Critique de l'économie politique

Le « surcoût du capital » : notion économique et enjeu politique

vendredi 9 mai 2014
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

NDLR – Le mouvement social et politique est aujourd’hui dans une situation difficile. Le rouleau compresseur du « mouvement réformateur néolibéral » aujourd’hui représenté par le gouvernement Hollande-Valls intensifie la lutte de classes au détriment de la classe populaire ouvrière et employée, mais aussi des couches moyennes intermédiaires (au sens des PCS de l’Insee). Les luttes nombreuses et partielles sont difficiles car les acquis sociaux sont démantelés les uns après les autres avec une brutalité de plus en plus ouverte. Le mouvement syndical d’accompagnement colle au mouvement réformateur néolibéral. Le mouvement syndical revendicatif, en première ligne de la bataille, n’est plus qu’en position défensive. Le mouvement politique n’arrive pas à être à la hauteur des enjeux sur de nombreux points (sur lesquels ReSPUBLICA est déjà intervenu et sur lesquels il reviendra ). On peut alors comprendre, à cause du formatage télévisuel où tout doit être dit en 25 secondes, la demande immédiate du mouvement social et politique, de pouvoir réagir avec des formules courtes aux justifications scandaleuses des pratiques du « mouvement réformateur néolibéral ». Ainsi, à la justification patronale néolibérale du « coût du travail », il est commode de pouvoir rétorquer « et le coût du capital, vous n’en parlez pas ? » Voilà pourquoi des économistes (Husson, Clersé) ont préparé des textes qui permettent de justifier cette dernière réponse en 25 secondes. Comme d’ailleurs Goetzmann dans Atlantico qui part du même constat de la montée des dividendes pour produire un discours de droite « éclairée », keynésianiste, qui met en cause une monnaie trop forte.
Mais il ne faudrait pas que ces textes qui s’inscrivent dans l’altercapitalisme, même si cela permet la réponse en 25 secondes, soient pris comme des analyses dignes d’un anticapitalisme conséquent. Si nous voulons articuler les politiques de temps court (propositions à effet immédiat), de temps moyen (propositions indispensables à effet à moyen terme) et de temps long (propositions indispensables à effet à long terme) et ouvrir un processus de dépassement du capitalisme vers un modèle politique alternatif au capitalisme (une stratégie de l’évolution révolutionnaire vers le modèle politique de la République sociale), il nous faut une analyse théorique adéquate. Car nous nous plaçons dans la droite ligne des Xe et XIe thèses de Karl Marx sur Feuerbach :
X) Le point de vue de l’ancien matérialisme est la société “bourgeoise”. Le point de vue du nouveau matérialisme, c’est la société humaine, ou l’humanité socialisée.
XI) Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer.
Et dans ce cas, nous ne pouvons pas nous contenter de textes altercapitalistes. Voilà pourquoi nous vous engageons à lire l’article de l’économiste Michel Zerbato qui suit.
Evariste

 

Le « surcoût du capital » : notion économique
et enjeu politique

Il est piquant de constater que la gauche critique met en débat la notion de coût du travail en s’appuyant sur des économistes hétérodoxes qui lui opposent celle de coût du capital. Piquant, parce que cette dernière notion vient tout droit de la doctrine financière standard, celle-là même qui guide les marchés financiers ! Le fond de l’affaire est une redéfinition de ce coût du capital, économique, lié à la difficulté de produire, en sorte de faire apparaître un « surcoût » non économique, parasitaire, qui serait la cause de tous les maux. On assisterait donc à un retournement dialectique d’une notion a priori libérale contre le système qui l’a produite. Il est plus réaliste d’y voir une ruse de l’histoire, par laquelle l’idéologie dominante impose aux dominés une stratégie les conduisant à une critique impuissante. Cette ruse est celle de la revendication d’hétérodoxie par des économistes qui se veulent critiques mais refusent, ou veulent ignorer, la voie de la critique de l’économie politique que Marx a ouverte. Dès lors tenus d’utiliser des notions de l’analyse standard, les économistes hétérodoxes sont conduits à produire des analyses qui les ramènent au bercail. La thématique du surcoût du capital en est un cas d’école.

I. Le surcoût du capital

La théorie standard de l’économie de marché est l’approche micro-économique, fondée sur le comportement rationnel d’agents individuels : les entreprises, qui achètent du travail et produisent, les salariés, qui offrent du travail, et les épargnants, qui offrent leurs capitaux. Si les marchés sont flexibles, l’équilibre général s’établit pour le meilleur de tous. Concernant l’entreprise, la question centrale est celle du choix des investissements, qui détermine l’efficacité et profitabilité de son développement. Afin de théoriser la manière optimale de le financer, les économistes spécialisés en gestion de l’entreprise ont construit une analyse financière centrée sur la notion de coût du capital. Les économistes hétérodoxes ont tenté de s’emparer de cette notion pour dégager à des fins critiques celle de surcoût.

 1) Le coût du capital, une notion issue de l’économie financière standard

Du point de vue de l’économie de l’entreprise, il y a deux « facteurs de production », le travail et le capital (les moyens de production en général). Chacun a un coût et la rationalité de gestion implique le choix de la combinaison de facteurs la moins coûteuse pour produire une quantité donnée. L’entreprise achète alors le travail sur le marché du travail, où se fixe le salaire et donc le coût du travail. Pour le capital, c’est plus complexe, car il y a plusieurs moyens de financement : elle peut recourir à l’autofinancement, via ses profits, elle peut faire appel à l’épargne publique, via les marchés financiers (actions ou obligations), et elle peut faire appel au financement bancaire.

La théorie standard du coût du financement analyse la stratégie optimale de recours à ces trois sources. En principe, tant qu’un euro supplémentaire venant d’une source donnée coûte moins cher qu’un euro venant d’une autre source, c’est à elle que l’on doit faire appel afin de minimiser le coût global. Et en principe toujours, tant qu’un euro supplémentaire coûte moins que ne rapporte l’euro d’investissement financé, on investit cet euro, afin de maximer le profit. Dès lors, selon la théorie des « marchés efficients », les intérêts et dividendes distribués mesurent l’apport productif des sources externes de financement, leur montant étant par nature économiquement justifié.

Or, plusieurs analyses empiriques révoquent en doute ce postulat (cf les références en fin d’article) : constatant que la part des dividendes dans le profit des entreprises augmente régulièrement quelles que soient les performances des entreprises, elles s’interrogent sur la justification économique. À la question : « les actionnaires reçoivent-ils une part du profit correspondant à leur contribution effective au financement du capital des entreprises ? » (Note hussonnet n° 73, p. 1), elles répondent non, les actionnaires reçoivent manifestement plus qu’ils ne devraient, et l’hypothèse vient alors d’un coût indu, anormal, l’hypothèse d’un surcoût du capital. Elles rejoignent par là celle que font des organisations politiques ou syndicales de gauche pour qui « l’ennemi c’est la finance » et le coût du capital, pas celui du travail (cf les articles « Campagne coût du capital » d’Économie et politique).

Comme l’économie standard, cette position hétérodoxe conçoit l’entreprise comme pur centre de production, et non comme centre d’exploitation, au frontispice duquel est inscrit : “no entrance except on business” (K. Marx). S’occuper de “coût” et de “surcoût” du capital, c’est nier les rapports sociaux de production du capitalisme, ne pas voir que le « pouvoir actionnarial » est fondé sur les rapports juridiques adéquats (droit de propriété) au mode de production capitaliste, rapports garantis par un État aux mains des capitalistes classe dominante.

2) Le surcoût du capital, deux définitions, deux évaluations…

L’hypothèse d’un surcoût du capital étant posée, il reste à la théorie économique de le définir précisément, afin de le mesurer. Ce qui suppose d’abord de définir et évaluer un coût « normal » du recours au financement externe de l’accumulation du capital. Et là les solutions retenues divergent. Nous en retiendrons deux, celle de M. Husson et celle du Clersé.

Dans sa note, M. Husson part du point de vue standard : le coût du capital est le coût des moyens financiers qui ont permis sa constitution, soit les dividendes qui rémunèrent l’apport en capital des actionnaires et les intérêts qui rémunèrent les prêts. Normalement, selon ce point de vue, ces rémunérations sont à la mesure du rendement économique des investissements financés. Si elles vont au delà, un surcoût apparaît, ce qui, selon M. Husson, est bien le cas, concernant les dividendes, du fait du poids de la finance et de la spéculation boursière. Le surcoût s’établirait alors à 19 % du profit en moyenne sur la période 1996-2012, selon une tendance à la hausse depuis une dizaine d’années, avec un pic à près de 30 % en 2009 et une redescente à 23 % en 2012.

Dans son étude, le Clersé est plus radical. Le coût normal, c’est le coût de production des investissements, mesuré par leur prix d’achat, auquel s’ajoute le coût financier composé du risque entrepreneurial pris par les apporteurs de capitaux liquides et du coût d’administration des opérations. Le surcoût du capital est alors le coût financier qui résulte des « modalités d’approvisionnement des entreprises en capitaux liquides, nécessaires au financement des acquisitions [de biens capitaux] » (p. 9), mais qui ne correspond à aucun service économique rendu à l’entreprise. Et ce surcoût « majore le coût réel du capital de 50 % à 70 % » ( p. 5).

Deux études, donc, mais deux définitions différentes et deux évaluations, l’une rapportant son surcoût au profit, l’autre à l’accumulation du capital. Cependant, une même conclusion : le montant des dividendes va bien au delà de ce qu’il devrait être. Il reste que la véracité de l’hypothèse d’un surcoût n’est en rien établie, car les deux démonstrations n’en sont pas réellement, les conclusions reposent sur du sable.

3) … et deux difficultés méthodologiques

Les deux études passées doivent évaluer le coût légitime lié à la rémunération de la mise à disposition des « capitaux liquides ». Ce sont là des questions techniques peu évidentes, sujettes à débat et dont le lecteur intéressé trouvera le détail dans les études en référence (pour le Clersé, cf le chap. III, pp. 72-115). Elles doivent notamment travailler sur les bilans des entreprises et les données des tableaux de financement de l’investissement. Les difficultés méthodologiques sont donc nombreuses, la première étant de passer du financement des investissements, donc de la comptabilité privée, à l’accumulation de capital, donc à la comptabilité nationale. Ce pont entre entre microéconomie et macroéconomie n’est pas naturel, et le résultat dépendra de la méthodologie retenue.
Ainsi, au bout de considérations plus ou moins rigoureuses, les deux types de travaux retiennent finalement un taux « normal » de rémunération des capitaux liquides autour de 2 %. M. Husson estime que ce taux correspond au rendement réel, économique, desdits capitaux, même s’il convient que son choix est arbitraire, ce qui le conduit à proposer trois évaluations du surcoût selon trois taux possibles (2 %, 4,5 % et 7, 85 %). Pour sa part, le Clersé, considère que ces 2 % sont une « estimation raisonnable » ! cela « pour ne pas prêter le flanc aux soupçons d’exagération » ! (p. 115), sans que l’on sache précisément quel est le taux d’intérêt réel du financement des entreprises : plus ? moins ? « À long terme …[moins] est sûrement envisageable » ! Bref, « on devra convenir que la rente en est venue à constituer une surcharge considérable pour l’entreprise » (id.). Convenons-en, pour l’instant…

Reste au Clersé à évaluer “le coût de fabrication du capital productif” ou « coût d’acquisition des biens capitaux » (id.). Étant donné sa volonté de sortir du cadre standard et en l’absence d’une impossible comptabilité en heures de travail, son étude pose que “le coût du capital productif peut être appréhendé à travers les notions comptables de formation brute de capital fixe ou de consommation de capital fixe.”(, p. 9, explicité pp. 96 sqq). En ces termes de comptabilité nationale, le vrai coût est la Consommation de capital fixe (CCF), prise au sens du coût de remplacement des capitaux réels, car la FBCF comprend l’accumulation nette de capital, qui n’est certes pas un coût, puisque c’est l’enrichissement des entreprises ! Mais la mesure de la CCF est fortement sujette à caution, de l’aveu même du Clersé (p. 105), qui propose donc de faire avec la FBCF ! D’où la précision de l’évaluation : de 50 à 70 % ! À moins que ce soit moins, ou plus…

Finalement, rien n’est véritablement démontré, parce que le cadre théorique adopté ne permet pas de poser cette question. En effet, ces évaluations n’ont pas grand sens, car elles concernent une notion, le surcoût du capital, qui n’en a que dans la sphère de l’économie politique, standard ou hétérodoxe. La première justifie économiquement les intérêts et dividendes, via la théorie de la « création de valeur pour l’actionnaire » et des marchés efficients. La seconde les conteste, via une approche classique de la finance (Husson) ou keynésienne (Clersé), mais est tout autant une construction ad hoc au service d’une cause.

Ainsi, le diagnostic hétérodoxe du mal dont souffre l’économie française est logiquement que « les entreprises françaises se portent mal [… du] fait qu’elles ont privilégié les dividendes au détriment de l’investissement » (Chavagneux, Alter éco, n° 325, juin 2013). Au final, la remise sur ses pieds de la théorie de l’entreprise tentée par ces économistes rejoint dans ses conclusions l’argumentation politique de la gauche de la gauche : « la logique financière nuit gravement à l’emploi » (PCF) ou « le problème, c’est le coût du capital » (PdG). Et le malheur, pour la cause du peuple, est qu’en prétendant fonder « scientifiquement » la responsabilité de la finance, l’hétérodoxie économique masque la réalité du pouvoir du capital et le conforte.

II. Un triple enjeu, théorique, idéologique et politique

Comme pour toute notion économique, l’enjeu de la notion de surcoût est triple : théorique, idéologique et politique. Ces trois dimensions sont indissociables et prétendre les séparer fait le jeu de l’idéologie dominante.

Marx distinguait « l’économie politique éclairée », qui tentait de dire des choses vraies sur le monde, et « l’économie politique vulgaire », celle des banquiers notamment, qui tenait un discours en pure défense des intérêts de la classe dominante ou d’une fraction de classe. Contre l’aristocratie foncière, la première avait développé la théorie de la valeur travail, afin de montrer que la richesse était le fruit du travail et non de la propriété de la terre. Contre la mise en cause des intérêts de la bourgeoisie à la faveur des crises économiques, la seconde avait développé une doctrine libérale fondée sur l’échange marchand de richesses, et non sur leur production, doctrine selon laquelle le système n’était pas responsable des maux du peuple puisque toute marchandise produite trouve nécessairement à se vendre.

Dès les débuts de la domination du mode de production capitaliste, l’économie politique critique attribua lesdits maux à diverses causes, telles la désorganisation du marché, l’insuffisance des débouchés ou de la monnaie, la faiblesse ou la duperie du crédit, etc., et développa autant de doctrines socialistes. Cette diversité est due au fait que l’hétérodoxie conçoit la théorie économique comme un outil critique au service d’une cause politique, mais comme elle ne va pas à la racine des problèmes, elle construit ses théories au gré des émotions idéalites, tant morales, philosophiques ou simplement humanistes, du constructeur. C’est de l’hétérodoxie vulgaire, au sens de Marx, qui peut être plus ou moins « éclairée ». Elle prolonge globalement ce que l’hétérodoxie véritable, la critique de l’économie politique engagée par Marx et Engels, a appelé le « socialisme utopique ». Mais elle peut aussi rejoindre les analyses « marxistes » issues du Manuel d’économie politique de 1955, ce catéchisme soviétique qui a voulu faire croire qu’il suffit d’étatiser la propriété des moyens de production pour s’émanciper du mode de production capitaliste. Cette hétérodoxie détourne de son chemin le combat pour la transformation du monde. La notion de surcoût du capital participe de ce dévoiement.

1) La notion de surcoût, une notion économique…

La notion de coût du capital, et de surcoût, situe le combat sur le terrain de l’adversaire : celui de l’entreprise vue comme centre « naturel » du monde. Les deux études, du Clersé et de M. Husson adoptent ce point de vue : pour elles, comme pour toutes les analyses d’économie positive, celles qui analysent les choses “scientifiquement”, l’entreprise est un centre de production supra-historique, supra-social, une institution naturelle, qui utilise des ressources productives (travail et moyens de production) pour dégager à la fin des ressources supplémentaires (le surplus économique). Marx, déjà, raillait ceux qui « naturalisaient » le capital physique et faisaient du chasseur-cueilleur un entrepreneur dont l’arc était le capital. .

La rationalité économique de l’échange marchand étant, selon ces économistes, de maximiser le produit d’un effort donné, le produit se répartit selon l’apport contributif du travail ou du capital. Il faut donc évaluer ce que coûte le travail, là c’est facile, il y a le coût salarial, et ce que coûte le capital, et là c’est plus compliqué, parce que le profit a une dimension de pouvoir évidente : le pouvoir du financier peut lui permettre de se servir plus ou moins justement, au-delà de la norme économique du partage du produit, à chacun selon sa contribution. Ce débat sur la juste répartition de la richesse produite, qui est le lancinant problème de l’économie politique, remonte au moins à T. D’Aquin, qui se posa la question du juste prix, pour finalement se résoudre à dire que c’était la communio estimatio, la norme sociale (nihil novi sub sole !).

L’autonomisation de la pensée économique, vers le 17e s., avait pour objectif de poser la question en termes positifs, et non plus normatifs, à travers la notion de valeur. Pour les utilitaristes, qui font l’apologie du marché, la valeur est définie subjectivement par l’utilité du bien, sa capacité à répondre à un besoin individuel. Pour « les économistes éclairés », depuis Smith et Ricardo, la valeur-travail est socialement déterminée par la « difficulté de produire » les biens. La réponse dominante évolua selon selon la place du marché dans la société et les besoins de la classe dominante. L’économie politique orthodoxe, qui s’autoproclame « science économique », a imposé l’idée que chaque moyen de production a un rendement intrinsèque dans la production de richesse et que le juste prix assure une répartition selon le principe « à chacun selon sa contribution à l’effort ».

Dès lors, l’idée de distinguer coût et surcoût du capital sur la base du rendement économique conduit logiquement à mettre en cause un pouvoir actionnarial rendu possible par la financiarisation de l’économie, choix stratégique qui laisse le champ libre à la gloutonnerie des gérants de l’épargne. On a pu parler parler de « revanche des rentiers » pour désigner ce virage au tournant des années 70-80, mais c’est une erreur qui repose sur une confusion sur ce qu’est la rente. Car dans l’économie capitaliste, prêteurs et actionnaires ont certes un droit à percevoir des revenus captés sur le revenu créé par l’entreprise, mais cela n’en fait pas à proprement parler des rentiers. Ils le sont bien au sens courant du 19e s. de personnes vivant des revenus de leur placements financiers (cf la « tonte des coupons » de Lénine). Mais en économie, la rente désigne soit le revenu de la terre (Ricardo), soit du monopole (théorie des marchés).
Ainsi, si la rente est bien un revenu lié à la propriété, on ne peut pas, à l’instar de la comptabilité nationale, mettre sous ce terme tout « revenu de la propriété ». La rente proprement dite renvoie à la propriété d’un élément qui entre dans la production de richesse, qu’il faut payer, mais qui n’est pas productible par le travail : la terre, le minerai, l’énergie fossile, etc. Bien sûr, il faut du travail pour les mettre en état d’entrer dans le procès de travail, c’est ce qui fait leur valeur, mais ils sont des dons de la nature et leur propriétaire obtient de ce fait un droit « non économique » à une part de la richesse produite. Au sens propre, la rente, qu’elle soit foncière, minière, pétrolière, etc., est un revenu lié à un patrimoine naturel.

Or, l’étude du Clersé, qui veut se démarquer de la théorie financière standard, en appelle à Keynes pour caractériser son surcoût comme phénomène rentier : “Ce flux de revenus financiers en provenance des sociétés non financières, nous le qualifions de « rente financière ». Rente au sens où il s’agit bien d’un revenu de pure et simple possession, par opposition aux revenus de l’activité, sous ses deux formes : entreprise et travail.” (p. 10).

C’est une erreur, car on ne peut parler de surprofit, et donc de surcoût, que dans la sphère industrielle et commerciale, là où la loi de la valeur-travail régit les prix via la concurrence et le taux de profit moyen. Dans cette sphère, des situations particulières de marché permettent à certains capitaux de réaliser un surprofit au détriment d’autres, qui sont en en sous-profit, notamment les TPE-PME, etc. Par exemple en bénéficiant de salariés structurellement plus productifs que ceux des concurrents ou moins coûteux, par exemple par la grâce de la « directive détachés ». La théorie standard qualifie de « rente de monopole », ce surprofit lié à une structure de marché non concurentielle. Il n’a rien à voir avec la notion de rente proprement dite.

En situation de marchés flexibles, comme on dit aujourd’hui, la concurrence fait logiquement disparaître ces situations qui élèvent les prix de marché au-dessus des prix de production. C’est pour cela que l’ordo-libéralisme veut de construire une concurrence loyale, « libre et non faussée », au nom de l’intérêt du consommateur victime des rentes de monopole. Cette acception du terme rente est passée dans le langage courant pour désigner tout revenu plus ou moins exorbitant lié à une situation particulière qui permet de « gonfler les prix » au-delà de ce qui paraît économiquement justifié. Mais cela ne suffit pas à en faire une notion économique, car cette acception est vide de contenu analytique : hors de la « science » économique, il n’y a pas de justification économique du prix, car le seul « vrai prix », c’est celui que l’acheteur est prêt à payer.

2) …qui masque l’exploitation des travailleurs …

L’étude du Clersé reprend donc la conception du revenu du capital que Keynes a adoptée dans sa Théorie générale : le profit est une rente liée à la rareté dudit capital. Il y a là un point délicat, car si la rareté naturelle de la terre lui confère un droit à rente, parce qu’on ne peut pas la produire, ce n’est pas le cas du capital, car cette rareté est « artificielle » : le capital est rare parce que la marche de l’économie n’en accumule pas assez. Et Keynes montre bien qu’une politique monétaire adéquate peut supprimer cette rareté, et donc la rente, tandis que nulle politique ne peut abolir une rareté naturelle. Aborder le coût du capital du point de vue de l’hétérodoxie keynésienne revient alors, finalement, à faire du profit une sorte de rente de monopole, c’est-à-dire à une rente au sens de l’économie standard, une rente conséquence d’une structure de marché inadéquate.
Normalement, selon l’économie standard, la concurrence fixe un prix de marché tel que le capital est rémunéré par un juste profit, et c’est la non-concurrence qui permet un profit supérieur à ce qu’il devrait « normalement » être, en organisant une rareté artificielle. Au fond, la différence entre l’étude du Clersé et celle de M. Husson tient à la norme de juste profit : pour le Clersé, c’est le coût du capital, le coût de remplacement du capital usé, tandis que pour M. Husson c’est le rendement économique du capital accumulé. Et les deux études appellent surcoût du capital le profit au-delà de la norme, un surprofit de rente, donc, qu’elles font apparaître comme le résultat d’un « pouvoir actionnarial » fruit de manœuvres institutionnelles visant à fausser le jeu économique « normal ».
En réalité, parler de rente quant aux intérêts et dividendes masque ce que la critique de l’économie politique a mis au jour : ils sont une part de la plus-value extorquée au travail. La théorie de la valeur-travail révèle en effet la vraie nature des intérêts et dividendes, des revenus certes liés à un patrimoine financier, mais improprement qualifiés de rente. Elle révèle que si les titres, obligations et actions, donnent droit à un prélèvement sur le profit, ce n’est pas du seul fait du droit de propriété, mais parce qu’ils sont la cristallisation du capital engagé par leur propriétaire sous la forme argent pour financer la constitution du capital physique : l’achat des moyens de production par un financement extérieur transforme de l’argent en bien réel, et le titre de propriété matérialise le droit qui en résulte pour l’« investisseur » au partage de la plus-value. Et c’est bien parce que les travailleurs qui mettent en œuvre lesdits moyens de production sont exploités et produisent de la plus-value que l’argent initialement engagé fait d el’argent et se reproduit comme capital. Les intérêts et dividendes attachés aux titres matérialisent ni plus ni moins que l’appropriation par le capital de la plus-value qu’il a générée. Ils sont le fruit, non de la propriété de la nature, mais de l’exploitation du travail. C’est pour cela que la valeur des titres s’effondre quand le capital dont ils sont issus ne parvient pas à faire du profit.
La théorie de la valeur-travail révèle la vraie nature des intérêts et dividendes, des revenus certes liés à un patrimoine financier, mais improprement qualifiés de rente. En effet, si les titres, obligations et actions, donnent droit à un prélèvement sur le profit, ce n’est pas du seul fait du droit de propriété, mais parce qu’ils sont la cristallisation du capital engagé par leur propriétaire sous la forme d’argent pour financer la constitution du capital physique : l’achat des moyens de production par un financement extérieur transforme de l’argent en bien réel, et le titre matérialise le droit qui en résulte pour l’« investisseur » au partage de la plus-value. Et c’est bien parce que les travailleurs qui mettent en œuvre lesdits moyens de production sont exploités et produisent de la plus-value que l’argent initialement engagé est du capital. Les intérêts et dividendes attachés aux titres matérialisent ni plus ni moins que l’appropriation par le capital de la plus-value qu’il a générée. Ils sont le fruit, non de la propriété de la nature, mais de l’exploitation du travail.
Les titres semblent produire un revenu, mais ils ne sont pas le capital qu’ils représentent, lui vit sa vie, eux sont un capital fictif. Et parler de rente, c’est méconnaître leur réalité, c’est croire que « l’argent fait de l’argent comme le poirier fait des poires » (Capital, III). Quand le cours des actions baisse, nulle richesse ne « part en fumée », car cette richesse, c’est de la fumée.
Intérêts et dividendes sont le profit du capital socialisé par la centralisation de l’épargne via le crédit (les marchés financiers) : tandis que l’homme aux écus » (le bourgeois) achetait des machines et de la force de travail et s’appropriait directement la plus-value, l’entrepreneur capitaliste qui emprunte pour élargir sa capacité d’accumulation doit en contrepartie rétrocéder une partie de la plus-value aux capitalistes en miettes.
Cependant, le seul « vrai » capital, c’est l’argent « investi » en actions ou obligations est transformé en moyens de production dont la mise en œuvre par le travail aboutit à un profit. Grâce au crédit et à la finance, de petites quantités d’argent s’agrègent en quantité suffisante pour pouvoir devenir du capital argent. Quand une partie de l’argent s’autonomise en capital financier, son gain n’est pas de la rente au sens propre, mais une part du profit global que sa participation a permis de faire. Ainsi que l’avait déjà noté A. Smith, qui en avait déduit la nécessité d’une régulation étatique de l’intérêt, cette part n’a pas de norme objective autre que le rapport de force avec le capital industriel ou commercial. Dès lors, la maîtrise des circuits financiers et la disposition de l’argent créent le « pouvoir actionnarial », exercé par les managers, que n’ont pas ceux auxquels les banques ne prêtent qu’avec réticence, à coût élevé. Et ce « pouvoir actionnarial » est tout simplement le pouvoir que les rapports sociaux donnent au capitaliste actionnaire de s’approprier une plus ou moins grande part de la plus-value produite par les salariés.
Bien qu’elle se réclame de Keynes, l’étude du Clersé est donc une hétérodoxie totalement vulgaire. Par contre, en parlant de « droit de tirage » des actionnaires fondé sur l’évaluation « fictive » que fait le marché de la contribution des actionnaires au financement du capital, M. Husson conduit une analyse compatible avec la critique de l’économie politique. À condition de la remettre sur ses pieds, car elle repose sur un schéma (p. 2) qui inverse la relation qui régit la dynamique du capital fictif : ce n’est pas la hausse des cours qui fait monter les dividendes, mais bien l’inverse (avec le concours des taux d’intérêt). Cette analyse basique erronée ne lui permet pas de dépasser la mise en cause d’un « pouvoir actionnarial » dont on ne sait sur quoi il repose. En cela, sa limite est la même que celle du Clersé.

3) … et exprime le rêve d’un capitalisme sans capitalistes

Parler de surcoût du capital, quel qu’en soit le fondement, c’est imaginer un capitalisme qui serait le milieu “naturel” de l’entreprise, un capitalisme purement industriel et commercial, qui fonctionnerait sans marchés financiers, sans propriétaires des moyens de production. Il s’agirait au fond d’un capitalisme débarrassé des capitalistes ! La monnaie ne serait plus la “forme liquide de la richesse” (Keynes) ou le support de la “forme argent de la valeur” (Marx), mais un simple véhicule de la valeur, comme dans les théories économiques standard.
Si le profit est de la nature d’une rente de possession, la conséquence logique est que le seul moyen de libérer le dynamisme économique du poids de la rente, c’est de supprimer la possession. C’était l’idée de Keynes, qu’exprime bien L. Cordonnier : « Cet état de choses serait parfaitement compatible avec un certain degré d’individualisme. Mais il n’impliquera pas moins l’euthanasie du rentier et, par suite, la disparition progressive du pouvoir oppressif additionnel qu’a le capitaliste d’exploiter la valeur conférée au capital par sa rareté » (Monde Diplomatique, juil. 2013). Il s’agit là d’une belle utopie (voir notre texte Keynes, libéral et anticapitaliste), qui rejoint un certain rêve « socialiste » d’un capitalisme sans capitalistes : libérée du carcan de la propriété du capital, l’économie peut être gérée rationnellement.
Ce fut l’illusion de Lénine, arrivé au pouvoir et obligé de gérer. Il fit appel aux ingénieurs planistes de son temps (Ballod, etc.) Devant l’urgence, il s’est alors uniquement agi, comme ici, de mettre la production au centre, sans changer les rapports de production, naturalisés : « le socialisme, c’est l’électrification plus les soviets ». Ce qui ne supprime pas l’exploitation, même pas la surexploitation, ni donc les crises, le chômage et la misère. Et Lénine a finalement engagé l’URSS vers un capitalisme d’État, on connaît la suite. Le post-capitalisme doit être autre chose.
Cela dit, la rente pèse sur la compétitivité, certes, mais sa suppression même totale suffira-t-elle à relever assez la compétitivité ? Supposons que l’on puisse supprimer en totalité le surcoût que subit une entreprise alors qu’elle doit faire face à la concurrence de produits venant de pays où le “vrai coût” est la moitié du sien. Sans casser ses propres salaires, elle ne peut rien espérer… Ainsi, peut-on penser qu’avec une rente mise à zéro, Renault pourrait rapatrier la fabrication en France des voitures produites en Roumanie ou Slovénie sans devoir réduire drastiquement ses coûts salariaux ? Le Pacte de responsabilité n’y suffirait sans doute pas…
La réalité du capitalisme financiarisé n’est pas celle de l’hétérodoxie, que le pouvoir actionnarial causerait la montée du poids des dividendes et le blocage de l’investissement. La critique de l’économie politique dégage une réalité tout autre (cf Néo-libéralisme et crise de la dette) : c’est parce que l’investissement physique n’est plus profitable, à cause des effets de la baisse tendancielle du taux de profit, que la classe dominante a cherché des solutions de maintien du profit. Pour retarder l’éclatement de la crise réelle, elle a d’abord recouru à l’inflation puis, à partir des années 80, à la financiarisation. Mais la finance exige des rendements toujours plus élevés, parce qu’il n’y a plus la norme d’un taux moyen de profit limité par le surplus de richesse créé par l’industrie. S’ils veulent obtenir des fonds, et se servir au passage, en attirant vers eux les capitaux liquides disponibles créés par des banques qui exigent des taux toujours plus élevés pour couvrir des risques grandissants, les managers doivent verser des dividendes plus élevés que ceux des concurrents. Là est la réalité du « pouvoir actionnarial ». Malgré la crise réelle, le profit se maintient, mais l’économie court à la déflation, et quand les autorités monétaires finissent par en percevoir le danger, elles garantissent les banques en baissant leurs propres taux. Alors, les capitaux liquides quasiment gratuits deviennent surabondants, le système voguant de bulle en bulle, jusqu’au krach qui ouvre la crise financière, stade ultime de la crise générale.
Aujourd’hui, le problème n’est pas de savoir à quel degré la gloutonnerie des actionnaires pénalise nos entreprises, mais d’où vient cette gloutonnerie, il ne s’agit pas de la dénoncer comme cause du blocage de l’investissement et donc du développement des forces productives (le pouvoir d’achat étant une autre limite), mais comme sa conséquence.  Et en face de cela, la critique socialiste est d’une insigne faiblesse. Elle en reste toujours à un avatar de la désastreuse “théorie des forces productives” qui naturalise l’entreprise, le capital, l’organisation productive, etc. C’est le summum du fétichisme de la pensée.
La cause de cette faiblesse est à rechercher dans la montée des classes moyennes. Ayant prospéré grâce à la redistribution, qui les a ouvertes au consumérisme, les classes populaires se sont idéologiquement « embourgeoisées » et ont tourné le dos au socialisme. Ce phénomène n’est pas nouveau, Engels l’avait noté dès 1885 : « tant que dura le monopole industriel de l’Angleterre, la classe ouvrière participa dans une certaine mesure aux avantages du monopole. […] C’est la raison pour laquelle il n’y a pas eu de socialisme en Angleterre depuis l’extinction de l’owenisme. Mais à présent que le monopole s’est écroulé […], la classe ouvrière va perdre cette position privilégiée… et voilà pourquoi il y aura de nouveau du socialisme en Angleterre (préface à la Situation des classes laborieuses en Angleterre)
Engels croyait que la concurrence entre pays allait égaliser les situations vers le bas, et que la classe ouvrière allait reprendre le flambeau du prolétariat. Mais il avait sous-estimé la capacité du capitalisme « intensif » à produire de la richesse en volume croissant et à en redistribuer à la grande masse en quantité suffisante pour l’endormir. Et aujourd’hui, il y a au contraire toujours moins de socialisme, car les « conditions matérielles de la vie » des classes moyennes leur font croire à un possible progrès social continu au sein du capitalisme. Il n’y a plus de classe ouvrière consciente de porter les intérêts du prolétariat, et les organisations ouvrières, politiques ou syndicales, ne peuvent que tenter de sauver les meubles. Contraints de gérer les problèmes sociaux, les syndicats sont devenus des experts de la production, vue sous l’angle technique de l’équilibre entre pouvoir d’achat des salariés et moyens d’investir pour garantir l’emploi. Quant aux partis politiques de gauche, ils peinent à faire adhérer les classes populaires à des discours qui « ne leur parlent pas ». Mais sans doute redeviendront-ils audibles quand la déconfiture en cours du capitalisme, qui ne maintient plus les apparences que par une exubérante abondance de crédit, obligera les uns et les autres à choisir leur camp.

Références

Christian Chavagneux, « Pourquoi les entreprises françaises vont mal », Alternatives économiques, n° 325, juin 2013.
Laurent Cordonnier et alii, Le coût du capital et son surcoût, Clersé, Université Lille 1, 2014.
Laurent Cordonnier, « Coût du capital, la question qui change tout », Le Monde diplomatique, juillet 2013.
Jean Gadrey, http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey
Michel Husson, Les cotisations sont une charge, mais pas les dividendes ?, note hussonet n° 72, 3 mars 2014, reprise dans Respublica, lettre n° 742, du 10 mars 2014.
Michel Husson, Un essai de mesure du surcoût du capital, note hussonet n° 73, 2 avril 2014.
La revue Économie et politique (sur l’internet)

Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


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