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« La troisième guerre mondiale est sociale », par Bernard Thibault

lundi 25 avril 2016

La troisième guerre mondiale est sociale de Bernard Thibault1 a paru au moment où le congrès de la CGT a appelé à intensifier la mobilisation contre le projet de « Loi Travail » voulue par l’exécutif. La France étant l’un des pays au monde où les droits sociaux sont le plus élaborés, l’enjeu de ce conflit franco-français est également international. Un recul historique du droit du travail en France constituerait pour le capitalisme globalisé une victoire dans la « guerre mondiale » qu’il livre aux travailleurs de tous les pays, à travers sa course aux profits. Ancien secrétaire général de la CGT, actuellement administrateur de l’Organisation internationale du travail (OIT) en qualité de représentant des travailleurs français, Bernard Thibault veut produire un livre « utile » à ceux qui voient que la situation sociale du monde se détériore sensiblement, mais ne disposent pas d’éléments de connaissance précis. Mais il a surtout la conviction que l’OIT, agence spécialisée de l’ONU sur les questions sociales et le droit du travail, peut aujourd’hui contribuer au progrès social en France et dans le monde. C’est cette conviction-là que l’ouvrage veut faire partager. L’ancien secrétaire général de la CGT n’est-il pas victime d’une illusion imputable à un manque de recul avec la fonction absorbante qu’il exerce depuis deux ans, lui faisant imaginer qu’une institution sans pouvoir contraignant sur les États et sur les multinationales pourrait secourir providentiellement les travailleurs ? Thibault évite l’objection, par sa manière à la fois modeste et volontariste de militer pour que les syndicalistes et les citoyens connaissent mieux l’OIT et réclament pour l’unique institution mondiale tripartite (gouvernements-employeurs-travailleurs) davantage de moyens d’intervention et de pression.

Le lecteur découvre d’abord un tableau sombre de l’état social du monde. Au nom de la loi de la concurrence, les travailleurs de tous les pays se trouvent engagés « dans une guerre sans merci contre des ennemis invisibles qui cherchent à gagner des parts de marché en pratiquant un dumping social toujours plus agressif ». Les rapports de l’OIT révèlent que la part de la rémunération du travail dans le produit intérieur brut (PIB) mondial est passé en trente ans de 75 % à 65 % et que près des trois-quarts de la population mondiale ne bénéficie d’aucune protection sociale. On apprend également que la moitié de la population active ne dispose pas d’un contrat de travail et que 168 millions d’enfants sont des travailleurs. Cet état de fait ne tient pas du hasard. Les stratégies patronales oscillent aujourd’hui entre une dérégulation totale du marché et une instrumentalisation de l’OIT qui produirait des normes ajustées au plus près des intérêts des actionnaires. Elles promeuvent également une souveraineté des nations à géométrie variable, permettant aux États de se dérober aux normes protectrices des droits des travailleurs. Dans tous les cas, il s’agit pour le capitalisme mondialisé de faire prévaloir les « besoins concurrentiels des entreprises » sur les normes protectrices des travailleurs. L’enjeu est directement politique puisque cette gouvernance mondiale vise à imposer une allégeance des individus et des États à des firmes multinationales. Avant d’être citoyen, on deviendrait consommateur/travailleur/client de Bouygues, de L’Oréal, de Bolloré… Encore plus radicale que la privatisation des services publics, une privatisation des politiques et des réglementations publiques tend désormais à s’installer. Ainsi, « les multinationales incarnent les pouvoirs privés contre les pouvoirs publics ». Elles s’implantent dans les territoires les « moins regardants » en matière de libertés, d’environnement et de protection sociale. L’UE, quant à elle, n’est pas redevable des droits du travail devant l’OIT mais exige des États en difficulté des « plans de redressement » qui les mettent en infraction avec les normes internationales du travail.

L’enjeu présent serait d’imposer des règles aux firmes multinationales, mais aussi à l’UE, au FMI, à l’OMC, au G20, à la Banque mondiale, en vue d’une inversion des normes, au bénéfice des droits humains… Cette subversion du présent ordre mondial impliquerait un renversement du rapport des forces en faveur des travailleurs et des peuples. La thèse que Thibault veut faire passer est que l’OIT pourrait être un des leviers de ce basculement. Le livre expose l’histoire et le fonctionnement de l’OIT. Aujourd’hui, l’OIT soutient les mêmes principes que les grands mouvements sociaux émancipateurs contemporains : l’abolition du travail forcé et du travail des enfants, le droit à la négociation collective, les libertés syndicales, un salaire égal pour un travail égal, et des droits en matière de santé, de grève et d’emploi. L’OIT élabore des normes internationales du travail qui sont autant d’instruments juridiques permettant de définir les droits minimums au travail. « Soyons honnêtes, écrit cependant Thibault, les normes créent des obligations essentiellement morales pour les États qui les ratifient. » Mais il précise aussitôt que ces normes sont pour les salariés des repères et des armes. Ainsi, en 2011, la CGT avait déposé plainte avec succès auprès de l’OIT, contre Sarkozy qui avait réquisitionné les salariés des raffineries de pétrole en grève lors du conflit sur l’avenir des retraites. La France a également été mise en défaut en 2006 avec la loi instituant le contrat nouvelle embauche (CPE), qui contrevenait à une convention de l’OIT faisant obligation aux employeurs de justifier les licenciements. En revanche, l’efficacité de l’OIT est franchement moins probante s’agissant des conditions de travail inhumaines au Qatar. Et l’UE se dérobe, elle aussi, au droit international du travail, en faisant allègrement le tri entre les normes. Quoi qu’il en soit, pour Thibault, l’OIT peut devenir un point d’appui dans le combat internationaliste qui anime le syndicalisme depuis sa fondation. Car le syndicalisme, comme les politiques, se heurtent aujourd’hui à la représentation intimidante d’un monde semblable à une base de données d’où l’on exploiterait des matières premières et de la main-d’œuvre. À la globalisation néolibérale présentée comme une fatalité, et au repli nationaliste ou religieux, il convient d’opposer la solidarité internationale des travailleurs et des peuples autour des libertés, du droit du travail et de la protection sociale.

Bernard Thibault admet que lors de ces dernières décennies, les libertés démocratiques et les droits sociaux ont décliné et que le syndicalisme ne dispose pas de la même force d’entraînement que dans les années 1950-1980. Raison de plus d’après lui pour que les syndicalistes s’approprient les normes de l’OIT. Ainsi, un lien fort est-il établi par l’OIT entre la sécurité au travail et la liberté collective au travail (droit d’expression, d’association, de grève). Les syndicalistes du monde peuvent se revendiquer des principes de l’OIT, présentés comme « pleinement applicables à tous les peuples du monde ». Pour Thibaut, il convient d’universaliser le slogan d’après lequel « le travail n’est pas une marchandise », qui signifie qu’une relation de travail n’est pas semblable à une relation commerciale et qu’un contrat de travail doit apporter des droits au salarié que n’apportera jamais un contrat commercial. Au-delà, Thibault convie les syndicalistes et les citoyens à réfléchir à la relation de travail, à l’heure du numérique. On ne trahit pas le syndicalisme français des origines, qui exigeait « l’abolition du salariat », en revendiquant la généralisation du statut de salarié garanti dans ses droits, à un moment où certains employeurs souhaitent sortir du salariat afin de placer les travailleurs en dehors d’un périmètre protecteur. Ce n’est pas seulement l’emploi précaire et « informel » qui est en cause, mais la prolifération d’auto-entrepreneurs sans droits.

La troisième guerre mondiale est sociale paraît fidèle à ce que Bernard Thibault a toujours voulu être : « utile », au regard des intérêts fondamentaux du monde du travail et des objectifs concrets du syndicat, loin des postures dogmatiques et des slogans stériles. Lorsqu’à dix-huit ans, il adhéra à la CGT après trois années passées au centre d’apprentissage SNCF, c’était déjà pour être utile — et aussi, il est vrai, pour marquer sa reconnaissance envers un vieux militant infatigable, systématiquement malmené par la direction. Aujourd’hui, Thibault, à qui il fut facile de trouver une mission utile après son départ du secrétariat général de la CGT, produit un livre qui ne prétend pas livrer clés en main la recette pour renforcer le syndicalisme. Aussi, laisse-t-il méthodiquement de côté les questions, pourtant cruciales, liées aux lignes stratégiques, aux formes d’organisation et aux pratiques syndicales. L’intérêt de l’ouvrage fait aussi sa limite. Mais des commentateurs proches des milieux patronaux ont décelé dans La troisième guerre mondiale est sociale le projet diabolique de transformer l’inoffensive OIT en Tribunal mondial des Prud’hommes. Et tous verront que le livre conduit à juger le projet de « Loi Travail » pour ce qu’il est : un dispositif conforme à l’obsession de dérégulation du Medef et aux injonctions néolibérales de l’UE, parfaitement contraires à la sécurisation de la condition des travailleurs — enjeu fondamental de vie et de justice du XXIe siècle. L’ouvrage contribue du même coup à réfléchir aux nouveaux enjeux de l’émancipation humaine en France, en Europe et dans le monde, un quart de siècle après la chute du Mur de Berlin.

  1. Les éditions de l’atelier, avril 2016, 224 p., 15€. []
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