Chronique d'Evariste

Morale de la politique ou politique de la morale ?

vendredi 9 septembre 2011
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Alors que l’actualité corrobore l’analyse de notre article sur la crise économique paru dans le dernier numéro de ReSPUBLICA, nous sommes dans la semaine de rentrée scolaire de 12 millions d’élèves : grand retour des cours de morale à l’école ! Imposer une norme dans les comportements, voilà l’objectif. Si les « progressistes » disent beaucoup de mal de Sarkozy et de son gouvernement (là n’est pas notre plainte !), force est de constater que derrière leurs critiques, il y a loin de la coupe aux lèvres pour ceux qui souhaitent une réaction de la gauche à la hauteur des enjeux de la crise globale que nous traversons. Déjà, sur les livres scolaires, la réaction a été faible sur la défense de la théorie scientifique du genre. Et sur le retour de la morale, presque rien ou peu. Et pourtant…
On voit là une nouvelle conséquence de l’alliance des élites ordo-libérales avec les communautaristes et intégrismes religieux de tous poils : la nécessaire conformation au paradigme turbocapitaliste dès le plus jeune âge. Voilà qui est aux antipodes de l’école de Condorcet, lieu d’apprentissage de la liberté du futur citoyen. Car pour les laïques et les républicains de gauche, le but de l’école et de la laïcité est bel et bien la liberté du citoyen ! François Métivier, professeur de philosophie, a raison de dire dans le journal gratuit « Métro » que « Que voir dans ce programme si ce n’est l’art de travailler les apparences et l’apprentissage de l’hypocrisie sociale ». En fait, face à Bernard Lavilliers qui chantait « Je hais la morale », nos élites ordo-libérales veulent nous obliger à l’aimer de force !
En fait, la seule chose qui mérite d’être enseignée pour le futur citoyen, c’est le débat éthique à savoir la réflexion critique sur la ou les morales sans se départir de la politique du doute cartésien ou de la critique nietzschéenne. Mais pour cela, il faut des enseignants formés à cette maïeutique.
Et savoir comment seront « évaluées » ces connaissances. On voit bien là que les élites ordo-libérales (la droite bien sûr, mais aussi ceux qui à gauche acquiescent sous cape) avancent rapidement dans l’entreprise de conformation visant à restreindre la liberté de penser et de conscience du futur citoyen au profit des intérêts des couches dirigeantes. Car toute couche dirigeante a besoin de développer un corpus idéologique : on ne peut pas vivre sans idéologie comme on ne peut pas vivre sans oxygène. Et dans cette phase du capitalisme financier que nous appelons turbocapitalisme, c’est bien la contrepartie de l’alliance dont nous venons de parler entre les élites ordo-libérales et les courants communautaristes et intégristes qui sont chargés de fournir l’idéologie de la période.
Cet arbre, que nous venons de décrire rapidement, cache la forêt de la pensée conformiste qui a comme objectif d’éradiquer la raison critique dans la sphère publique1 suivie par les élites ordo-libérales) pour la remplacer par des « évidences empiristes » appuyées sur le « bon sens » qu’aime bien l’ignorant qui voit la terre immobile et voit dans le ciel, le soleil tourner autour de la terre.
Cette pensée conformiste est du même acabit que la propension à reléguer dans la pensée la citoyenneté républicaine et la lutte des classes très loin derrière la prise en compte des catégories « familles », « contribuables », « automobilistes », etc. Si nous estimons que ces catégories doivent être étudiées et qu’elles doivent faire l’objet, de façon indispensable, de politiques spécifiques, ces catégories ne peuvent pas être premières dans la chaîne de raisonnement, ni être considérées comme unité de base de la République sociale. Pour les partisans du modèle politique laïque de la République sociale, l’unité de base de la République est uniquement le citoyen à qui la république doit donner des droits de plus en plus étendus, le moteur de cette République sociale est la lutte des classes (qui englobe la lutte pour une justice sociale, contre les inégalités sociales de toutes natures voire la modification des rapports de production) et le carburant est le développement et l’émancipation de la pensée permettant l’accroissement des forces productives. C’est cette république sociale là qui est pour nous le modèle alternatif à la globalisation financière du capitalisme. C’est cette République sociale là qui doit mener les 4 ruptures nécessaires : démocratique, laïque, sociale et écologique ; et appliquer ses 10 principes constitutifs : liberté, égalité, fraternité, laïcité, démocratie, universalité, solidarité, sûreté, souveraineté populaire et développement écologique et social.
Nous pourrions aussi faire le parallèle avec la propension de l’extrême droite, des lobbies intégristes religieux2, de la droite, mais malheureusement aussi une partie de la gauche à vouloir rejeter la théorie scientifique du genre qui participe au grand chemin de l’émancipation humaine. Aujourd’hui, l’idée d’un monde uniquement divisé en personnes uniquement de sexe masculin et sexe féminin est devenue une aporie qui doit être combattue.
Nous pourrions aussi parler des politiques actuelles dans la psychiatrie, dans la santé au travail, dans le droit au travail, dans le recul de la démocratie, de la solidarité, de l’égalité, de la souveraineté populaire, etc.
Partout, nos élites ordo-libérales appuyées sur leurs alliés obscurantistes tentent, par tous les moyens, de définir une nouvelle norme à laquelle tout le monde doit se conformer. Tous ceux qui ne s’y conforment pas sont déclarés des déviants et sont sanctionnés. Et bien sûr cette norme ne vient pas du bon sens, mais sert directement ou plus généralement indirectement l’objectif des élites ordo-libérales d’empêcher la baisse tendancielle du taux de profit par des politiques d’austérité où les couches populaires (ouvriers, employés) et les couches moyennes intermédiaires sont priées de financer cette politique au service des puissants.
En fait, ce turbocapitalisme nous amène, si nous ne réagissons pas à la hauteur des enjeux, inexorablement à 1984 de Georges Orwell, mais d’une façon plus subtile, plus hypocrite et conformément au syndrome de la grenouille chauffée3.
« Quand le sage montre la lune, l’ignorant regarde le doigt », dit l’adage chinois. Il ne suffit donc pas de dire une vérité partielle, il faut la soumettre au débat, la populariser. Il faut donc mener une bataille sans concessions contre ces nouveaux « obscurantismes de la modernité » dans le débat général, dans les partis, les syndicats, les associations, les mutuelles. Il faut donc développer l’éducation populaire tournée vers l’action.  C’est cela la nécessaire bataille pour l’hégémonie politique chère à Antonio Gramsci sans laquelle il n’y aura pas d’espoir vers une nouvelle émancipation.
Mais les mouvements sociaux et politiques en Amérique latine, dans les pays arabes, en Israël, en France, en Grèce, en Espagne, en Islande, etc. nous redonnent du baume au cœur.
Refusons la morale de la politique et faisons de la politique à la morale.

  1. elle reste autorisée dans des milieux privés confinés — organisations diverses — à condition que cela n’ait aucune influence sur le cours de la Politique (avec un grand P []
  2. à commencer par le lobby catholique, mais sans oublier tous les autres lobbies religieux []
  3. qui accepte une élévation de température lente jusqu’à la mort, mais n’accepterait pas une élévation rapide et forte de température []
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