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Publié le 3 mars 2021 – 19 h 26 min , par

« Il y en a qui sont noirs, petits et moches et pour eux ça sera très dur. »
Coluche, inventeur de l’intersectionnalité

« Depuis les années 1990, il y a eu cette injonction à devenir entrepreneurs de soi-même, de se vendre sur le marché du travail, de multiplier les CV de soi et à être capable de dire qui on est.. Or se définir c’est se finir, c’est déjà creuser sa tombe. J’ai toujours trouvé qu’il y avait quelque chose de morbide là-dedans. »
Tristan Garcia, France 5

« Il faudrait pouvoir éviter complètement de parler des concepts pour eux-mêmes et de s’exposer ainsi à être à la fois schématique et formel. »
Pierre Bourdieu, Le sens pratique

 

NB – Le titre est un clin d’œil à l’article fameux de Luc Boltanski, « America, America… Le plan Marshall et l’importation du management », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 38, 1981.

 

Il arrive, certes de plus en plus rarement, des moments magiques dans le torrent médiatique. Magiques au sens où les contraintes du format – un échange direct sous le regard des caméras – obligent les acteurs à révéler, jusqu’à un certain point, leurs pensées profondes, avec leurs contradictions, leurs angles morts et… leur mauvaise foi.

L’auteur de ces lignes a donc regardé un épisode de l’émission « A l’air libre » diffusée en ligne, et gratuitement, par Mediapart[1]. Ce fut éclairant et nous allons expliquer pourquoi.

Auparavant, comme en médecine, il convient de faire sa déclaration d’intérêt afin de répondre aux nombreux procès d’intention qui piègent le débat actuel : je n’ai aucune leçon à recevoir en matière d’antiracisme, d’anti-sexisme et d’anti-macronisme. J’ai été l’orateur national santé du candidat de France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, en 2017[2]. Je n’ai pas voté Macron au second tour, persuadé que mettre Bercy au pouvoir allait enclencher un début de guerre civile, ce qui n’a pas manqué d’arriver avec la mobilisation des « gilets jaunes » puis celle de la réforme des retraites. Combien de personnes qui, aujourd’hui, s’arrachent les cheveux de colère devant le libéralisme autoritaire[3] de l’actuel pouvoir, ont voté Hamon et/ou Macron au premier et au second tour, faisant de facto gagner ce dernier  (i.e. perdre la gauche) ? Mieux : combien parmi ceux-là ont voté, en 2012, pour le candidat François Hollande, le même qui, une fois président de la République, devait nommer Manuel Valls comme Premier Ministre et proposer la déchéance de nationalité pour mieux « se refaire » politiquement sur les attentats de 2015 ? Errare humanum est, perseverare diabolicum. Il est donc très pénible de recevoir des leçons de gauche de ces gens, l’excuse de la naïveté (« on ne pouvait pas savoir.. ») étant irrecevable de la part d’individus qui se prétendent plus lucides que leurs contemporains.

Non contentes de ne point assumer leurs erreurs, ces personnes accusent, selon une logique bien rôdée depuis le milieu des années 1980, ceux qui refusent de participer à la curée contre Beaud et Noiriel, voire ont l’impudence de vouloir les défendre, de « faire le jeu de… ». Entendre : faire le jeu de Macron et de l’extrême-droite. Extraordinaire inversion des rôles : ceux qui, dans le sillage du PS post-tournant de la rigueur, n’ont eu de cesse de déplacer le terrain du débat politique vers les marécages identitaires, en faisant en sorte de pousser le FN pour affaiblir la droite et pour mieux tordre le bras des électeurs de gauche réticents à voter pour le PS et ses alliés, en viennent désormais donner des leçons de maintien antiraciste ! Il y a quand même des limites à la tartufferie politique qui sont ici allègrement enfoncées.

Ne point manquer d’air

Ces considérations liminaires étant faites, venons-en au fond de l’affaire. Nous avons visionné un « débat » entre Julien Talpin et Sarah Mazouz, deux collègues compétents par ailleurs, la question n’est pas là. Du fait de la défection de Beaud et Noiriel – à notre avis, justifiée –, il n’y a pas eu de débat. Juste un échange entre deux chercheurs d’accord sur le fond, même si ce fond s’est révélé particulièrement vaseux.

Nous ne respecterons pas l’ordre chronologique de ces échanges. En lieu et place, nous évoquerons les arguments de type politique et ceux de type épistémologique (i.e., qu’est-ce que faire des sciences sociales veut dire).

Julien Talpin évoque une « panique morale identitaire » – ce slogan commence à revenir de façon insistante – pour qualifier l’ouvrage de Beaud et Noiriel. Que veut-il dire par-là ? Car, en surface, nous sommes d’accord : il y a bien une translation du débat public vers les problématiques identitaires qui sont aussi morales. Et c’est justement ce que déplorent les deux chercheurs en histoire et en sociologie. Question : comment Beaud et Noiriel, qui déplorent la dissolution de la vie publique dans la morale, finissent par être considérés comme des acteurs de cette même moralisation et, si l’on nous permet ce néologisme, cette « identarisation » ? D’un point de vue logique – mais, en réalité, nous sommes ici de plain-pied dans la politique –, on ne peut reprocher à une même personne A et non-A. De deux choses l’une : soit Beaud et Noiriel pèchent par aveuglement à la « race » au profit de la « classe sociale », soit ils sont du côté de la « panique morale identitaire » qui saisit la Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche et l’actuelle majorité. Mais on ne peut leur reprocher tout et son contraire !

Mais peut-être y a-t-il un message implicite : et si Beaud et Noiriel incarnaient la figure détestable de « l’homme blanc « cisgenre » de plus de soixante ans » face aux vaillants, courageux et justes défenseurs des « minorités » ? Ce qui est reproché aux deux universitaires, c’est alors de ne pas être dans le « bon camp » alors même que ces derniers réfutent la pertinence même de ces camps en tant que, justement, ils sont identitaires et moraux. Le débat n’est pas scientifique. Il est bel et bien politique.

America… ou pas ? Quand le retard vint à la France

Mais il y a plus. Les deux intervenants réfutent la thèse de « l’américanisation » de la vie publique française. Une fois de plus, on est perdu. En effet, d’un côté, la problématique de la « race » serait sous-estimée en France mais, de l’autre, ce serait une problématique bien française, qui n’attendait pas les États-Unis pour se poser. On ne sait plus que penser ! La seconde branche de l’alternative est bien ce que documentent Beaud et Noiriel : la « race » est une obsession rémanente de l’histoire française, au moins depuis la IIIème République, et il est factuellement faux de dire qu’il y a un aveuglement français en la matière. Donc, oui, la « race » est une thématique récurrente du débat public, et, en ce sens, nous sommes en train d’assister à sa réactivation alors même que la gauche s’est historiquement définie contre elle, lui préférant la problématique des inégalités générées par le mode de production capitaliste et celle de la laïcité. La droite, quant à elle, n’a eu de cesse de déplacer le périmètre de l’affrontement politique de la question sociale et laïque vers le terrain identitaire (national mais pas seulement), racial et religieux. De fait, nous retombons sur ce que nous évoquions dans notre précédent billet : les hérauts de l’intersectionnalité ratifient le terrain de prédilection de la droite, préférant détourner leur prude regard des obscènes questions économiques et sociales. Mais, pour se construire une identité « de gauche » sur ce terrain boueux, ils importent massivement les problématiques made in USA. Ils sont du côté des « minorités » qui émergent du magma indistinct des catégories populaires, la part restante étant celle, maudite, des « affreux, sales et méchants » « beaufs » (blancs), même si les participants à cette émission ne l’ont pas « conscientisé » de la sorte. Faire le départ « scientifique » entre bons et mauvais pauvres est le graal de tous les « réactionnaires » – pour parler comme Didier Fassin.

Soit. Accordons à nos invités, en dépit de leurs propos contradictoires, le fait que la « race » est une obsession française et qu’il ne s’agit aucunement pour eux d’« américaniser » la vie publique de l’Hexagone. Cette concession est énorme car il faut laisser de côté l’import-export massif d’expressions nord-américaines comme les « X Studies », « Black Lives Matter », « Cancel Culture », le « Community Organizing », etc. De même, il faut oublier les liens intenses que les intersectionnels les plus en vue ont avec les États-Unis. La sociologue Sarah Mazouz vante l’intérêt de la « circulation internationale des idées » et regrette que « les États-Unis ont une longueur d’avance ». « Une longueur d’avance » : cela semble très clair. De ce point de vue, seraient réactionnaires ceux qui refuseraient de se conformer à la « modernité américaine ». L’auteur de ces lignes en assume alors pleinement le qualificatif. Non, pas, faut-il le répéter encore et encore, qu’il n’a pas conscience de la réalité du racisme dans certaines institutions comme la police. Mais il n’a pas besoin d’en passer pour les travaux made in USA pour le savoir et pour en rendre compte en avançant des hypothèses du type : le capitalisme néolibéral a pulvérisé le salariat, attise chaque jour les divisions internes aux catégories populaires, joue les uns contre les autres en mettant en avant des « identités », notamment « ethno-raciales ». Pas besoin de sortir de l’EHESS pour en faire le constat, une bonne vieille grille de lecture marxiste suffit.

De l’intersectionnalité gazeuse

On aborde ici le fond du problème. Ces chercheurs ont l’art de brouiller les pistes au point que leur contradicteur ne sait plus avec qui il parle. En effet, il est assez difficile d’avoir une discussion argumentée avec un gaz. Vous discutez le fait que l’initiatrice, constamment célébrée, de l’intersectionnalité était une juriste américaine – la logique judiciaire primant le débat scientifique – qui a fini par déplorer les usages relâchés de son triptyque « classe », « race » et « genre » ? On vous rétorque derechef que le débat est plus ample et que d’autres auteurs ne soutiennent pas un tel constat… Vous posez la question : quels sont les apports de ces études en dehors du fait largement admis depuis des décennies que le genre est construit et qu’il y a du racisme (surtout du côté de la police) et du sexisme dans la société ? On vous rétorque que « c’est un champ de recherches dynamique » sans répondre sur le fond, etc. Le contradicteur ne sait plus avec qui et avec quoi il discute. L’adversaire devient évanescent : vous portez le fer ici mais il est déjà là… On se meut entre sciences sociales et politique. Comme nous avons entendu dire de la part d’une chercheuse : « ce n’est pas ce que je VEUX démontrer », selon une logique judiciaire qui n’a aucun rapport avec le débat savant.

Donnons un contre-point. Quand l’auteur de ces lignes a enquêté sur les agences régionales de santé (ARS), il ne s’est pas dit : « je veux démontrer que les ARS sont des suppôts néolibéraux » et qu’il faut les détruire. Au contraire, il a constaté que beaucoup de leurs personnels souffraient de ne pas pouvoir faire leur travail correctement et qu’il fallait donner à ces agences les moyens en rapport avec leurs vastes missions. Pourtant, certains militants de gauche pressaient en sens contraire : tous les personnels de ces agences étaient des « salauds collabos » d’un État central voulant du mal à notre « santé ». Las, les choses sont bien plus complexes que la lecture moralisante, si économiquement rentable pour les entreprises de presse, n’invite à « penser » (si peu, si peu). Comme l’a montré Luc Boltanski, la domination gestionnaire est une domination complexe qui se joue de l’alternative collaboration/contestation. Elle se meut, et c’est justement sa force, dans le clair-obscur de la participation résignée et de la défection individuelle…

Le travail d’enquête devrait donc primer sur les hypothèses de départ, lesquelles ne sauraient être érigées en postulats. Plus généralement, il y a un problème avec l’autonomie de la réflexion des sciences sociales dans cette « nébuleuse » de travaux dont on peine à cerner les limites et, pour le coup, et ça n’est pas le moindre des paradoxes, « l’identité » : si le genre admet le trouble, la science beaucoup moins. Le spectateur finit par inévitablement se demander : mais de quoi parle-t-on finalement ? De l’existence du racisme en France ? Nous pensons que tous les gens de gauche sont d’accord, merci bien, on ne vous a pas attendu pour le savoir. Du sexisme ? Idem. A moins que la plus-value de ces travaux ne soit pas intellectuelle mais politique… Et l’on touche ici à la symbiose entre sciences sociales et militantisme qui pose un vrai problème épistémologique et déontologique.

Peut-on oublier le capitalisme ?

Soit, par exemple, le récent ouvrage Illégitimes[4], publié par une jeune femme, Nesrine Slaoui, issue des quartiers populaires d’Aix-en-Provence, et qui, déclassée par le haut, a fini par atterrir à Sciences Po Paris. Elle y décrit comment elle a été stigmatisée comme « beurette » – qualificatif qui, on la comprend, la hérisse. Mettons au défi nos intersectionnels face à cet ouvrage : si cette brillante et courageuse jeune femme est renvoyée à son état de « femme » et de « beur », autant d’adjectifs fusionnés dans le qualificatif « beurette », c’est que ces qualificatifs sont des prétextes à sa disqualification en tant qu’elle est issue de catégories populaires. Ce que ses pairs lui reprochent c’est de faire effraction dans le monde bourgeois des IEP (Grenoble puis Paris).

C’est bien ce que critiquent Beaud et Noiriel : on ne peut mettre à plat et à égalité classe, race et genre, et, de surcroît, faire de ces deux dernières variables des « rouleaux compresseurs ». La bourgeoisie, grande ou petite, se saisit des apparences (ici, une femme, moins blanche que la moyenne) pour mieux discréditer des gens qui sont issus des catégories populaires. Autrement dit, c’est bien la position sociale qui commande les discriminations. L’auteur de ces lignes en a fait l’amère expérience. Certes, il est un mâle blanc mais il a le « défaut » rédhibitoire d’être un « chtimi ». Les « insiders » bourgeois, comme l’ont bien montré Elias et Scotson[5], s’emparent de n’importe quelle caractéristique péjorative, en l’occurrence, pour ce qui nous concerne, l’accent[6]. Un « intersectionnel » dirait que c’est une intolérable « discrimination » là où il s’agit en fait de préserver un entre-soi bourgeois. Tout est bon dans le cochon du racisme de classe[7].

On voit donc qu’il est problématique d’autonomiser les variables de « race », genre et classe dans des sociétés structurées par le capitalisme consumériste. Les propriétés de genre et de race viennent redoubler – ou servir de prétextes aux – les relations de classe. On connaît l’adage populaire : « quand on veut tuer son chien (populaire), on lui trouve la rage « genrée » ou « racisée » ». Il ne s’agit pas ici de faire un choix axiologique mais un constat empirique.

Au reste, on est interloqué par les propos de Julien Talpin qui nous dit à peu-près : « quand on fait des enquêtes de terrain, on voit bien que la couleur de peau (la « race » donc) est facteur de discriminations ». Bravo pour l’enfoncement des portes de saloon ! On nous accordera que ce n’est pas une révélation fracassante pour qui a lu les enquêtes de l’INED et suivi l’actualité des violences policières et notamment l’affaire Michel Zecler. Mais, tout de même : si les sciences sociales ont pour vocation de ratifier et, tel un greffier, de reporter la parole des « racisé.e.s », a-t-on vraiment besoin d’elles ? Mieux : est-ce que le rôle des sciences sociales est de faire de l’advocacy comme l’inventrice, juriste de son état, de « l’intersectionnalité » ? Sauf à mettre les avocats au chômage, nous avons tendance à penser que non. Il y a là un très fâcheux mélange des genres. On en veut pour preuve que les organisations internationales elles-mêmes tentent, afin de détourner l’attention des problématiques économiques et sociales, de promouvoir des fausses questions comme celle de la « global race », dont il faut mesurer toute la duplicité. D’un côté, il y a la volonté d’étudier les « reconfigurations du racisme et du concept de race depuis 1945 ». Mais de l’autre, on ne peut s’empêcher d’entendre « global race » au sens de mise en compétition mondiale des travailleurs. Soit exactement ce que la philosophe Nancy Fraser appelle le « néolibéralisme progressiste », cette jonction entre les luttes antiracistes et féministes avec le capitalisme globalisé qu’appelle de ses vœux la gauche identitaire et « américaine ».

On n’ose rappeler à Sarah Mazouz et Julien Talpin que la scientificité des sciences sociales se conquiert, pour parler comme Gaston Bachelard, contre le « sens commun ». Acter que des personnes font l’objet de scandaleuses discriminations quotidiennes est un constat qui appelle une élaboration scientifique au-delà de la légitime indignation morale. Sinon, le journalisme et l’expérience ordinaire y suffisent. De quoi ces « discriminations » sont-elles le nom ? Sauf preuve contraire, elles sont le nom de la nécessité pour le capitalisme de profiter d’une « armée de réserve » féminine et immigrée. Il suffit pour le comprendre d’adopter un raisonnement contrefactuel : si l’économie française était dynamique, comme dans les fausses « Trente Glorieuses », croyez-vous que les employeurs feraient la fine bouche pour embaucher des femmes et des immigrés ? La réponse est évidente : non. Il ne serait point question de « race » ou de « genre », mais de mobilisation générale, comme dans les périodes de guerre, de la « main d’œuvre ».

Il serait facile de conclure ces remarques sur l’aveuglement social de la petite bourgeoisie intellectuelle. Comme l’a écrit Frédéric Lordon, à propos des appels inconséquents, cette dernière est adepte du « oh, là-bas, le bel oiseau à collerette ! »[8] Tout plutôt que d’objectiver le sujet de l’objectivation. Tout porte la petite bourgeoisie intellectuelle à regarder ailleurs que dans la direction de la brutale domination des rapports de production capitalistes.

La chauve-souris académique et les deux belettes de la « race » et du « genre »

On nous accordera le droit de ne pas nous associer, et comme citoyen, et comme sociologue, à l’enthousiaste slogan « America, America ! », soit le slogan de la gauche américaine depuis 1960. Il serait temps que les partisans de l’intersectionnalité en viennent à définir précisément où ils veulent en venir, au lieu d’en rester à un état gazeux qui les rend irréfutables – « je suis oiseau, voyez mes ailes, je suis souris », etc. – et qu’ils cessent leurs attaques personnelles au lieu d’argumenter, comme l’a encore fait récemment Didier Fassin[9], qualifiant de « réactionnaires » les chercheurs qui ont l’heur de lui déplaire. Ce type de polémique n’a rien à voir avec l’avancée des connaissances en sciences sociales. Comme disait une sociologue intervenante, Kaoutar Harchi, dans un débat avec Julien Talpin et Alain Policar : « Je ne voudrais pas m’attarder sur des débats scientifiques, car ce serait là une forme d’impasse »[10]. Eh bien pourtant si, le problème est là. De quoi parlez-vous ? Où voulez-vous en venir ? Si c’est pour aligner la gauche de l’Europe continentale sur le parti démocrate US qui a fait la jonction entre féminisme, antiracisme et néolibéralisme, que déplore Nancy Fraser, on a envie de leur dire « non merci ». A moins qu’il ne s’agisse de « ringardiser » les dominants du champ, comme Beaud et Noiriel dont il semble que rappeler l’âge soit devenu un quasi-réflexe, en jouant l’hétéronomie du champ scientifique en politisant les variables « race » et « genre ». Julien Talpin dit : « On a l’impression que Beaud et Noiriel se retranchent sur leur pré carré et ne veulent pas laisser la place à ceux qui arrivent ». Cela va mieux en le disant !

Théorisons (un peu). Tous les champs sociaux, dès lors qu’ils sont différenciés, opposent les orthodoxes et les hétérodoxes, ceux qui ont intérêt à maintenir leur domination et les « jeunes » prétendants piaffant d’impatience de les déloger. Ces derniers se servent en servant des personnes dont ils s’auto-instituent les porte-parole, bien qu’ils ne connaissent souvent que peu de choses sur la vie quotidienne (ce n’est pas en réalisant quelques dizaines d’entretiens ponctuels que l’on peut appréhender les intérêts et logiques pratiques des mondes populaires[11]). On le sait, dans les champs politique et académique, massivement bourgeois[12], les catégories populaires n’existent que par surcroît et par procuration sur le mode : « je parle au nom des racisé.e.s, donc tu devrais avoir honte de me contester. » Ce double je(u) académique et politique sur le terrain de l’intimidation morale est souvent très efficace. Là résident le coup de force symbolique et donc tout le problème : ces chercheurs changent sans arrêt de terrain. On parlait sciences sociales, voilà qu’ils sont déjà en politique ; on parlait d’américanisation de la vie publique, ils vous rétorquent que cela n’a rien à voir, même si leurs articles regorgent de références et de termes anglo-saxons.

Découvrir ce que l’on voulait trouver

Le plus ennuyeux est que cette posture d’avocats auto-institués entraîne des angles morts méthodologiques et théoriques. Prenons le récent ouvrage L’épreuve des discriminations, écrit par sept chercheurs, parmi lesquels Julien Talpin[13]. Commençons par remarquer que la comparaison porte sur la France, le Royaume-Uni et, comme par hasard, l’Amérique du Nord. Cela fait quand même beaucoup de pays anglo-saxons pour un courant de recherche qui ne s’enracine pas dans les identity politics nord-américaines. De même, la notion de « micro-agression »[14] si centrale à cette nébuleuse y est au cœur des analyses. Il serait quand même temps d’assumer. Passons. L’ouvrage confirme l’ampleur des discriminations « ethno-raciales », déjà mises en évidence par l’INED. De celle-ci, personne ne doutait, en particulier dans les relations entre la police et ces populations « racisées ». Le livre est surtout original par ses analyses sur la « politisation discrète » que l’expérience de ces discriminations peut déclencher. Toutefois sur le jeu des variables « classe », « race » et « genre », leur hiérarchisation éventuelle, leur poids relatif – bref le cœur de la polémique autour de l’ouvrage de Beaud et Noiriel – on n’apprendra rien.

Pourquoi ? Du fait des choix méthodologiques. Les chercheurs se sont, en effet, concentrés sur les catégories populaires des différents pays comparés. S’ils avaient voulu montrer l’effet propre de la « race », il eût fallu procéder autrement, par exemple en « contrôlant », comme l’on dit en économétrie, les deux autres variables. Par exemple, il aurait fallu choisir des groupes « contrôle » issus de catégories non-populaires. Si la fréquence des « discriminations » y était la même, alors il était possible de conclure à l’efficacité propre de la variable « race ». Ce n’est pas le cas le choix fait par les sept chercheurs. Si bien que le lecteur pourrait très bien conclure que la « race » et le « genre » servent, comme on l’a dit, de prétextes à la stigmatisation de ces catégories populaires. Le débat n’est pas que savant car il a des implications de politique publique. Si on conclut à l’autonomie des « discriminations ethno-raciales »[15], alors on mettra en œuvre des politiques de lutte contre ces dernières, sans rien toucher au système économique capitaliste. C’est ce qu’a toujours fait le PS au pouvoir, trop heureux de pratiquer la diversion « sociétale » pour mieux dissimuler son adhésion de plus en plus pleine et entière au capitalisme néolibéral.

Si on conclut, au contraire, que « race » et « genre » n’ont d’effet stigmatisant que sur les catégories populaires – selon la logique séculaire des « classes (non) laborieuses, classes dangereuses » – alors c’est la relégation socio-économique, i.e. la « classe », qu’il faut en priorité combattre (ce qui n’empêche pas de combattre les autres formes de domination, doit-on le rappeler). Frédéric Lordon a récemment souligné l’égale dignité des luttes antiracistes, féministes et sociales mais aussi le fait, difficilement réfutable, que, dans le cadre d’un capitalisme qui a pris ses aises et est déterminé à ne plus rien lâcher, la domination de classe se sert des autres dominations pour péjorer la sienne propre[16]. Que les auteurs le veuillent ou non, leurs choix méthodologiques et théoriques conduisent à la racialisation de la question sociale. Partant, ils débouchent sur des options politiques qu’il faut assumer, celles du parti démocrate américain, complètement inféodé aux multinationales, notamment celles de la « tech ». Ainsi Hilary Clinton pouvait-elle déclarer : « Si nous brisions les grandes banques demain, cela mettrait-il fin au racisme ? Cela mettrait-il fin au sexisme ? Cela mettrait-il fin aux discriminations contre la communauté LGBTQ [lesbiennes, gays, bisexuels, trans et queer ? Cela rendrait-il les gens plus accueillants aux migrants du jour au lendemain ? ». Ou, toujours pour suivre Frédéric Lordon, qu’un militant LGBTQ aussi virulent que Paul B. Preciado peut affirmer, sans gêne aucune, qu’il « n’a jamais été aussi libre qu’en travaillant avec Gucci ».

De tout cela, il devrait être possible de discuter certes de façon passionnée, mais sans insultes. Récemment, une maîtresse de conférence à l’EHESS nous a écrit que le livre de Beaud et Noiriel était un « crachat sur les victimes des violences policières et leur famille ». Un crachat : rien de moins ! Et de la part de deux auteurs qui ont voué leur carrière à enquêter sur les catégories populaires issues de l’immigration ! Il y a là une perte de contrôle qui rend difficile le débat intellectuel. Et si ce n’était qu’un propos isolé. Au-delà du langage fleuri, il y a des pratiques douteuses qui méritent d’être dénoncées : censure de textes sans autre forme de discussion, tentatives de « putsch » dans des revues qui résistent encore à l’alignement sur la nouvelle orthodoxie intersectionnelle, verrouillage de postes de maître de conférences, etc.

Pourquoi tant de haine ?

Où l’on retombe sur cette interrogation : pourquoi tant de haine de la part de ces chercheurs ? Il y aurait là une vraie question de réflexion de sciences sociales à mener ! Le déclassement de l’université qui percute l’embourgeoisement du corps des enseignants-chercheurs ‑ lui-même lié à la raréfaction des postes – est une piste intéressante. Dans Les Origines culturelles de la Révolution française[17], l’historien Roger Chartier avait montré que des avocats sans clients, des journalistes sans journaux, aujourd’hui des chercheurs sans position, ou, pour parler comme Bourdieu, qui connaissent une « misère de position »[18] peuvent connaître des dynamiques de radicalisation. Le recrutement de moins en moins populaire du monde académique pourrait être propice aux visions idéalistes, pour ne pas dire hyper-constructivistes, du monde social[19]. Tout ne serait que « conversion du regard » (sur soi bien sûr), de « prise de conscience », de « changement de logiciel », etc. Le tropisme moralisateur serait une seconde caractéristique de l’embourgeoisement du monde universitaire. Par ailleurs, cette passion, pour ne pas dire cette obsession, pour « l’identité », outre son lien étroit avec « l’inquiète confiance du self » nord-américaine[20], pourrait être aussi le produit de l’incorporation par les agents du champ académique de la course pour les postes ou de la démarche quasi-publicitaire de soi dans les appels d’offre de l’Agence nationale de la recherche, bref d’un habitus académique construit dans un monde où il est sans cesse exigé de « se vendre ». C’est le sens de la citation de Tristan Garcia en exergue du présent billet. Last but not least, il faut prendre en compte, bien entendu, l’anomie politique des catégories populaires et la déliquescence de la « classe ouvrière » dans la montée en puissance des catégories de « genre » et de « race » aux dépens de la « classe ». Il est loin le temps où Lacan pouvait déclarer : « le moi se pèle comme un oignon ». L’heure est à l’affirmation et à la défense de l’intégrité, contre toutes les tentatives « d’appropriation culturelle », des identités bien fermes et fermées.

Encore plus en profondeur, nous pensons, à la suite d’Emmanuel Todd, que si la société française n’était pas secouée par le déclassement et le déclin du niveau de vie, pas traversée par une « cascade de mépris », corsetée qu’elle est par les traités néolibéraux européens, elle serait beaucoup moins accueillante pour les guerres identitaires d’Outre-Atlantique[21]. Une telle société est inévitablement travaillée par le ressentiment, coloration qui déteint sur nombre de mouvements sociaux actuels. Peut-être que l’on touche ici le cœur de la cécité des chercheurs « intersectionnels » : européistes de choc ayant de ce fait abandonné toute tentative de transformation des structures économiques[22], ils en sont rendus à en gérer les conséquences « sociétales ». Las, une société en panne de projet collectif mobilisateur, qui globalement s’appauvrit, où les inégalités de destin se creusent, où la mobilité sociale est des plus réduites est une société tentée par la guerre civile. Quand il n’y a plus de grain à moudre sur le plan économique et social, voire qu’il faut répartir les pertes entre individus et groupes sociaux, il reste, pour se consoler, la « tyrannie des petites différences » transformées en gouffres symboliques. Au fond, la rage identitaire est le symptôme de l’impuissance politique d’un pays qui ne se pense plus d’avenir.

Il conviendrait d’explorer plus avant les conditions sociales et « culturelles » de félicité de l’importation des problématiques et des catégories nord-américaines en mettant en rapport : produits d’exportation (qu’est ce qui circule ? Des mots, des catégories, des répertoires d’action, etc.) – exportateurs/importateurs (chercheurs, activistes plus ou moins organisés en réseaux formalisés[23]) – usages finaux (et forcément pluriels)  dans le pays de « réception » (la France). On risquera une hypothèse à soumettre à vérification empirique : outre l’effet de génération (mais il s’agit en partie de la même variable), le rapport des chercheurs aux catégories populaires doit être une variable très active dans la réception de l’ouvrage de Beaud et Noiriel. Plus on est proche des mondes populaires et plus sa réception est positive. Plus on en est éloigné, par ses origines sociales et/ou par son mode de vie, plus grande est l’hostilité.

Si cette hypothèse était vérifiée, il y aurait comme un sérieux problème politique, que nous avions souligné dans notre précédent billet. Se voir donner, comme l’auteur de ces lignes, des leçons de défense des catégories populaires par des gens qui n’en viennent pas et qui ne les fréquentent pas, en dehors de quelques entretiens de-ci de-là, est déjà assez pénible. Mais, de façon plus préoccupante, la situation serait la suivante : de « jeunes » chercheurs issus de la petite bourgeoisie éduquée et animés par le ressentiment lié à leur « misère de position », fixeraient leurs « enquêtés » populaires dans des identités de « race » et de « genre » afin non seulement de s’ériger en porte-parole mais aussi de ringardiser leurs aînés dans le champ académique. Partant leurs « enquêtés » seraient triplement dépossédés : par leur relégation économique et sociale (passée sous silence), par leur incarcération identitaire et par leur remise de soi à des avocats auto-désignés (un peu comme la bourgeoisie de 1789 s’érigeait en porte-parole de tout le Tiers-État). Même si Pierre Bourdieu écrivait qu’il faut sans cesse aux catégories populaires « risquer l’aliénation politique pour échapper à l’aliénation politique », on ne peut se réjouir d’une situation où les catégories populaires sont parlées par des dames patronnesses new-look, la charité chrétienne en moins.

NOTES

[1] https://www.mediapart.fr/journal/france/090221/sarah-mazouz-continue-de-mettre-un-couvercle-sur-la-race-en-france.

[2] Faut-il rappeler que le candidat Mélenchon est le seul candidat qui a su ramener vers les urnes une partie des populations « racisées » (et, au-delà, le candidat qui a eu l’électorat le plus inter-classiste) là où le candidat Hamon a engrangé pour l’essentiel les voix de la petite bourgeoisie intellectuelle, celle-là même qui insulte désormais ceux qui osent émettre des critiques sur la racisation de la question sociale ? Le même Mélenchon qui était copieusement insulté et qualifié de « populiste » infréquentable par elle. On ne se lasse pas de l’inconséquence logique et pratique de ces personnes.

[3] Grégoire Chamayou, Du libéralisme autoritaire, Paris, Zones, 2021.

[4] Paris, Fayard, 2021.

[5] Norbert Elias, John L. Scotson, Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard, 1997.

[6] En effet, quid des « identités régionales » dans l’intersectionnalité ? (ou des identités conférées par la nationalité, les institutions comme la… police, etc.).

[7] Nicolas Renahy, Pierre-Emmanuel Sorignet, « Pour une sociologie du mépris de classe », Sociétés contemporaines, n° 119, 2020.

[8] Frédéric Lordon, « Appels sans suite », La pompe à phynance, 12 octobre 2018 : https://blog.mondediplo.net/appels-sans-suite-1

[9] Didier Fassin, « Un vent de réaction souffle sur la vie intellectuelle », AOC, 23 février 2021.

[10] RT France : https://francais.rt.com/magazines/interdit-d-interdire/84096-quid-islamo-gauchisme

[11] Il y aurait beaucoup à dire de la pertinence de l’usage de la technique de l’entretien en milieux populaires, en particulier de celui des recherches intersectionnelles.

[12] Et, dans le cas du champ politique, complètement bourgeois, depuis la disparition des ouvriers et des employés au Parlement.

[13] Julien Talpin et al., L’épreuve des discriminations, Paris, PUF, 2021.

[14] Les micro-agressions renvoient « aux indignités verbales, comportementales et environnementales quotidiennes, brèves, banales, intentionnelles ou non, qui communiquent un sentiment de désappartenance ou de négativité selon la race, l’orientation sexuelle ou le genre, ainsi que des affronts et insultes à caractère religieux envers un groupe ou une personne ».

[15] Les auteurs nous disent qu’ils n’ont pas abandonné les référents universaliste et égalitaire de la gauche traditionnelle, un peu gênés qu’ils sont par les outrances des travaux dits « post-coloniaux » qui voient, par exemple, dans la lapidation des femmes dans certains pays un savoir-faire autochtone et, en tant que tel, à « protéger ». Mais, alors, pourquoi parler sans cesse de « discriminations » et jamais d’inégalités ?

[16] Frédéric Lordon, « Pour favoriser une entente des luttes », Le Monde diplomatique, mars 2021.

[17] Paris, Le Seuil, 1991.

[18] Pierre Bourdieu (dir.), La misère du monde, Paris, Le Seuil, 1993.

[19] Pour un examen critique des dévoiements du constructivisme, cf. Ian Hacking, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi, Paris, La Découverte, 2008 et Bernard Lahire, L’esprit sociologique, Paris, La Découverte, 2007.

[20] Alain Ehrenberg, La société du malaise, Paris, Odile Jacob, 2010.

[21] Emmanuel Todd, Les luttes de classes en France au XXIème siècle, Paris, Seuil, 2020.

[22] Mais ils continuent à croire dans l’eschatologie d’une « autre Europe » enfin démocratique et sociale, contre toutes les évidences contraires.

[23] Car il y en a n’en déplaise à nos « intersectionnels » français ! Plus généralement, on s’étonnera de leur déni de l’existence de politiques de soft power que les États-Unis ont déployées depuis la fin de la seconde guerre mondiale, y compris en finançant des centres de recherche et des journaux… Comme par magie, ces politiques – étudiées notamment par le chercheur Nicolas Guilhot – auraient cessé d’exister au XXIème siècle !

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