Economie

Du revenu universel de base à la sécurité sociale professionnelle Sur un texte de Charles Arambourou - 1

jeudi 3 septembre 2015
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

Toute grande crise génère un foisonnement de propositions sociales plus ou moins utopiques. Dans le texte reproduit ici,  Charles Arambourou se saisit de la question de la rémunération du travail domestique pour aborder la problématique d’une sécurité sociale professionnelle à travers celle du revenu universel de base. Sa discussion se fonde sur un schéma d’analyse initial à coloration marxisante, selon lequel le travail est évalué du point de vue du capital : est productif le travail salarié, qui produit la plus-value, est improductif le travail domestique, qui reproduit la force de travail. Ce schéma est globalement pertinent, mais l’imprécision des notions utilisées fait progressivement glisser la contestation de la réalité sociale capitaliste vers l’utopie finale d’un capitalisme sans crise parce que sans salariat.

Dans la société capitaliste, peine ménagère ne mérite pas salaire !

Le raisonnement de C. Arambourou (CA) commence en rappelant fort justement que le salaire n’est pas le prix du travail, mais, première imprécision, contrairement à ce qu’il écrit, le salaire ne paie pas la reproduction de la force de travail, il paie la force de travail, ce qui n’est pas tout à fait la même chose : le salaire est l’équivalent monétaire des richesses que le salarié doit acquérir sur le marché pour reproduire sa force de travail, il peut contenir des services marchands à la personne, mais pas les services non marchands ; le travail domestique est par principe exclu de la valeur de la force de travail. C’est au salarié de se débrouiller pour se reproduire concrètement, et si son salaire, le prix de sa force de travail, lui donne les moyens d’habiller les enfants, de nourrir ses vieux parents qui les gardent, etc., c’est au sortir de longues et dures luttes sociales, contre le travail des enfants dès six ans comme le voulait Colbert, contre la journée de 15 ou 16 heures (ce qui permet à l’homme de participer au travail domestique – à ce propos, pas sûr que le sexisme soit la conséquence du salariat), pour des retraites, etc..

L’idée que le salaire paierait le travail exprime fondamentalement l’idéologie du marché, selon laquelle le prix payé pour un bien ou un service correspond à la valeur du service rendu, que ce soit par ce bien ou par l’individu qui fournit le service. En réalité, ce que les économistes « classiques » avaient compris, le prix a à voir avec le travail en tant qu’effort de production de richesse : le salaire dépend de la productivité du travail productif, de la capacité du travail à générer du surproduit (au delà du produit équivalent au salaire), surproduit qui constitue la plus-value et qui sera transformé en profit par sa vente sur le marché. Ainsi, bien que le travail domestique de reproduction de la force de travail permette en effet de réduire le salaire et accroître la plus-value, on ne peut pas considérer pour autant que le travail improductif domestique est une contrepartie du salaire du « membre productif » du ménage, même si c’est bien grâce à ce travail que la force de travail est reproduite et que le salaire est possible.

L’exploitation est d’abord celle du temps

Ainsi, pour tout toute approche réaliste de la société, il est évident « que l’existence d’un temps non productif est la condition de mise en œuvre du temps productif ». Mais parler d’exploitation est inapproprié (au sens marxiste) : par travail gratuit il faut entendre, non pas le travail non payé (aucun n’est payé), mais le travail qui produit ce qui ne revient pas au travailleur producteur immédiat. Ainsi, le travail domestique n’est pas du travail gratuit, « exploité », c’est du travail hors de la sphère économique, hors de la production de richesse économique. L’éducation des enfants par les vieillards est certes une richesse, mais pas une richesse économique, même si cette éducation permettra auxdits enfants de « bien se vendre ». C’est l’idéologie du marché qui analyse le salarié comme un entrepreneur qui compare le coût de ses études, par exemple, et les avantages en revenu qu’il en obtiendra. Qu’un individu puisse raisonner ainsi, par exemple pour décider du nombre de ses enfants, n’en fait pas une vérité économique et sociale.

Ainsi, chercher à travailler productivement moins longtemps n’a rien d’anti-capitaliste en soi : si la productivité du travail reste la même, allonger la journée de travail à salaire égal produit de la plus-value supplémentaire (que l’on dit plus-value absolue), tandis que réduire la journée peut accroître la plus-value si la productivité augmente suffisamment, on parle alors de plus-value relative. Que les salariés résistent aux conditions de travail n’est en aucune manière une remise « en cause du cœur de l’exploitation capitaliste », cela peut au contraire stimuler son efficacité.

Le salarié, double inverse du capitaliste ?

En constatant que l’acceptation par les salariés des notions de « travail productif », de salaire, etc, les piège, CA ne fait que constater la force aliénante de l’idéologie du marché : à partir des conditions matérielles de la vie, le travailleur ne peut concevoir sa reproduction que dans ce cadre tant que ce cadre lui permet de se reproduire, et ce d’autant plus qu’il le lui permet de plus en plus confortablement. Le consumérisme est un des vecteurs principaux de la soumission au capitalisme des classes moyennes, avec l’assurance-vie, etc.

Ainsi, grâce aux gains de productivité, la hausse des salaires lie le salarié. Mais ce n’est pas par calcul raisonné des capitalistes : si en 1914 Ford accorde les fameux Five-dollar day , un doublement du salaire pour huit heures de travail au lieu de neuf, ce fut pour stimuler la productivité des ouvriers en leur faisant accepter les conditions de travail sur ses chaînes de montage. Plus que les hausses de salaire direct, ce qui lie aujourd’hui le salarié, c’est aussi et surtout la redistribution : services publics et protection sociale, qui prennent en charge le travail domestique (école pour les jeunes, retraites pour les vieux, etc.)

La protection sociale, ou la rémunération du temps non productif en germe

Les prestations sociales comme les services publics sont du salaire socialisé, certes obtenu par les luttes sociales, mais accordé parce que cela a pu aller dans l’intérêt général du capital. Quand il a besoin d’ouvriers sachant lire et écrire, de techniciens et d’ingénieurs, il est beaucoup moins coûteux pour lui de mutualiser formation, détection, etc. (ce qui va à l’encontre des propositions de baisse des cotisations sociales contre une hausse des salaires directs, qui ne sont qu’un masque de la réduction du salaire global). Quelle entreprise serait capable de former elle-même aux métiers dont elle aura besoin, et qu’elle ne connaît même pas !?

CA note très justement que la Sécu « protège la reproduction de la force de travail productive », mais il regrette qu’elle n’aille pas au-delà. Son argumentation repose sur l’idée fausse que « la protection sociale rémunère du temps de travail ou des individus non productifs » : la protection sociale est une réalité sociale, la garantie de conditions de vie décentes, pas une rémunération de quoi que ce soit. Cette économicisation de la Sécu est fausse et idéologiquement dangereuse parce que la Sécu ne rémunère pas du temps de travail, elle complète la rémunération du travail productif par le salaire pour aider le travailleur à se reproduire : socialiser la reproduction de la force de travail n’est pas la rémunérer, il n’y a pas de calcul de valeur, même si l’ouverture des droits est attachée (de moins en moins) au salaire direct. Cette économicisation est idéologiquement dangereuse parce que le chômeur n’est pas payé à ne rien faire, il est payé à se reproduire, par quoi il contribue à reproduire la société, sans laquelle pas de capital ni de reproduction du capital.

L’idée de «  sécurité sociale professionnelle » relève paradoxalement de cette économicisation en termes de marché, qui conduit à « oublier » que la richesse est produite et que le salaire est la part de la richesse produite consacrée à reproduire les salariés, part qui dépend de conditions politiquement définies (il n’y a pas de marché du travail qui fixerait le salaire). Comment dès lors déconnecter travail productif de richesse et salaire ? Sans oublier que le capital rémunère déjà du travail certes productif de profit, mais improductif de richesse, celui des services, destructeurs de richesse.

Admettons que cette Sécu professionnelle déconnecte salaire et emploi dans le cadre capitaliste, cela donnerait un nouveau statut au salarié, mais cela ne changerait rien au fond du problème, la source de la rémunération. Ce serait à la limite plus de socialisation, c’est tout, qui supposerait par ailleurs un sacré rapport de forces en faveur des travailleurs : pourquoi alors ne pas franchir le pas pour se libérer non du salaire mais du capital ? Le mantra du Medef n’est pas particulièrement lié au sens de la socialisation, mais à son coût.

L’utopie, pour éclairer le réel

CA reconnaît le caractère utopique des diverses propositions de revenu universel, mais il les juge utiles en ce qu’elles nous invitent à penser un changement de paradigme. Soit, mais cela passe par des déconnexions idéologiques.

– « déconnecter la notion de travail de celle de “travail productif ” » : CA mélange ici, comme depuis le début, deux notions du travail, disons la notion anthropologique, selon laquelle le travail est productif de la société, et la notion économique, selon laquelle le travail produit la richesse, base de la société. Il ne voit donc pas qu’on ne garde pas le retraité parce qu’il est utile (garde des enfants, etc.), ni par humanisme, mais parce qu’il est entré dans la reproduction sociale : c’est parce qu’on a décidé de le garder qu’il a pu devenir utile.

– Deuxième déconnexion, celle de la valeur humaine et de la quantification monétaire. Personne n’a mesuré la valeur de l’homme par son salaire, même pas Staline, ni les théoriciens du capital humain. Si par « revenu versé » on entend les moyens de vivre donnés, toute société véritablement humaine doit les donner « simplement parce qu’on existe ». Ce n’est utopique que dans la société capitaliste. D’un point de vue philosophique totalement idéaliste de justice, etc., la valeur humaine vient en effet de la seule existence même d’une personne, qui apporte par cela même à la société. Mais ce que chacun apporte à la vie sociale passe d’abord par les conditions matérielles de la vie : on a besoin de musique, de poésie, de peinture, etc., mais les artistes comme les curés, etc., sont des luxes qu’il faut pouvoir s’offrir. L’idéologie libérale, dominante, exprime aujourd’hui cette réalité dans le cadre capitaliste, et prétendre qu’un non productif est égal à un productif c’est refuser de voir cette réalité.

– Troisième déconnexion, entre le travail, la rémunération et l’emploi. La sécu professionnelle, nous dit CA, qui vise « la dissociation entre travail et emploi sans perte de rémunération appelle aussi celle entre emploi et rémunération ». Et il ajoute que cela « remet en question non seulement le capitalisme, mais le statut dont les salariés se sont dotés pour y vivre le moins mal possible. » C’est là qu’apparaît clairement la mystification d’un discours qui se veut anti-capitaliste, mais qui ne sort pas de la monnaie, donc du marché : au final, CA nous propose une économie de marché à rapports de production capitalistes, mais à rapports sociaux mutualistes, une économie avec des travailleurs salariés, mais dont le salaire ne serait pas lié au travail, une économie qui ne compterait pas la productivité du travailleur pour lui octroyer un revenu. Comme l’utopie socialiste (de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins), cette utopie suppose l’abondance économique, la facilité absolue du travail à produire la richesse, mais celle-ci n’éclaire pas le réel, elle obscurcit la vue de ses victimes.

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Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


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