les intégrismes, car ils se rejoignent tous quelque part et se nourrissent mutuellement les uns des autres jusqu’aux sphères onusiennes. Puis, tout compte fait, lorsque l’on a goûté un peu à l’intégrisme, comme moi, en Algérie, à travers le système éducatif, la place faite aux femmes et aux laïques, on ne peut qu’avoir une répulsion profonde pour ce type de pensée.

H. A : On découvre au passage dans votre livre les agissements des intégristes juifs au Canada, un intégrisme que l’on connaît moins bien.

D.B : L’intégrisme juif au Canada s’exprime surtout à travers les demandes d’accommodements de la communauté hassidique qui vit en vase clos dans des quartiers spécifiques de Montréal par exemple, ou encore de Toronto. Ces demandes d’accommodement heurtent de plein fouet les valeurs intrinsèques de toute démocratie, à savoir l’égalité des sexes, la laïcité, la même justice pour tous et le droit à une instruction publique laïque. A titre d’exemple, les hassidiques ont demandé à la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) que les évaluatrices cèdent leur place à leurs collègues masculins pour faire passer les examens de conduite aux juifs hassidiques… et l’ont obtenu jusqu’à ce que ça fasse scandale, et que la SAAQ recule. Voilà une société d’État qui bafoue l’égalité des sexes au nom des accommodements que certains présentent comme raisonnables, et qui dans les faits ne sont que l’expression même de notre renoncement à nos valeurs les plus profondes. Des exemples comme ça, je peux vous en citer des dizaines. C’est en cela que ces demandes nous interpellent. J’aimerais tout de même ajouter ceci par rapport à l’intégrisme juif : bien que ses valeurs rejoignent les autres formes d’intégrisme, ses stratégies sont différentes. Les hassidiques ne sont pas prosélytes comme le sont les islamistes. Ils fonctionnent en système fermé et ne veulent pas s’intégrer au reste de la société. Je ne dis pas cela dans un esprit d’indulgence à l’égard des hassidiques mais plutôt pour rendre compte de la complexité des phénomènes intégristes.

H. A : Vous avez tenu, comme nombre d’intellectuels, de théologiens et de militants laïques des pays musulmans, à rappeler que l’islamisme n’est pas l’islam, afin de ne pas relayer la propagande des islamistes comme le font à leur insu, certains adversaires de l’islamisme.

D.B : Selon ma perspective, l’islamisme politique est une dérive de l’Islam. Par ailleurs, à la question de savoir si l’islam peut devenir ce qu’est devenu le christianisme, c’est-à-dire une religion circonscrite dans le domaine privé dans la plupart des pays occidents, cela relève de la capacité des musulmans à inventer leur siècle des Lumières pour que leur religion vive son aggiornamento. C’est à ce moment-là seulement que l’islam retrouvera la paix avec lui-même. Aujourd’hui, quoi qu’on en dise, c’est au nom de cette religion que l’on assassine, lapide, fouette, tranche des têtes et égorge de pauvres innocents. Ceci est franchement insupportable!

H. A : Vous avez également poussé dernièrement un coup de gueule contre la présidente de la Fédération des femmes du Québec, qui a accepté le port du hidjab dans la fonction publique québécoise. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

D.B : Le 9 mai dernier, la Fédération des femmes du Québec, avec la complicité de deux organisations islamistes, dont l’une est « Présence musulmane » qui n’est autre que la caisse de résonnance de Tariq Ramadan en Amérique du Nord, a organisé une assemblée générale spéciale, à laquelle j’ai participé, qui a adopté une résolution pour offrir la possibilité aux fonctionnaires le port des signes religieux ostentatoires dans la fonction publique québécoise. J’ai publié une lettre ouverte, dès le lendemain, pour dénoncer cette position. Cette lettre intitulée « J’accuse la FFQ de trahir le combat des femmes » a été largement diffusée à travers la plupart des médias québécois. Il s’en est suivi des échanges entre la présidente de la FFQ et moi-même pendant une semaine largement repris dans la presse, et qui a fini par discréditer l’organisation des femmes et a provoqué un tollé de protestations. Mme Pelchat, la présidente du Conseil du statut de la femme, a énergiquement dénoncé cette résolution, les éditrices du site Sisyphe, le mouvement laïque québécois, le mouvement des Humanistes ainsi que plusieurs personnalités de la société civile et du monde politique, dont plusieurs députés. Une conférence de presse a été tenue et la promulgation d’une Charte de la laïcité au Québec a été lancée par un collectif de citoyens ainsi qu’une pétition sur le site du Sisyphe.

Entretien réalisé par Hakim Arabdiou

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