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Compétitivité et austérité : problème du faible ou problème du système ? (1ère partie)

jeudi 27 septembre 2012
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

Quand à la fin des années soixante, la crise du mode de production capitaliste a mis fin aux « trente glorieuses », les dirigeants ont tenté de stopper la montée concomitante de l’inflation et du chômage par des dévaluations à répétition. Ils ont ainsi enclenché une spirale explosive contre laquelle les européens ont lancé l’institution de l’euro comme monnaie unique de l’UE. Ce parachèvement de la construction européenne devait faire converger les économies de la zone en imposant aux « retardataires » des réformes structurelles qui les mettraient à niveau et permettrait de retirer tous les gains de l’harmonie du marché.

L’échec est patent, la crise de la dette mettant en danger l’existence même de la zone. Dans un premier temps, tous ou presque, européistes ou eurosceptiques, se sont accordés pour n’y voir que le résultat de la crise financière de 2007. Mais « les faits sont têtus », comme disait Lenine, et ils ont fini par imposer l’idée d’une crise réelle génératrice de la crise de la dette. Cependant, cette crise réelle reste pour tous d’origine externe à la nature capitaliste de l’économie dite de marché. La dernière ligne de défense du système est alors celle d’une crise de compétitivité : au sein de la zone euro, une évolution trop divergente des coûts salariaux induit une baisse de la part des exportations de certains pays et le déséquilibre de leur balance des paiement, dont le financement creuse leur déficits et gonfle leur endettement, origine de leur crise de la dette.

Chez les européistes, pas de doute, ce sont les coûts salariaux qui élèvent les prix et sont cause des tous les maux. Cependant, chez ces néo-libéraux, deux points de vue s’affrontent : d’un côté, les ultra-libéraux (disons les anglo-saxons) pensent que l’échec de la monnaie unique résulte de l’intervention dépensière et fiscaliste de l’État, il suffit de libéraliser les économies, pour que les marchés finissent par les harmoniser ; de l’autre, les ordo-libéraux (disons les allemands) considèrent que la monnaie unique ne sera viable que si une politique de « concurrence libre et non faussée » construit pas à pas, rigoureusement, la convergence recherchée des économies. Pour tous cependant, c’est donc l’austérité ou la fin de l’euro, rejoignant ainsi d’une certaine façon les eurosceptiques, qui considèrent que la malformation congénitale de l’euro le condamne inéluctablement, parce qu’elle induit un coût de sauvetage économiquement, socialement et politiquement exorbitant.

C’est au nom d’une France trop chère, à l’instar des GIPS, et dans la crainte du coût d’un éclatement de l’euro, que droite et gauche s’accordent sur l’austérité et vont voter de conserve le TSCG, au motif qu’il n’y aurait pas d’autre solution (le fameux TINA de Mrs Thatcher, there is no alternative), l’éclatement de la zoneuro étant inenvisageable, tellement le coût en serait élevé. Des voix, de plus en plus nombreuses, s’élèvent cependant, y compris au sein du gouvernement, contre ce nouveau traité « stupide et immoral », qui nous engage dans une « folle spirale inflation-récession » et n’augure que misère et troubles sociaux.

Mais la critique du choix de l’austérité s’appuie généralement sur une argumentation qui conteste, soit que la France est réellement trop chère, soit que les coûts et les prix expliquent la compétitivité. C’est là postuler que l’austérité relève d’un choix, que l’on peut corriger et qu’il faut corriger s’il est irrationnel. On est dans le déni de la réalité d’une crise profonde du système capitaliste. Dès lors, le débat s’égare, entre ceux, conservateurs, qui justifient l’austérité en attribuant systématiquement, comme dans les années 30, la crise à des salaires excessifs, et ceux, volontaristes (atterrés mais rêveurs), qui pensent qu’une alternative est possible, puisqu’il n’y a pas de défaut de compétitivité ou tout du moins qu’il est possible d’en gérer les conséquences par une intervention publique rationnelle sur la marche du système.

Cela ne nous dit pas pourquoi tous les participants ou prétendants à la conduite des affaires des pays sont des tenants d’une austérité qui apparaît totalement irrationnelle que même des libéraux, y compris des plus endurcis, commencent à douter. Ni pourquoi ceux qui conteste cette austérité proposent des illusions.

Faire le point sur la question de la compétitivité est un donc préalable à toute proposition réaliste d’alternative au TSCG qui fasse la part entre une pure crispation des élites sur l’austérité et l’idéalisme d’une contestation qui ignore les lois du capitalisme.

1. Le problème de la compétitivité : une France trop chère ?…

La compétitivité d’un pays s’exprime dans ses parts de marché à l’exportation, que l’on apprécie généralement en évolution : des parts de marché en baisse traduisent une compétitivité qui faiblit. On distingue habituellement deux composantes : la compétitivité-prix, qui renvoie aux prix, dus aux coûts de production des biens et services exportables et à la productivité du travail ; la compétitivité hors-prix, qui regroupe tous les facteurs autres (spécialisation, qualité, réseaux, innovation, etc.). Ceux qui argumentent en faveur de l’austérité salariale s’appuient sur la prééminence de la compétitivité-prix : pour eux, ce sont des coûts de production, principalement les salaires, élevés, qui, induisant des prix élevés, pénalisent les exportateurs.

Il est difficile de rapporter directement les parts de marché au niveau des coûts et des prix, que l’on ne sait pas véritablement mesurer, tandis que l’on sait en construire des indices : par exemple, on peut mesurer la variation du niveau général des prix sans pouvoir donner son niveau. C’est pourquoi on appréhende généralement la compétitivité-prix en termes d’évolution comparée. Par ailleurs, les études sur les facteurs de compétitivité-prix établissent une certitude : le résultat dépend de la méthodologie. Sans entrer dans la technique, il existe plusieurs manières d’évaluer la compétitivité-prix, qui correspondent à diverses manières de concevoir la relation des coûts du travail vers des prix concurrentiels. Ainsi, l’OCDE mesure le « coût salarial unitaire » (CSU), l’INSEE le « coût salarial horaire », Eurostat le « coût de la main d’œuvre par heure travaillée » (ou « coût horaire de la main-d’œuvre »). Ces institutions donnent des résultats en niveau quelque peu différents, mais elles identifient toutes une même évolution.

Approche en niveau

Le graphique ci-après de l’Insee (février 2012), établi à partir des données Eurostat, montre que dans l’industrie, France et Allemagne ont en 2008 des coûts très proches, autour de 33 euros, la France étant plus chère dans les services (32 € contre 27).

Cependant, on peut extraire des données globales Eurostat le petit tableau ci-dessous :

Année

2000

2004

2008

2011

Zone euro

20,78

24,44

26,13

27,6

Allemagne

26,34

27,76

29,34

30,1

France

24,42

28,67

32,19

34,2

Ces données indiquent que si la France n’est en effet pas spécialement chère, sa compétitivité-prix s’est dégradée par rapport à l’Allemagne, alors qu’elle était moins chère en 2000 : le coût allemand a progressé de 14,27%, contre 33,2 pour la France. Il est donc important d’examiner l’évolution du facteur prix comme expliquant la compétitivité.

Approche en évolution

En effet, en 2000, l’Allemagne était plus chère que la moyenne, en 2011, elle l’est moins, tandis que la France l’est beaucoup plus sur dix ans, si l’on en croit Eurostat, le coût en France à crû de 39,2 %, contre seulement 26,81 % en Allemagne.

Le graphique ci-dessous, des Perspectives économiques de l’OCDE (http://www.oecd.org/eco/economicoutlook.htm), sur l’évolution des coûts salariaux unitaires le montre clairement par rapport à l’Allemagne :

Mais ce graphique montre aussi que l’évolution n’est pas défavorable par rapport à l’ensemble des autres pays développés : la France est dans la moyenne de l’OCDE.

On peut vérifier qu’il en est de même au sein de la zone euro, avec cet autre graphique de la même OCDE :

En termes d’évolution, la France apparaît être dans la moyenne de la zoneuro. Si l’Allemagne n’avait pas aussi efficacement stabilisé ses coûts salariaux, la France serait même en dessous de ladite moyenne.

Cependant, un point doit relativiser cette appréciation : selon le graphique OCDE ci-dessous, depuis la crise financière de 2008, au sein de la zoneuro, seule la France n’a pas stabilisé son CSU. On constate, en effet, que le groupe du nord et même l’Italie y réussissent, plus ou moins bien, que les pays du sud l’ont même fait baisser, mais que la France a continué de le voir augmenter. Il n’y a pas eu, sous ce rapport au moins, de rupture Sarko !

Au total, la France est-elle trop chère ? globalement, non, hormis en regard de l’Allemagne, mais elle ne suit pas le mouvement général de stabilisation de ses concurrents/partenaires, ce qui peut rapidement faire problème.

Cette situation n’est pas pour autant à même de légitimer incontestablement une politique d’austérité que le réalisme commanderait de mener sans tarder et sans faiblesse.

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Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


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