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Au nom de la démocratie : ce que les laïques et les femmes ont à perdre dans les élections tunisiennes

samedi 22 octobre 2011
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À la veille des élections en Tunisie, élections qui vont déterminer l’avenir du pays ainsi que celui du monde arabe, les bien-pensants occidentaux et les intégristes musulmans se réjouissent en choeur des « premières élections libres de Tunisie » et de son accession à la « démocratie ».
L’histoire récente de l’Iran et de l’Algérie nous ont pourtant appris des choses… Et les femmes tunisiennes voient avec horreur la montée des intégristes musulmans, dans l’angoisse qu’ils reproduisent le scénario algérien de 1989.

« Jusqu’à ce que les ayatollahs montent au pouvoir en 1979, Téhéran, Istanbul, Beyrouth, Le Caire, Amman, Damas, Bagdad, Alger, Tunis et n’importe quelle ville au Maroc et même Tripoli, possédaient au sein de leurs populations les élites les plus laïques… Comment cette empreinte laïque s’est-elle émoussée dans la plupart de ces sociétés en l’espace de trois décennies ? » se demande Saeed Naqvi dans un article publié le 20 octobre dans le Deccan Herald (Tourmente dans le Monde Arabe : La Laïcité Attaquée).

La réponse est simple : « par la terreur », en terrorisant ceux qui ne sont pas d’accord – comme on l’a vu en Algérie, avec ses 200.000 victimes en dix ans dans les années 90. Comme ça a été le cas en Iran. Et comme cela se produit en ce moment en Tunisie.

Depuis l’auto immolation par le feu du jeune Mohamed Bouzidi le 18 décembre 2010, en réponse au chômage effroyable des jeunes tunisiens – et qui plus est plus harassés par la police — , quels sont les faits que la communauté internationale et la gauche en général ont choisi d’ignorer ou de sous-estimer ?
L’euphorie qui entoure « la révolution du peuple » élude systématiquement la question principale : qui est « le peuple » ? Quelles sont les forces politiques à l’oeuvre dans le peuple ? Quelles étaient-elles, quelles sont-elles aujourd’hui en Tunisie ?
Laissons parler leurs actions.

Il leur a fallu moins d’un mois après les premières manifestations contre Ben Ali pour se montrer à découvert :

Samedi 29 janvier : Alors que des milliers de citoyens/nes défilent paisiblement « pour l’égalité et la citoyenneté » et exigent la laïcité, voici un témoignage de première main publié sur facebook par une manifestante ; elle décrit comment un groupe de jeunes hommes « menés par un barbu » a commencé à « pourchasser » les manifestants pacifiques, et tout spécialement les manifestantes ; elle-même a été agressée sexuellement et « frappée sur le torse » « avec le manche d’un drapeau », ses collègues ont été « frappées dans le dos » pendant qu’elles essayaient de fuir, leurs pancartes déchirées et certaines manifestantes « giflées ». Elle déclare « ces extrémistes ne sont en aucun cas “démocrates ou encore modérés” comme leurs chefs ainés sont actuellement en train de prétendre, à qui veut bien l’entendre, sur les télévisions et radios nationales et internationales ! »

21 mars : Mme Hamida Belhadj, avocate auprès de la Cour de Cassation de Tunis et co-fondatrice de la section tunisienne d’Amnesty International, participant à une conférence à Alger sur les femmes dans la révolution tunisienne, déclare que « ce que dit Ennahda publiquement est tout à fait différent du discours qui est tenu dans les réunions restreintes ». Elle dénonce le « double langage » de son représentant. Elle ajoute que les intégristes « cherchent, en catimini, à remettre en cause le code de statut personnel adopté en 1956 et les lois promulguées sous Ben Ali qui concèdent à la femme tunisienne un certain nombre de droits ». Elle prévient que « le mouvement Ennahda prend de l’ampleur tous les jours et qu’il contrôle déjà toutes les mosquées du pays. Elle pointe également le fait qu’il « a des moyens financiers dont ne dispose aucun autre parti ».

Samedi 9 avril : dix mille militants et sympathisants accueillent et acclament Ghannouchi à l’aéroport à son retour d’exil de Londres. Il entreprend immédiatement une tournée de la Tunisie, tenant des meetings publics dans les mosquées.
Notons en passant que Londres a accueilli de nombreux intégristes algériens, et même refusé d’extrader vers la France l’un des accusés de l’attaque à la bombe dans le métro parisien. C’est également de l’Angleterre que sont publiées puis dispatchées en Europe et dans le monde arabe de nombreuses publications intégristes.

30 avril : un groupe d’organisations majeures de femmes tunisiennes publie un Manifeste des Femmes pour l’Égalité et la Citoyenneté, dans lequel elles expriment leur position « contre les voix réactionnaires qui s’en prennent aux droits acquis des femmes sous le prétexte de spécificités religieuses et culturelles, qui enferment l’identité sous une forme prescrite ».

En mai, le café populaire Le Paon est attaqué et dévasté. Des attaques semblables prennent pour cible les bordels à Tunis, Sousse, Kairouan, « pour purifier nos villes ». (Souvenons-nous que depuis 2001 et jusqu’à ce jour, des pogroms ont lieu contre des travailleuses des compagnies pétrolières du Sud algérien, étiquetées « prostituées » parce qu’elles vivent seules, c’est-à-dire sans gardien mâle [wali], loin de leurs familles, et ce à l’appel d’imams demandant à leurs ouailles de « purifier la ville » et de « chasser le démon hors de la ville ».)

À Ariana, les salafistes ratissent la plage de Raouad, interdisant aux femmes de se mettre en maillot pour se baigner.

À Ibn Sina (aux alentours de Tunis, alors que des familles célèbrent le succès de leurs enfants au baccalauréat, des groupes d’hommes armés de machettes entrent de force dans les maisons pour vérifier si aucun alcool ou vin n’est servi à table.

Après que Yousra Fraws, avocate et membre fondatrice de la section tunisienne d’Amnesty International ait été interviewée sur Al Jazeera, elle reçoit plus de 1200 messages de haine sur Facebook.

20 juin : des touristes se voient interdire l’accès de la mosquée Okba Ibn Nafaa à Kerouan.

26 juin : Attaque du cinéma Afric’Art qui a programmé le documentaire de Nadia El Fani, initialement intitulé « Ni Allah, Ni Maitre », et rebaptisé sous la pression intégriste « Laïcité, Inch’Allah », film dans lequel la réalisatrice se déclare athée et apostate.
Au nom des « attaques contre l’islam », le propriétaire de la Compagnie familiale de Production qui possède ce cinéma, Habib Beheldi, est gratifié d’un oeil au beurre noir. Le cinéaste Nouri Bouzid qui fut à l’honneur au dernier Festival de Cannes est blessé à la tête par un intégriste.
Les « infidèles » qui sont là pour voir le film sont aspergés de gaz lacrymogènes, aux cris de « la Tunisie est un État islamique ! ».

28 juin : des attaques sont lancées contre des femmes non voilées, des artistes, des bars, des bordels et l’hôpital Charles Nicolle.

Le groupe Echaml, qui rassemble 80 organisations pour la liberté d’expression organise une série d’évènements pour soutenir les artistes ciblés par les intégristes.

Le 1er juillet à Kairouan, les salafistes descendent le drapeau tunisien et hissent leur drapeau noir.

À Menzel-Bourguiba (au nord de Tunis), plusieurs centaines d’intégristes attaquent un commissariat de police, battent les policiers, cinq d’entre eux sont sérieusement blessés ; les attaquants quittent les lieux en emportant les armes. (Une stratégie que les intégristes algériens ont utilisée dès les années 70, en préparation à leur soulèvement armé).

2 juillet : Ennahda appelle à manifester après la grande prière du vendredi à Sfax et à Sidi Bouzid.

Un sit-in est organisé sur les marches du théâtre de la ville à Tunis, pour mettre en garde contre « l’intégrisme, l’extrémisme, et la violence ». Les pancartes disent : « Non à l’Algérie des années 90 », « contre tous les extrémismes religieux », « non à la violence, oui à la tolérance ».

3 juillet : des militants du parti communiste tunisien (POCT) sont agressés physiquement par des intégristes pour les empêcher de tenir un meeting dans la salle de sport d’une banlieue pauvre, At’tadhamoun. Les communistes sont étiquetés « mécréants » et leurs agresseurs scandent « la laïcité est kofr ».

4 juillet : Des avocats sont battus sévèrement par des intégristes dans le Tribunal même où ils étaient venus exiger la libération de leurs « frères » accusés dans l’attaque du cinéma Afric’Art. Le rédacteur en chef du quotidien de gauche Ech Chaab déclare que « les choses se répètent et s’amplifient chaque jour davantage, on a peur d’assister, tout simplement, à la montée de l’intégrisme ».

7 juillet : dans la mosquée Zitouna à Tunis, devant des centaines de croyants, les oulémas lancent leur attaque contre Nadia El Fani et demandent au gouvernement d’empêcher les « attaques contre la sacralité de Dieu, et la dignité du peuple tunisien et de son identité arabo-musulmane ».

Le même jour, près de mille personnes protestent dans la rue contre la violence des intégristes envers les artistes et les intellectuels.

12 juillet : dans les banlieues pauvres des villes, les militants d’En Nahda déclarent ouvertement qu’il faut une guerre entre les croyants et les « impies ».
Les intégristes tirent avantage de la liberté nouvelle qui a suivi la chute du régime de Ben Ali. Tous les jours dans la mosquée d’At’thamoun, un prétendu vétéran des guerres en Afghanistan et au Soudan, enseigne aux jeunes. Ces imams autoproclamés ne sont même pas connus du Ministère des Affaires religieuses dont, en théorie, ils dépendent. Dans ce quartier, les femmes voilées sont la majorité.
Ennahda contrôle les 380 000 habitants du quartier, ainsi que la branche locale du Conseil du salut de la révolution. Ce parti est extrêmement populaire, car les gens sont très pauvres dans ce quartier et les militants d’En Nahda vont payer les notes en souffrance chez les épiciers du coin.

25 juillet : Les manifestations intégristes ont lieu non seulement à Tunis, mais aussi à Sfax (sud), et Sidi Bouzid (centre) ; à Bizerte (nord de Tunis) ; les tracts dénoncent des « attaques contre l’islam et une conspiration de partis politiques étrangers ».

Menacée depuis mai, Nadia El Fani déclare dans une interview le 21 septembre qu’elle espère en l’importante classe moyenne tunisienne pour empêcher les intégristes de prendre le pouvoir. Elle admet que les « dé-jeûneurs » (c.-à-d. qui ne font pas le ramadan) doivent maintenant se cacher en Tunisie, ce qui est nouveau ; elle pense que ce processus a commencé lorsque Ben Ali a autorisé l’appel à la prière à partir de la Télé nationale, dès sa prise de pouvoir ; Bourguiba lui, s’est opposé à toute concession, comme des horaires aménagés pendant le ramadan, etc.
Nadia El Fani est trainée en justice en Tunisie : elle est accusée par des avocats intégristes — qui par ailleurs déclarent ne pas avoir vu son documentaire — de s’attaquer au sacré, aux bonnes moeurs et au principe religieux ».

31 juillet : Giuliana Sgrena, journaliste italienne et amie de longue date des femmes du monde arabe, témoigne du fait que les intégristes sont « couverts d’argent en provenance de pays du Golfe », qu’ils « augmentent leur influence sur les pauvres en offrant un soutien financier aux femmes qui acceptent de quitter leur emploi pour rester au foyer, ainsi qu’aux hommes qui laissent pousser leur barbe pour faire état de leur religiosité ». « Les intégristes organisent des mariages collectifs en prenant en charge tous les frais ». Elle reconnait qu’ils sont devenus « visiblement agressifs, utilisant la violence dans les manifestations et menaçant les femmes ».
Acheter les pauvres a été une stratégie connue des intégristes d’Algérie à la Turquie, à la Bosnie, etc.

Le 10 août, Giulinana Sgrena, note que le nombre de femmes voilées est tout à fait inhabituel dans les rues des villes tunisiennes. Des observatrices des élections tunisiennes témoignent du fait qu’elles ont vu, au cours de cette semaine de fin octobre, de nombreuses femmes en niqabs dans les rues, du jamais vu en Tunisie. Une Première !

7 octobre, à l’Université de Sousse à 150 km au sud de Tunis : l’université ayant refusé d’inscrire une étudiante entièrement voilée, de violentes manifestations intégristes éclatent ; ils attaquent physiquement le Secrétaire Général de l’Université, provoquent une panique chez les enseignants et les étudiants.
En réponse, 200 femmes marchent pour « dénoncer les forces rétrogrades et les fanatiques, pour mettre fin aux campagnes d’intimidation et pour combattre le fanatisme religieux ».

9 et 10 octobre : de nombreux actes de violence et d’intolérance sont commis par les intégristes : par exemple, des consommateurs sont battus dans des bars dans les alentours de Tunis ; un journaliste d’un quotidien arabophone recueille les témoignages des victimes et prend des photos ; il conclut : « leur intention est de marquer de leur sceau la Tunisie nouvelle, par la force s’il le faut ».

14 octobre : menaces sans précédent contre Nessma TV ; 300 hommes essayent de mettre le feu aux bureaux de Nessma TV pour protester contre la programmation du film d’animation « Persepolis », qui décrit la vie à Téhéran par les yeux d’une petite fille.
Une énorme manifestation rassemblant des milliers de personnes prend le départ de la Grande Mosquée El Fateh qui est le lieu de rendez-vous pour le début de la marche ; ils marchent vers Nessma TV. La police n’intervient que quand la manifestation s’approche des bureaux du Premier ministre. La marche dure deux heures. Les manifestants marchent, Coran en main, aux cris de « Dieu est grand » et « il n’y a de Dieu que Dieu et Mohamed est son Prophète ». Les commerçants effrayés baissent les rideaux de leurs magasins. Tout au long de la manifestation, des gens se joignent au cortège. Des affichettes avaient été collées sur les murs les jours précédents, appelant à « une manifestation populaire après la prière du vendredi, partant des mosquées et des universités, pour protester contre les attaques contre Dieu ».

Il est intéressant de noter que Ghannouchi a condamné « l’attaque » de façon à sauvegarder l’image d’En Nahada en tant que parti islamiste modéré, style l’AKP turc (acceptable pour l’Union Européenne ?), mais qu’il a aussitôt après publié une déclaration exprimant son étonnement devant la date choisie pour la programmation du film, et affirmant que c’était une « incitation à la haine », et que Nessma TV devrait être jugée et condamnée pour cela. La déclaration demande également aux médias d’éviter « la provocation et le sensationalisme ». Le Président de la Chaine présente ses excuses pour avoir montré le film… !

16 octobre : la marche Aatakani rassemble 5000 personnes sur l’avenue Mohamed V, contre « la vague de violence salafiste ». C’est la première fois depuis la révolution qu’une manifestation rassemble tant de monde.
Zouari, le représentant d’En Nahda, déclare que « les laïques veulent forcer les autres à être laïques ».

***
Qui peut encore douter de ce que les intégristes veulent faire ?

En Nahda a développé un vaste réseau d’influence pendant ses vingt années de clandestinité, et il a la capacité de mobiliser instantanément au travers des mosquées. Le parti est extrêmement structuré et bien financé. L’Hebdomadaire d’En Nahda, El Fajr, vend 70 000 copies par semaine.
Aucun parti progressiste et laïque ne peut s’aligner : de leur côté, c’est le chaos : 10 000 candidats, 1600 listes, 105 partis représentés dont la plupart viennent de découvrir le jeu « démocratique ».

Tout comme en Algérie en 1989, les intégristes seront probablement les seuls bénéficiaires de la révolte populaire contre des gouvernements non démocratiques.
Comme d’autres mouvements intégristes dans d’autres pays musulmans, En Nahda surfe sur la vague de mécontentement légitime du peuple et recrute parmi le peuple. Le chômage qui était déjà autour de 14 % sous Ben Ali serait passé à 20 %. La plupart des jeunes au chômage ne rêvent que de quitter la Tunisie, comme l’a clairement montré le nombre de boat people tentant de rejoindre l’Italie dans les jours qui ont suivi la chute de Ben Ali.

Équipé des concepts de droits humains — liberté d’expression et libertés démocratiques —, En Nahda s’efforce de paraitre parfaitement inoffensif et démocratique. Face aux médias, ils ont un discours « soft » et font l’éloge de la modération, mais il leur faut aussi satisfaire leur base extrêmement conservatrice. Ceci explique l’écart entre le discours officiel, le discours réservé aux meetings du parti, et les actions des troupes. « Ils pratiquent le double langage et tout le monde le sait », dit Ibrahim Lataief, animateur de la très populaire Radio Mosaïque FM.

Il est plus que temps de réfléchir sur la démocratie, ses buts et ses moyens. Ainsi que ses limites.
Des Tunisiens courageux osent le faire :
« (les élections sont) une faveur faite à En Nahda…/… c’est un suicide » dit un membre de l’Alliance Républicaine : « avec En Nahda au pouvoir, ça sera l’Iran ».
Ibrahim Lataied de Radio Mosaïque y fait écho : « Une Tunisie démocratique dépend de l’interdiction d’En Nahda ».

C’est « l’ouverture démocratique » en Algérie qui a amené au pouvoir le Front Islamique du Salut (FIS) au niveau municipal, un an avant que les élections législatives ne soient annulées sous la pression des manifestations de rue des syndicats, organisations des femmes et partis de gauche – un fait généralement passé sous silence dans les médias internationaux. Après un an sous la botte islamiste, les gens avaient peur et souhaitaient retourner en arrière.
Plus facile à dire qu’à faire. Une fois au pouvoir, les fascistes ne le quittent pas facilement. Que ce soient les fascismes classiques comme Salazar au Portugal ou Franco en Espagne, ou bien les nouvelles formes de fascisme, comme celle de l’Iran…

Si on entend par démocratie le pouvoir du peuple s’exprimant par les urnes, c’est-à-dire la démocratie parlementaire, c’est certainement un système de gouvernement plus juste que la monarchie ou l’oligarchie. Néanmoins on ne saurait oublier qu’Hitler fut élu par le peuple, de façon libre et démocratique. Il ne fait à mes yeux aucun doute que les six millions de victimes assassinées sous son règne se fichaient éperdument qu’un processus démocratique ait présidé à leur élimination physique, et qu’elles ont certainement déploré que le coup d’état, certes non démocratique, qui visait à assassiner Hitler ait échoué.
Les moyens et les processus démocratiques peuvent engendrer des régimes très injustes et très antidémocratiques.

Les intégristes déclarent que « Puisqu’(ils) ont la loi de Dieu, pourquoi voudraient (ils) de la loi du peuple ? Il faut tuer tous ces mécréants » comme le déclara le N° 2 du FIS, Ali Belhadj en 1989. Arriver au pouvoir par des moyens démocratiques pour immédiatement en finir avec toute représentation et processus démocratique, c’est l’une des stratégies des intégristes.
Comment les « démocrates » du monde entier peuvent-ils contempler ceci en silence et applaudir quand des assassins de la démocratie gagnent des élections ? Il n’y a pas de réponse simple à la question que je pose ici, mais combien de temps encore peut-on continuer à refuser de soulever ce problème ?
C’est sans aucune surprise, tant nous sommes hélas habitués à ces « saintes » alliances, que nous avons vu le Guardian UK ouvrir ses colonnes, le 17 octobre, à Ghannouchi /En Nahda, lequel se répandit en félicitations sur le processus démocratique en Tunisie. Il conclut qu’en tout état de cause, la grande gagnante de ces élections ce sera « la démocratie » : « le jour des élections sera une véritable inspiration pour tous les Tunisiens, qu’ils soient islamistes ou laïques : ce qui est important c’est que triomphe la démocratie ».
Permettez-nous d’en douter.

Les Tunisiens en général et les Tunisiennes en particulier ont tout à perdre dans ces imminentes élections, qu’En Nahda en sorte avec « seulement » 20 ou 25 % des voix, ce qui lui permettrait déjà de peser lourdement sur l’élaboration de la Constitution, ou bien qu’il gagne avec un tel score que cela en fasse le maître absolu de la Tunisie nouvelle.

La Tunise était (il me semble juste de le mettre déjà au passé) le premier pays du monde arabe à retirer ses réserves à la CEDAW qu’elle avait signé – déjà — en 1980 ! Les femmes sont plus de 20 % au Parlement. Elles ont le droit de vote depuis 1957…
Depuis l’indépendance (1956) sous la houlette de Bourguiba, les femmes ont gagné bien des droits, et le code de la famille a continué à s’améliorer jusque récemment. Les femmes ont le droit, comme les hommes, de transmettre leur nationalité à leurs enfants, elles ont des droits et des responsabilités égaux dans le mariage et le divorce, ainsi que dans la garde des enfants et l’adoption, des droits égaux en tant que mari et femme — y compris celui de choisir le nom de famille, leur profession, leurs occupations, etc. — … et des droits presque égaux en matière de propriété. C’est, et de loin, la situation la meilleure en matière de droits légaux dans tout le monde arabe, à ce jour.

Néanmoins, les femmes ont continué à se battre pour obtenir d’autres droits, par exemple un statut pour les mères célibataires, l’égalité totale en matière de propriété, le droit pour les femmes musulmanes d’épouser des non-musulmans, et pour les non-musulmanes d’hériter de leurs maris musulmans (la conséquence de la législation actuelle étant une différence de droits entre citoyennes tunisiennes musulmanes et non musulmanes). Ces inégalités proviennent de l’article 2 de la Constitution actuelle qui fait de l’islam la religion de l’état. Les organisations de femmes voulaient et veulent toujours obtenir une constitution entièrement laïque.

Voici tout ce que les femmes ont à perdre, si les intégristes prennent le pouvoir en Tunisie.

Dans les élections qui vont se tenir, les femmes se sentaient tranquilles, car elles espéraient initialement présenter 50 % de candidates, mais elles ne sont que 5 % à être têtes de liste : il y a maintenant peu de chances qu’elles puissent participer de façon à influencer de façon significative à l’élaboration de la nouvelle constitution.

Ce qu’il faut craindre, c’est, comme le disait récemment Parvez Hoodboy de la situation au Pakistan, que « nous nous enfoncions maintenant dans l’Âge des Ténèbres »
Au nom de la démocratie.