ReSPUBLICA

Pouvoir de l’idéologie, épreuve de la critique. Pour une reconstruction du mouvement féministe

jeudi 23 janvier 2014
Par
Philosophe, psychanalyste

NDLR – Conférence publique du 9 novembre 2013 à Capannori Toscana (Italie), lors de la rencontre européenne de FAE (Féministes pour une autre Europe).
Quand l’auteur écrit que le mouvement féministe a perdu la capacité révolutionnaire que permet la liaison entre la lutte des classes et la lutte contre le patriarcat, quand elle souligne la nécessité de lier travail théorique, bataille idéologique et « rassemblement sur le terrain », nous songeons que son appel à une analyse d’ensemble vaut aussi pour bien d’autres secteurs des luttes sociales et correspond à la liaison entre théorie et pratique que ReSPUBLICA appelle de ses voeux au travers de la globalisation des luttes.

Quel est l’appel que j’aimerais lancer ici ? Quel appel qui tienne compte de la conjoncture politique, idéologique et économique pour que cette conjoncture soit pour nous une chance de rebondir au milieu de la régression politique et du désastre social ? L’appel à réanimer un mouvement. Le mouvement de libération des femmes. Qu’est-ce ça veut dire ? Un mouvement ça peut tourner en rond et tourner rond, ne pas changer d’orbite. C’est, il me semble, là où nous en sommes. On s’agite, on revendique beaucoup, toujours en parcourant les mêmes traces, et dans certaines limites, dans un horizon clôturé. Manque la prise qui nous permette, non seulement de résister dans le courant, mais de résister au courant et de changer de courant, d’interrompre, de prendre une autre direction qui fasse sens, nous désenglue de la tristesse ambiante.

Car un mouvement ça peut aussi emporter, déporter, forcer un chemin. Forcer un chemin c’est pratiquer une ouverture là où rien n’était prévu, là où tout s’oppose, ouvrir sur des horizons nouveaux. Cela suppose avoir l’intelligence d’une situation. Avoir l’intelligence d’une situation, c’est pouvoir la comprendre à partir d’une pensée, d’un point de vue extérieur à la pensée dominante, d’une position non pas statique, mais une position en mouvement qui se donne avec le but, les moyens d’y parvenir.

Mouvement de libération des femmes dit position politique et idéologique pour mettre en mouvement. Par rapport à quoi ? Et pour quoi ? Pas de mouvement sans théorie de la pratique, une pratique qui revient sur elle-même, se pense, s’autocritique. Car sans théorie, pas de chemin à construire mais une marche hasardeuse, qui se laisse sans le savoir, séduire par les discours dominants. Sans théorie qui donne la compréhension de l’ensemble, et du coup les lignes de démarcation et la ligne de fuite, il y a un tourner en rond où l’on croit avancer, alors que la répétition devient la forme invisible de notre impuissance.

Le mouvement féministe ne se réduit pas à des associations, des partis… ni à des revendications dans un cadre donné même s’il les inclut. Mais il les inclut à la condition d’être ce qui les porte, les emporte au-delà d’eux-mêmes. Le mouvement féministe est apparu comme mouvement, quand il s’est donné un mot d’ordre politique et est rentré dans la bataille idéologique. Quand, en deçà du droit et au-delà du droit, il s’est posé comme remettant en question non pas seulement des places dans une structure, mais la structure elle-même, la structure patriarcale. Quand il s’est donné en un mot “l’intelligence de la chose”. Cette intelligence de la chose, nous l’avons perdue avec le reflux des luttes sociales et politiques, avec la crise du mouvement ouvrier, le triomphe du capitalisme libéral et avec, l’enterrement toujours annoncé de Marx et de Freud.

Alors l’idéologie juridique et l’économisme qui l’accompagne sont devenus prédominants. Et avec, ce que j’appelle le fétichisme de l’État et de la démocratie (portée par l’assomption de l’idéologie juridique). Nous nous battons plus pour une intégration dans les cadres donnés, que pour la remise en question de ce cadre lui-même, qui impulserait une prise de conscience de la réalité des antagonismes et des contradictions qui sont à l’œuvre En cela nous suivons la pente générale de tous les partis et mouvements de “gauche”. Les rapports de force ne sont pas en notre faveur, dès lors nous sommes enclins à nous soumettre à ce qui nous semble impossible à briser, quitte à vouloir le “transformer”. Ce que nous ne cessons de réclamer, l’”extension” de la démocratie, la démocratie “restaurée”, ne change pas la nature de la démocratie telle qu’elle s’exerce dans le système bourgeois, elle ne change pas la structure patriarcale telle qu’elle fonctionne en tant que structure. Se battre pour avoir sa place, des droits, une reconnaissance légale, vouloir ainsi élargir l’espace démocratique est nécessaire, indispensable, il y va de notre vie quotidienne. Mais lorsque cela crée l’illusion que nous gagnons du terrain et que le système va changer, bien que tout l’appareil d’État et les institutions qui vont avec, restent en place, alors c’est que nous avons perdu la bataille idéologique et que les batailles gagnées nous font perdre la guerre. Le recul des droits des femmes et de leur poids politique et social nous le signale.

Car le propre de la démocratie bourgeoise est de fluctuer sur les bases du rapport de forces dans la lutte des classes, et cette fluctuation, selon les tendances et contre-tendances, est toujours réappropriée en dernière instance au profit de la classe au pouvoir et du procès du capital, c’est-à-dire au profit de l’exploitation et de la marchandisation des êtres humains, de la destruction du monde. N’oublions pas que la démocratie est née en Grèce à partir d’un rapport de classes (l’esclavagisme). Analyser la reproduction du capitalisme, ce n’est pas s’en tenir à l’économique, mais c’est penser en même temps la fonction et le fonctionnement de la démocratie comme appareil idéologique et politique qui assure la reproduction des modes de soumission, en voilant les intérêts réels qui s’y jouent.

Comment engager alors un autre processus démocratique ? Pour le penser, il nous faut revenir au lieu historique d’une vérité qui s’est imposée et à briser ce fétichisme juridique et étatique pour s’établir dans un ailleurs absolu, la Commune de Paris. La Commune de Paris, tirant la leçon des défaites de la classe ouvrière qui, à chaque révolution, servait de marche-pied à la classe bourgeoise dont elle observait la légalité, s’est établie ailleurs, fondant par son existence même un autre espace politique, en rupture avec l’espace politique de la bourgeoisie. Dès lors, elle a donné le sens des révolutions prolétariennes. Marx nous le rappelle dans Les luttes de classes en France. Le sens des révolutions prolétariennes, ne se donne pas dans la prise de pouvoir pour faire fonctionner la machine d’État au profit de la classe prolétarienne, mais dans le fait de briser la machine d’État, de changer les rapports de production et inventer un autre fonctionnement de l’organisation sociale qui mettrait fin à la lutte des classes, où l’égalité fonde la liberté réelle. Ce qu’il théorisa sous le concept de “Dictature du prolétariat”. Le mot de Dictature fait peur aujourd’hui après l’expérience des pays dits “socialistes”, qui n’avaient rien de communiste. Mais il est nécessaire d’en rappeler le sens (et de dépasser ainsi le terrorisme intellectuel exercé sur la théorie marxiste), lorsqu’il est inscrit dans le conceptde “Dictature du prolétariat” : non pas prise de pouvoir pour la répression, mais destruction de tout pouvoir, extension de la démocratie réelle à partir d’un terrain nouveau. Qu’il y ait alors antagonisme exacerbé entre les classes, demande d’en traiter la résolution dans un rapport de force populaire. En ce sens le communisme est le nom de ce mouvement qui ne donne pas le pouvoir à une classe, la classe prolétarienne, qui tend vers la mise en commun comme nouvelle pratique de la politique, et construction d’un nouveau mode de production

 Prolétariat est le nom de cette puissance de mise en mouvement. Dans ce sens il est mouvement populaire, en tant qu’il appelle toutes les classes sociales ayant une expérience propre de la domination et de l’exploitation, à se fédérer dans un processus commun de libération. De même que le féminisme n’est pas prise de pouvoir des femmes pour inverser une domination, mais formation d’une puissance pour détruire toute prise de pouvoir d’un sexe sur l’autre, qui est le pouvoir de base constitutif de tous les pouvoirs. C’est en quoi il est mouvement de libération. Féminisme et communisme sont liés nécessairement. Ils sont dans l’engagement d’un processus révolutionnaire qui ne peut se contenter d’améliorer les structures d’assujettissement. Peut-on s’émanciper réellement si on ne se libère pas en même temps de ce qui nous maintient en minorité et/ou en esclavage ? C’est pour cela que s’en tenir à la question de la “parité”, en réclamant le partage du “pouvoir”, ne résoudra ni la question de l’égalité ni la question de l’émancipation.

Il y a toujours eu dans le mouvement féministe plusieurs courants. Mais ce sont les courants les plus radicaux qui marquent la tendance d’un mouvement à sa naissance. Car il est ce qui disjoint l’ensemble, le fait craquer, force le chemin pour sa naissance. Puis avec son établissement, son intégration dans les institutions, à l’épreuve du temps et des contre-tendances, ce sont les courants les plus réformistes, les plus tièdes qui vont marquer la tendance. Tel est le pouvoir de l’idéologie dominante et des appareils dans lesquels elle se constitue et se transmet. Elle s’impose à notre insu, dans tous nos petits renoncements qui nous font céder à la fin sur l’essentiel. Or les courants les plus radicaux qui étaient nés du surgissement des mouvements dits “minoritaires”, étaient aussi liés à la pensée de Marx et de Freud, même s’ils ne s’y rattachaient pas directement. Car toute la critique sociale et politique, y puisait son renouvellement et sa force théorique. En dehors des partis et contre les partis, en lien avec la lutte de classes

C’est que la révolution sociale et politique était l’horizon partagé, que penser la relation des hommes et des femmes comme “rapports sociaux de sexe”, c’était les penser sous le concept de structure patriarcale. Ce concept nous donne les moyens de comprendre comment cette structure est à la base de toutes les formes sociales de la domination, puisqu’elle est la première forme et la forme fondamentale de l’appropriation privée, celle des corps, du corps sexué. Cette division sexuelle comme mode de production spécifique, traverse et structure tous les autres modes de production (appareil d’État, partis, syndicats, toutes les institutions…). Par son universalité on peut dire qu’elle fait des femmes une “classe” exploitée. Aussi la domination du capitalisme intègre, pour sa reproduction, la structure patriarcale qui a existé bien avant lui. Et pourtant c’est pour la nécessité de son exploitation qu’il a libéré (contre la structure patriarcale), toutes les forces de travail, femmes et enfants compris, inaugurant ainsi l’universalité de son extension. Mais la division sexuelle du travail lui permet d’amoindrir les forces qui pourraient s’opposer à lui, en exacerbant les conflits entre les hommes et les femmes. Il tire de plus profit d’une force de travail au rabais, qui se doit de réparer, soigner la force de travail masculine.

Pour théoriser la “liaison spécifique” de la lutte des classes et de la lutte contre le patriarcat, nous avions avancé (le groupe d’”Elles voient rouge”) dans Féminisme et marxisme1, le concept de “surdétermination” pour montrer comment dans tout processus révolutionnaire, la lutte contre le patriarcat est la lutte qui fonde, surdétermine le sens de la lutte des classes. Cette liaison ne pouvait donc être pensée dans la forme de l’extériorité, mais sous la forme de la détermination “en dernière instance” (c’est-à-dire la plus déterminante même si elle n’est pas la cause directe), car elle dessine le destin d’une révolution : qu’une domination des hommes sur les femmes soient maintenue, et c’est toute la hiérarchie et le système de la domination qui se maintient et se reconstruit, annulant le procès de la révolution. Poser la question de la relation entre les femmes et les hommes comme constitutive du devenir révolutionnaire de la révolution, c’est faire entendre qu’on ne saurait séparer ce devenir, du “devenir révolutionnaire des gens” (G. Deleuze), de la transformation de la subjectivité (des hommes comme des femmes), dans son désir d’avoir le pouvoir, c’est-à-dire dans les formes de sa jouissance. Mais c’est aussi mettre l’accent, sur le fait que la lutte contre le patriarcat ne peut elle-même se déployer, que dans le sens de la fin des classes sociales, et de tout système de “pouvoir sur”. Ça veut donc dire à l’horizon, détruire la totalité d’un système et d’un processus, remettre en question tous les appareils idéologiques et l’appareil d’État. La théorisation du système patriarcal, appelle à penser sa destruction dans l’horizon du communisme. Seule la théorie marxiste nous permettait et nous permet toujours aujourd’hui, d’être aussi hardies et radicales. Nous écrivions dans Féminisme et Marxisme que le “retard historique” des femmes imposé par la structure “leur donne en même temps un point de vue hors système, qui est un point de vue révolutionnaire”.

Or le mouvement féministe a perdu cette analyse d’ensemble, cette position politique pour se replier sur des espaces plus identitaires, plus “locaux”, où prédominent la dénonciation des discriminations, des inégalités, des violences faites aux femmes donc la revendication de droits, laissant tomber l’analyse de la production et de la reproduction du système, et du même coup, toute visée révolutionnaire. On se bat au contraire pour coller au système alors que le système ne nous a jamais aussi mal traitées !

La prise en compte de la construction des identités et du sujet est nécessaire, elle a réinterrogé la théorie marxiste et permit de re-penser la dialectique subjective de la révolution Elle fait aussi partie de la question essentielle de la reproduction d’un mode de production, la reproduction de l’idéologie dominante que Gramsci théorise sous le concept d’Hégémonie, Althusser sous le concept d’Appareils Idéologiques d’ Etat ou Bourdieu sous le concept d’Habitus et qu‘une partie du mouvement féministe a voulu rendre visible sous la catégorie sociale de “Construction du genre”. Mais l’idéologie “identitaire” hégémonique aujourd’hui, efface la structure et les rapports sociaux de pouvoir, au profit de la seule analyse de la relation entre individus ou groupe, ou communauté ou construction du genre laissant tomber la question politique au profit d’aménagements d’espaces de reconnaissance, au profit de la considération du “local”. Le féminisme, s’il garde toujours une certaine “raison” subversive, forçant la pensée et la pratique à s’affronter à une question à chaque fois déniée et scandaleuse, y perd sa dimension révolutionnaire.

Dans un travail d’enquête qu’elle a mené auprès d’étudiantes sur “les représentations du féminisme” S. Moeschler note qu’à la question “qu’est-ce que le féminisme ?”2, la plupart des étudiantes répondent: “reconnaître ou défendre les droits des femmes”, “valoriser les femmes”, “faire avancer la cause des femmes”, “sans partir du constat de la subordination des femmes aux hommes ou de l‘oppression commune qu’elles partagent”. De même que la revendication, “A travail égal, salaire égal”, n’implique pas forcément chez elles une “conscience de la division sexuelle du travail”. Donc on se focalise sur ce qui concerne les femmes en tant que groupe, catégorie “défavorisée”, sans comprendre la relation sociale qui définit leur rôle et leur identité ainsi que leur statut, sans voir le lien à l’ensemble. La question des femmes reste donc localisée à certains problèmes. Or lorsqu’on parle de “relations sociales” on ne parle par de relations interindividuelles, mais de relations de production au sens marxiste du terme, fondées sur des rapports de production spécifiques qui déterminent les relations interindividuelles.

Se référer à une structure évite aussi de s’en prendre aux hommes comme individus – même si chaque femme se confronte dans l’intimité et dans sa tête, à un homme dont elle doit se libérer et pas seulement qu’elle doit accuser ! – pour montrer comment hommes et femmes sont assignés à leur place respective. Que les hommes en tirent profit et jouissance parce qu’ils occupent une place de pouvoir, c’est la force de constitution subjective d’un mode de production, qui fait que les hommes reproduisent ce mode par eux-mêmes, escamotant ainsi la réalité de leur propre condition, leur soumission à la domination de classe. Que les femmes y trouvent aussi profit et jouissance, montre comment ce système sait mobiliser le psychique des individus sous la forme de la “duperie de soi” et des formes du désir.

C’est aussi à cela que le féminisme, en tant que mouvement, doit se confronter et qu’il doit analyser, pour saisir le processus d’une reproduction qui ne saurait se réduire à de simples inégalités ou de manquements au droit, mais questionne toute la dialectique entre champ social et champ psychique, leur prise réciproque3. Analyser le processus d’assujettissement permet de mener la lutte idéologique et politique à tous les niveaux, de lier le local au général. Et cette lutte on le voit, ne saurait se réduire aux “dénonciations”, mais doit inclure un travail d’analyse critique d’un système de production et de représentation, à la base. Elle requiert du même coup la théorie freudienne de l’inconscient que la théorie du genre a parfois tendance a laisser de côté, en effaçant la question de la différence des sexes au seul profit d’une construction sociale. Reste que la “différence” ne saurait être pensée en termes de rôles dévolus mais en tant que possibilité de rencontrer l’autre irréductible.

Que les femmes aient à s’émanciper et à se soulever contre toute forme de pouvoir, et partant contre la forme patriarcale de leur propre exploitation et domination, ne veut pas dire qu’il y ait d’un côté les bons et de l’autre les méchants. Tout sujet est divisé entre son désir de se libérer et son acceptation de l’ordre dominant comme forme d’intégration d’une reconnaissance. Efficacité d’une hégémonie culturelle et sociale, qui n’appelle pas seulement une soumission ou une répression, mais construit les individus dans leur identité, identité qu’ils revendiquent (cf. Michel Foucault). On ne saurait dès lors ignorer la constitution pulsionnelle contradictoire et symbolique de tout sujet. J’ajoute aussitôt, que la lutte contre un système de domination ne peut pas se mener, avec l’illusion infantile qu’un jour le genre humain serait en paix avec lui-même, et que nous vivrons “heureux,” c’est-à-dire à jamais pacifiés, dans une société sans antagonismes, transparente à elle-même ! Autant dire morts au désir et à la rencontre, robotisé(e)s, réduites à nos seuls besoins (que la structure aura planifiés). La liberté et l‘égalité seront toujours à conquérir dans n’importe quel mode de production et le bonheur n’est un état que par contraste. Il y aura un réel autre, sous la forme de l’inconscient comme limite à ma toute-puissance, pris lui-même dans la matérialité des relations sociales. A moins de rêver d’une jouissance de petits ego sans limite, qui ne rêvent d’égalité, que pour récuser tout assujettissement même au langage, même à la transmission! Ne confondons pas égalité sociale et neutralisation des tensions, des contradictions… La vie comme Éros, ne saurait se penser sans la destruction et la mort, c’est pour cela qu’elle est vivante. La psychanalyse nous apporte cette force de désillusionnement.

On ne saurait concevoir les femmes seulement comme des victimes. Mais comme sujets désirants qui, dans leur souffrance, reproduisent sans le savoir le pouvoir qui les soumet, et mettent en place des systèmes de pouvoir compensatoires tout aussi redoutables, et en même temps des systèmes de contournement et d’invention. Car ce qui nous soumet nous donne tout aussi bien des repères identificatoires et des places constituantes, alors on y tient, on en joue, on les subvertit. C’est pour cela que la bataille idéologique dépasse la simple opposition ou la seule “résistance à”. Se mettre en mouvement vers- au-delà de l’accusation et des droits à obtenir-, c’est mettre une pensée au travail qui soit soutenue par une pratique de la “différenciation maximale” (D. Sibony).

Une pensée se met au travail lorsqu’elle est portée par le désir. Et le désir (de penser) ne surgit que là où ça fait écart avec la norme dans laquelle se meut l’individu. Là où quelque chose d’inconnu se risque, qui nous sépare de nous-même, fait jouer une scission et donc un élan. Le désir concerne l’au-delà du besoin, même s’il s’appuie sur lui (il y a des besoins “vitaux” qui ne sont pas toujours perceptibles). Il est en excès sur le besoin et rabattre le sujet sur ses “besoins” c’est le rabattre sur son animalité et même dirait Marx sur sa “bestialité” (sur un réel réduit au corps brut). Parce qu’il creuse un au-delà, le désir porte loin, force le chemin, disjoint la nécessité, alors que dans le besoin nous sommes collés à l’immédiat, collés à la manipulation des urgences à combler, au détriment d’une stratégie portée par un horizon politique. C’est bien pourquoi le capitalisme cherche à nous réduire à des besoins, en “montant” des objets qui semblent répondre à un désir fondamental de créativité et de liberté, alors qu’ils sont au service d’un processus d’assujettissement (dans le culte de l’appropriation infinie), qui a pour corollaire une forme de “gavage”, appelée à nous soustraire de la parole. Mais le capitalisme a compris quelque chose du désir (comme jouissance), tandis que que la “gauche”, toujours bien-pensante et sage (petite-bourgeoise), n’y voit que du feu. Alors même qu’il est question d’un désir plus fondamental, de ce désir qui manifeste ce besoin vital, spécifique au sujet humain, de remettre toujours tout en question, jusqu’à la vie elle-même pour pouvoir relancer la vie, lorsqu’elle se trouve menacée dans ses fondements. Dés lors il ne s’agit pas tant de quelque chose à avoir (un objet, un espace, une place… ) que d’un mouvement qui nous divise indéfiniment. Pas tant d’une “réappropriation” de ce qui nous a été soi-disant enlevé, que d’une réinvention. Pas tant d’un objet enfin retrouvé qui nous comblerait (cet imaginaire du communisme reprend l’idéologie du gavage), que d’un “risque à courir” (Freud).

Ainsi des appels de la gauche à lutter contre l’”austérité”, qui réduit la perception des individus à leur soi-disant besoins “matériels”. Nous bloquons le désir dans la plainte, la réclamation, le simple constat du malheur qui nous est fait, sous la forme d’une “soustraction”, d’un “vol”, d’un “abus”. Croire que l’on peut mobiliser sur les seules “revendications” économiques (encore que la notion d’austérité est si vague qu’il rejoint le langage consumériste) ou juridique est une illusion. Il y faut au contraire, le soutien d’une perspective politique, idéologique, qui ne s’en tient pas à vouloir aménager ou améliorer le système mais qui, prenant appui sur les contradictions du système, porte le mouvement des luttes au bord extrême d’un franchissement. Dans la portée d’une “brisure”, d’une destruction vivifiante où l’on se constitue soi-même, où se constitue la force d’un mouvement qui ne peut se développer sans enthousiasme (rappelons Kant et son jugement sur la révolution française). Telle fut la Commune de Paris et les révolutions décisives du XXe siècle (1917, la révolution espagnole…), C’est l’”apparaître” d’un mouvement autonome, d’un mouvement constituant sa propre puissance, là où on ne l’attendait pas, qui a inscrit le féminisme dans l’espace public et privé. Et cette puissance était en même temps liée à la puissance d’un mouvement social et politique qui s’est pourtant arrêté à chaque période historique, devant la possibilité d’un franchissement révolutionnaire. De là vient notre désespérance, et pas seulement du triomphe du capitalisme. Car le capitalisme n’a triomphé que porté par les reculs incessants des partis de gauche dits opposés, mais dont l’opposition a joué la carte de l’intégration bien comprise, acculant les masses au désespoir lorsque, confrontées à une situation extrême, on propose de contenir et non de rompre (la rupture étant de semblant dans le discours). D’où, en partie aujourd’hui, la montée du FN.

Constituer sa propre force ne va pas sans cruauté, c’est-à-dire sans capacité à affronter le réel tel qu’il est dans sa violence, sans l’analyse lucide du niveau de la lutte des classes dont nous sommes nous-mêmes responsables, sans bilan donc du mouvement féministe. Bilan veut dire, non pas comptabilité des acquis et des reculs, mais analyse de notre stratégie d’ensemble par rapport aux rapports de force actuels. Ce qui veut dire être capable de penser l’articulation des différentes instances de la réalité sociale: économique/politique/idéologique et la manière dont nous avons mené la bataille sur tous ces fronts. Analyser la conjoncture n’est pas relever des éléments épars et s’en tenir à une énumération (paresse de l’esprit qui laisse le langage spontané de l’idéologie mener la danse, puisqu’on n’en analyse pas la fonction, le fonctionnement et l’emprise qu’il a sur nous), mais comme l’écrit Althusser comprendre “leur système contradictoire qui pose le problème politique et désigne sa solution historique, et en fait ipso facto un objectif politique, une tâche pratique” (Machiavel et nous, 62); Analyser leur système contradictoire c’est en dégager les enjeux et donc définir notre stratégie. À partir de laquelle notre pratique quotidienne prend sens et se construit sur le long terme. Alors peut se préciser à chaque fois une dialectique entre luttes pour des réformes immédiates, participation aux mobilisations et lutte politique et idéologique révolutionnaire.

Dans quels rapports de forces avons-nous à construire ce mouvement ? je l’ai dit, dans un rapport de force nettement en notre défaveur, dans le constat de nos défaites et de la reprise en mains vigoureuse par le capital (étant entendu qu’il n’avait jamais perdu la main). Nous ne sommes visibles qu’à la marge, avec pour conséquences d’avoir à s’essouffler pour maintenir un statu quo, qui lui-même s’amenuise. L’économique a pris le dessus, et notre intégration dans les institutions étatiques et européennes, nous a peu à peu étouffées dans le discours dominant de la gauche, qui s’évertue à croire qu’en se tenant sur le terrain de l’adversaire, elle pourra élargir ses marges de manœuvre. Ainsi de l’illusion de pouvoir changer les fondements de l’Europe ! Alors même que nous n’avons aucune prise sur nos propres Etats – ou du moins à la marge, ce qui ne change rien au processus général – et que l’Union européenne, comme on peut le constater, reste inébranlable par rapport à nos mobilisations, se verrouillant au contraire de plus en plus, et accélérant ses réformes. Le réformisme de la gauche ne lui fait pas peur, mais accentue le sentiment d’impuissance, la démocratie n’étant remise en cause que dans ses manquements et non dans sa fondation.

Cette impuissance n’a d’égale que notre croyance, toujours renouvelée, en l’imminence de la crise finale que nous analysons comme l’impasse du capitalisme libéral (qui au contraire se porte très bien), et sur la force des soulèvements populaires. Or les mouvements populaires sont eux-mêmes étouffés, cadenassés par la stratégie d’intégration des partis et syndicats, et par leur propre rejet de tout processus révolutionnaire qui poserait la question du communisme comme forme actuelle d’une rupture pour abolir l’état existant. Nous voyons bien là comment nous restons asservis aux interdictions de “penser”, édictées par la pensée “unique” (qui n’est donc plus une pensée). Comme le féminisme n’est lui-même cité que pour référence ou , dans le meilleur cas, par reconnaissance de ses luttes pour les « droits des femmes », n’ouvrant aucune réflexion d’ensemble. On peut dire que l’idéologie dominante s’est implantée avec succès et que nous la soutenons en voulant ne rien en savoir. Nous sommes pour l’instant enfermé(e)s dans l’horizon idéologique imposé par la bourgeoisie et le capitalisme. Pourtant l’état des contradictions économiques et sociales, leur répercussion extrême sur les peuples, nous poussent à poser de manière la plus radicale la question du franchissement. C’est sur cette frontière que nous hésitons, reculons à nouveau.

Tirons les leçons : on ne peut simplement répondre aux urgences et soutenir en ordre dispersé telle et telle bataille, sans avoir une analyse d’ensemble qui nous permette de porter prioritairement nos efforts sur le maillon le plus faible : notre absence d’analyse (notre “rabâchage” sur l’austérité, l’état de l’économie, le recul des droits acquis, etc. ressemble plus à des banalités de constat qu’à une analyse réelle du rapport de forces…). Car revendiquer, manifester, sans comprendre les enjeux politique et idéologique d’une situation, et dégager un chemin, c’est renforcer la dépression des peuples. Aujourd’hui manifester ne sert à rien sans une position radicale qui, au-delà de la demande à l’Autre, soit constitution de la puissance.

Qu’est-ce qui nous manque ? Une théorisation des enjeux idéologique et politique qui se jouent sur la scène nationale et internationale liés à la stratégie du capital. Cette théorisation inclut l’analyse du nouage entre, processus économique, devenir des États et des institutions, rapports de forces internationaux, discours et pratiques idéologiques… Nouer ainsi les différentes instances du mode production capitaliste, pour comprendre la force de son expansion (et non se contenter de dire qu’il est en crise !). Mais pour faire cette analyse il nous faut éclaircir nos positions et analyser l’idéologie que nous soutenons. A partir de quel champ de pensée parlons-nous ? Comment allons-nous définir notre action ? Si c’est avant tout comme mouvement, alors ce sont les idées qu’il veut faire passer, soutenir qui importent et qui définira la manière dont nous participerons aux mobilisations surgies des luttes sur le terrain, le type d’alliance à passer avec telle ou telle organisation. Si c’est une perspective révolutionnaire, à nous de développer une pratique, de construire ce mouvement en lui donnant du souffle.

Mettre en avant la participation aux institutions comme stratégie primordiale, nous fait faire l’impasse sur la question idéologique et la mobilisation de masse. Comme nous ne sommes pas dans un rapport de forces favorable, cette participation demande une énergie épuisante pour peu de résultats. Elle nous fragilise dans notre capacité à penser les bases de notre stratégie, et les fins réelles que nous nous donnons. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas participer aux institutions politiques. Au moins pour se faire entendre et pour profiter d’un poste d’observation et de contact, rester dans la lutte à tous les niveaux. C’est un relais nécessaire. Mais nous serons de plus en plus inaudibles, découragées, si nous ne subordonnons pas notre participation au travail théorique, à la bataille idéologique et au rassemblement sur le terrain qui vise à constituer un mouvement indépendant des instances étatiques nationales aussi bien qu’européennes. C’est un travail de longue haleine. Alors il nous faut changer la manière dont nous pensons le temps, la temporalité dans laquelle nous vivons, nous arracher à l’angoisse d’avoir toujours à combler l’immédiat. Il y a un activisme préjudiciable aux causes mêmes que nous défendons. Le temps de la réflexion et de la construction est un temps désormais impossible à contourner. A moins de vouloir continuer à foncer tête baissée vers le désastre en croyant toujours “bien faire”, naturellement!

Encore un mot. Vouloir mener la lutte dans le seul espace européen c’est encore être en retard sur l’histoire. L’Union européenne a été et restera une construction des grandes puissances et des Américains. C’est un espace géopolitique défini pour le marché capitaliste et pour peser dans le rapport de forces avec le reste du monde. C’est un découpage qui nous aveugle sur l’extension réelle des luttes. Or un combat révolutionnaire ne peut être qu’international, car le capitalisme comme le système patriarcal sont internationaux, avec pour chaque pays une implantation spécifique – (la notion de mondialisation est un point de vue du capital et reflète sa stratégie. Elle unifie sous un seul système là où il faut distinguer, diviser, relier selon les rapports de force) – et on ne saurait comprendre les enjeux politiques qu’au niveau international. L’internationalisme définit une stratégie de relations avec les peuples, avec tous les opprimé(e)s, les exploité(es) et les exclu(e)s des nations du monde, et oblige à analyser des situations concrètes, les inégalités de développement, les contradictions et antagonismes à l’œuvre C’est à partir de là que nous pouvons déplacer les rapports de force, intégrer, penser la construction d’une puissance. L’Europe est une partie du monde composée elle-même de peuples très différents où chaque État, joue une partie bien précise, par rapport à la domination que l’Union européenne veut imposer. Il nous faut donc comprendre cette stratégie d’ensemble et nous déplacer vers la création d’une force nouvelle en nous liant à ceux et celles qui luttent et inventent sur le terrain, sans oser pourtant imposer encore la sortie de terrain.

  1. 29 et 30 novembre 1980, Ed. Tierce,1981. Ce livre est la transcription des débats engagés pendant deux jours de colloque, entre les différentes tendances du Mouvement de libération des femmes. Transcription exceptionnelle qui garde la mémoire de discussions riches qui garde toute son actualité et plus encore. []
  2. Sandrine Moeschler : Les représentations du féminisme, Université de Genève, 2007 travail de fin de Certificat en Études générales. []
  3. Voir Nicole-Édith Thevenin, Le Prince et l’Hypocrite, éthique, politique et pulsions de mort, Ed. Syllepse (2011). Livre consacré à l’analyse de cette prise réciproque à partir des écrits de Marx et de Freud. []
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