Combat féministe

Les Francs-maçons du Grand Orient de France accouchent de la mixité aux forceps

jeudi 9 septembre 2010

Le dernier Convent1 du Grand Orient de France qui s’est tenu le 2 septembre a donné une courte majorité aux tenants de l’égalité homme-femme au sein de leur obédience.

Il leur aura fallu 150 ans !

Ce débat surréaliste empoisonnait la première obédience maçonnique française depuis des décennies2. Surréaliste, car si les francs-maçons sont souvent considérés comme étant aux avant-postes de l’histoire, force est de constater que sur la question de la mixité homme-femme, ils arrivent largement après la bataille. Surréaliste, surtout, puisque le Grand Orient de France connut des périodes où il était le fer de lance des principes républicains issus des Lumières, y compris du combat féministe. Ainsi, cette obédience porta le combat en faveur de la contraception et du droit à l’IVG. Comment expliquer un tel paradoxe ? Lorsque le courant conservateur, arc-bouté sur la tradition, devint majoritaire au cours des années 70, les francs-maçons attachés à la mixité préférèrent aller travailler dans les obédiences mixtes. Quant aux autres, ils créèrent au sein du GODF le CLIF (Comité pour la Liberté d’Initier les Femmes), continuant ainsi le combat en interne. Mais les conservateurs restèrent sourds à leurs arguments.
Une première brèche a été ouverte il y a quelque temps quand il a fallu trancher sur le cas d’un frère devenu… soeur ! Le Grand Orient de France n’ayant pas osé résilier son adhésion, cette soeur est devenue par conséquent la première femme membre à part entière de cette obédience.3.
La deuxième brèche, qui s’est avérée décisive, a été ouverte par des loges qui, ayant initié des femmes, ont fait valoir que rien dans le règlement général de l’obédience ne l’interdisait. De fait, il n’y est nullement écrit que la masculinité constitue une condition nécessaire pour être initié. Considérant que le silence de la loi vaut permission, la justice interne leur a donné raison. Le camp conservateur tenta alors le tout pour le tout en se réclamant de la tradition orale contre les règles écrites dans la Constitution de l’obédience. Fétichiser une coutume immémoriale qui n’est écrite nulle part, c’est là une stratégie qui est toujours utilisée par les rétrogrades de toute espèce. Cette fétichisation de la tradition orale est, par ailleurs, anti-républicaine. Dans une République, en effet, la Constitution prévaut sur tout le reste, y compris le droit coutumier. Cette position n’était plus tenable. Elle a volé en éclats lors du dernier Convent.

Une mixité qui reste à la discrétion des loges

Il est à noter que la décision d’initier des femmes restera à la discrétion des loges qui demeurent souveraines. Il faut être précis : le Grand Orient de France n’a pas voté en faveur de la mixité mais en faveur du principe de la liberté des loges. Ainsi, celles qui le souhaitent pourront initier des femmes, les autres pourront continuer à les refuser. On peut à cet égard déplorer qu’il ait fallu tant de subtilités juridiques pour rendre possible l’application d’un principe dans lequel toute personne soucieuse d’égalité peut se reconnaître. Ne soyons pas amer : il faut se réjouir qu’une page se tourne. En outre, il y a tout lieu de penser que, d’ici quelques années, le rapport de force deviendra favorable aux partisans de la mixité, et ce de façon mécanique, puisque nombre de francs-maçons et de francs-maçonnes travaillant actuellement dans des obédiences mixtes et aspirant à une Franc-Maçonnerie unifiée vont très certainement rejoindre le Grand Orient de France. Mais ce combat ne sera définitivement gagné que le jour où aucune loge ne refusera d’initier une personne au motif de son sexe.

  1. Convent : équivalent maçonnique d’une assemblée générale []
  2. Ce débat dure en fait depuis près d’un siècle et demi. La première femme initiée dans une loge du GODF fut Maria Deraisme… en 1882 []
  3. Les femmes initiées dans d’autres obédiences -féminines ou mixtes- étaient jusque-là reçues par certaines loges du GODF et admises dans ses débats mais n’en étaient pas membres de plein droit []