Histoire

Allocution à l’occasion des cérémonies de commémoration du 11 novembre

vendredi 12 novembre 2010

Jean Estivill est président de l’Arac (Section de Savigny sur Orge)

En 1911 lors d’une série de conférences en Amérique latine, Jaurès avait prévu ce que serait la guerre qui menaçait.« N’imaginez pas que la guerre de demain (je le rappelle, nous sommes en 1911) serait une guerre courte où quelques coups suffiraient à battre le rival.
N’imaginez pas que le vainqueur se contenterait de lauriers d’une victoire rapide et que le vaincu se sentirait écrasé par la stupeur d’une défaite subite.
Non ! Dans la situation où se trouvaient les forces militaires européennes, pas un seul peuple n’est en mesure d’obtenir une victoire facile.
La guerre de demain serait livrée par de formidables masses d’hommes…
Des millions d’hommes affronteront des millions d’hommes et les manœuvres foudroyantes qui détruisent l’adversaire matériellement et moralement seraient impossibles.
Les manœuvres qu’aimaient Napoléon et Moltke qui luttaient entre des armées inférieures en nombre, ces manœuvres d’encerclement ne sont pas envisageables quand des armées formidablement massives occupent des régions entières.
De plus, les instruments de destruction sont si puissants que les armées avant le combat creusent des tranchées, se mettant à l’abri du terrain.
»
Et Jaurès de prophétiser : « La guerre ne connaitrait ces mouvements rapides de colonnes, ces manœuvres d’encerclement mais elles seraient une double guerre de position.
Une lutte entre deux grandes foules humaines qui essaieraient d’agir avec la plus grande prudence, profitant des erreurs et des défaillances de l’adversaire, et à l’heure du choc, les cadavres s’accumuleraient, déclenchant les épidémies, les fléaux, les miasmes mortels…
Ce serait une succession de ténèbres entrecoupées d’éclairs qui illumineraient la mort et montreraient la victoire sous un jour incertain et trouble
». Oui, quelle prophétie. Ainsi fut la guerre, ainsi fut la victoire dont se nourrit la seconde guerre mondiale.
Et c’est ce qui se passa sur le front comme en témoigne ce très court passage des « Croix de bois » de Roland Dorgelès en 1919. : « Sans regarder, on sauta dans la tranchée. En touchant du pied ce fond mou, un dégout surhumain me rejeta en arrière épouvanté. C’était un entassement infâme, une exhumation monstrueuse d’allemands cireux sur d’autres déjà noirs dont les bouches tordues exhalaient une haleine pourrie, tout un amas de chairs déchiquetées, avec des cadavres qu’on eut dit dévissés, les pieds et les genoux complètement retournés et pour les veiller tous, un seul mort resté debout, adossé à la paroi.
Le premier de notre file n’osait pas avancer. On éprouvait comme une crainte religieuse à marcher sur ces cadavres, à écraser du pied ces figures d’hommes. Puis, poussés par les autres, on avança sans regarder, pataugeant dans la mort
».
La mort, Jaurès en avait parlé dans cette même conférence en 1911 en Argentine, alimentant la haine de ceux qui par leur calomnie allaient armer la main de son assassin. Je le cite :
« Quand il a fallu sauver contre les rois, la liberté du peuple, quand il a été nécessaire de sauver la révolution française, quand la liberté a du se déplacer sur les sombres ailes de la guerre, alors on pensait accueillir la mort quand elle venait. Mais maintenant pour le Maroc, pour une misère, pour la Cyrénaïque, pour le bon plaisir des prédateurs de la finance, non mille fois non, nous ne voulons pas donner nos vies pour de viles entreprises ».
Un seul exemple pourrait illustrer ce propos : Les usines Renault de L. Renault :

  • En 1913 : Fabrication de chars : 0. En 1918  : 750.
  • En 1913 : Fabrication de moteurs d’avions : 0. En 1918 : 5000.
  • En 1913 : Fabrication d’obus : 0. En 1918 : 2 millions.

On en tira 30 millions à Verdun. Pas un m² ne fut épargné. Après la seconde guerre mondiale les usines Renault furent nationalisées car ses dirigeants avaient collaboré avec l’Allemagne nazi. Doit on être plus explicite sur ceux qui se sacrifient pour la patrie et ceux qui vivent de la patrie. Le recours à l’histoire est la meilleure méthode pour comprendre cela et Jaurès là encore donne le meilleur éclairage. Écoutons-le toujours lors d’une de ces conférences en Amérique latine :
« C’est une offense à la patrie que de ne pas dire aux jeunes générations la vérité.
La Patrie est la seule force qui puisse supporter la vérité dans son intégralité.
Les classes, les castes, les dynasties peuvent craindre la vérité parce que ce sont des forces partielles et éphémères qui peuvent être remplacées par des forces nouvelles. Mais la Patrie n’est liée à aucune dynastie, à aucune classe, à aucune caste.
La Patrie est le grand fleuve qui reçoit l’eau de tous les points de l’horizon et le reflet de toues les clartés, le grand fleuve qui court à travers les siècles et qui importe si à certaines heures est passé sur ce fleuve un nuage ayant posé son reflet sombre à sa surface ?
Ainsi donc je vous conseille de dire la vérité dans l’enseignement de votre histoire. Il suffit que l’enseignement soit national et qu’il habitue à s’intéresser au passé mais il doit aussi faire penser à l’avenir du pays et de la civilisation. Qu’on enseigne les grandes choses mais aussi les mauvaises pour les condamner et les réparer
».
En France, Jaurès apparaît pour ceux qui ne cessent de la calomnier, comme le seul obstacle et pour les pacifistes, comme le dernier rempart.
En ce mois d’août 1914, pour que ceux qui ne veulent pas de cette guerre, la fassent : il faut tuer Jaurès.
« On a tué Jaurès », ce cri de douleur jailli du café « Le Croissant », puis de la rue Montmartre, remonte des faubourgs ouvriers mais au cri de douleur rapidement vint s’ajouter celui de la colère et à ce premier cri « ON a tué Jaurès » se substitue celui de « ILS ont tué Jaurès ». Cette classe ouvrière qui avec celle d’Allemagne avait si souvent manifesté son hostilité à la guerre, n’allait-elle pas décréter ce que Jaurès avait envisagé : « La grève générale des travailleurs contre la guerre » ?
Non ! Il était trop tard en Allemagne comme en France, la partie était perdue. Dans les deux pays depuis trop longtemps, certains avaient tordu les esprits. En Allemagne en témoigne le livre E. Remarque « à l’ouest, rien de nouveau ». Il nous montre comment le jeune Paul Bäumer et ses deux camarades ont subi le bourrage de crane de leur professeur Kantoreck. Ils réaliseront bientôt après l’enthousiasme du départ, l’inimaginable cruauté au front, la brutalité des petits officiers et que leur idéal de patriotisme et de nationalisme sont de simples clichés vides de sens, que la guerre n’est pas glorieuse et honorable mais faite de terreur physique constante.
En France, l’Etat major sait habilement arrêter les troupes à 10 kilomètres de la frontière pour permettre aux allemands de pénétrer en France. Ainsi va être sollicité le réflexe bien naturel de la défense du sol français, la patrie est en danger, elle est envahie.
Oui, comme ils sont habiles ces généraux dont certains n’hésiteront pas quelques mois plus tard à faire tirer des obus dans les tranchées de leurs propres soldats pour qu’ils montent et sortent donner un assaut qu’ils savaient souvent perdu d’avance.
Alors, oui il nous appartient de connaitre la vérité, de dire la vérité, année après année, cérémonie après cérémonie, nous qui n’avons pas connu ces horreurs mais qui avons le devoir pour ceux qui les ont connus, de les dire tel qu’elles furent et non comme nous voudrions qu’elles entrent dans l’imagerie populaire. Nous avons de bons guides : Henry Poulaille et le « pain de soldats », Barbusse et « le feu », Blaise Cendrars et «  la main coupée », Maurice Genevoix et » ceux de 14 », R.M. du Gard et « l’été 14 » …
C’est ce que nous devons faire aujourd’hui 11 novembre, et c’est le devoir des associations d’anciens combattants de collaborer avec les Historiens pour une histoire jamais définitive, toujours en quête de vérité et parce que pour la Grande Guerre, celle qui nous réunit fraternellement dans ce vieux cimetière de la Martinière, les témoignages archivés, ceux transmis de père en fils, sont débarrassés désormais du poison le plus malfaisant : la dictature de l’ignorance et du préjugé, et que tous nous avons soif de comprendre et de transmettre à nos enfants je vous invite à vous pencher sur un épisode que la pression de l’idéologie dominante longtemps nous empêcha d’envisager avec courage et sérénité, celui des « fusillés pour l’exemple ».
Lundi 15 novembre à Grigny, Paul Markidès, vice-président de l’ARAC et le général André Bach, tous deux auteurs de deux livres admirables : «  les fusillés pour l’exemple » et « les sacrifiés », viendront nous en parler, avec André Filliere président départemental de l’ARAC et Louis Couturier de la Libre Pensée.
Et pour terminer, parce qu’il s’agit de la même démarche. Si vous allez dans la Manche. Passez à Equeurdreville. Vous pourrez vous recueillir devant le monument aux morts inauguré bien tard en 1932. Il représente la douleur exprimée par une veuve et ses deux enfants, vous pourrez y lire « que maudite soit la guerre ». Sur le socle, 225 noms sont inscrits.
Ou dans l’Yonne à Gy Levêque où figurent deux inscriptions : «  guerre à la guerre » et « paix entre tous les peuples ».
On les nomme « monuments aux morts pacifistes » ! Comment pourrait-on aujourd’hui en 2010, affirmer qu’ils ne le sont pas tous. Enfin ! Et que c’est bien ainsi que nous les considérons en honorant nos morts saviniens.

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