Economie

Sur la dette grecque : suite

jeudi 26 février 2015

Après notre précédente chronique, dans laquelle Michel Zerbato répondait à une lectrice, nous avons reçu d’autres réactions dont voici les points saillants, avec les éléments de réponse que nous pouvons leur apporter.

Mme Martine H. nous rappelle que « certains pays comme l’Allemagne ont prêté de l’argent à la Grèce pour qu’elle puisse honorer les contrats d’armement que les gouvernements précédents avaient signés. » Alors annuler cette dette et rendre les armes ? suggère-t-elle. Que les prêts à un pays servent souvent à financer des achats d’armes n’a rien de nouveau. C’est ainsi que le France a vendu un peu partout des armes diverses dès les années 60 quand des pays indépendants ont émergé avec la garantie de la COFACE auprès des banques de prêts dont on savait bien qu’ils étaient à fonds perdus. Mais ce crédit a participé au financement des 30 Glorieuses. Quant à faire rendre les armes à la Grèce… Comment imaginer de reprendre ce qu’on a vendu et rembourser le paiement ? Un État le pourrait, mais c’est une négociation internationale sur la base d’un rapport de forces (voir la frégate russe bloquée à Saint-Nazaire).

Si les aides à la Grèce ont bien servi à payer des créanciers privés fournisseurs d’armes, il faut rappeler que l’essentiel de l’aide est allé au sauvetage des banques grecques et indirectement des banques allemandes, françaises, etc., car il fallait absolument sauver le système financier de la zone euro, sans quoi l’implosion de l’euro aurait entraîné l’UE elle-même dans le naufrage1. FMI, BCE et UE sont tombés d’accord là-dessus, c’est la raison essentielle du plan d’aide, une raison systémique, même si au passage elle sert des intérêts privés non financiers.

Notre lectrice suggère par ailleurs qu’on arrête de faire payer les intérêts des intérêts, et qu’on prête de l’argent qui soit versé dans l’économie réelle : sur le premier point, là encore pourquoi le ferait-on, c ‘est bien un rapport de forces qui se joue ; et sur le second – alimenter l’économie « réelle » suppose que celle-ci puisse donner un surplus pour servir la dette et c’est tout le problème de la faiblesse de la société grecque. La dette grecque s’est accumulée parce que les gouvernements précédents ont échoué à construire un capitalisme “moderne” en Grèce, c’est-à-dire un système d’exploitation performant, qui exige une gestion efficace de l’emploi, une administration fiscale qui chapeaute tout ça, avec un cadastre, etc. Et c’est bien ce qu’avait demandé la Troïka et qu’ont demandé de nouveau les “institutions”, mais justement la Grèce ne peut pas le faire, il paraît politiquement impossible de faire payer l’Église et les armateurs sans véritable révolution sociale, seul un véritable protectorat européen sur la Grèce pourrait y parvenir, ce qui paraît tout aussi politiquement hors de propos. Les mois à venir vont donc poser à nouveau la question et de plus en plus fortement.

Mme Claire O. évoque de son côté l’annulation partielle de la dette allemande en 1953 à titre de précédent et « l’esprit de solidarité devrait être mis en œuvre pour aider la population exsangue », ainsi que d’autres cas dans le monde de résistance populaire au remboursement de la dette.

On peut certes mentionner la répudiation de la dette par l’Équateur ou l’Islande, mais quel a été le résultat pour l”Argentine ou le Brésil ? Nous l’avons indiqué plus haut, nous ne pensons pas que l’esprit de solidarité, que les bons sentiments puissent avoir un rôle dans les rapports internationaux. On peut par contre mettre en avant la raison et l’intérêt général du monde capitaliste : des transferts internationaux permettent aux forts de ne pas tout perdre : le Plan Marshall ou la remise de dette de l’Allemagne en 1953 visaient surtout à contrer l’influence soviétique. C’est toujours la même question : pourquoi hors des situations hyper-critiques, la raison collective l’emporterait-elle sur les intérêts individuels ? Dans le cas général, seule l’action d’une instance supérieure peut imposer « de l’extérieur » ce que la raison commande, c’est pour cela que certains États se sont fédérés pour se constituer en nation. Et l’UE n’est pas une nation, en aucune manière.

Peut-être, sous l’effet de l’urgence et d’une vision de la situation moins ultra-libérale du côté de la Commission et de la BCE, l’UE prendra-t-elle cette voie, mais il faudrait que l’Allemagne accepte de payer, et donc les autres d’entrer en fédéralisme politique, c’est-à-dire abandonner à froid toute souveraineté, nous avons déjà fait part de notre scepticisme quant à cette hypothèse.

Un 3e lecteur, M. Gilles R., le note d’ailleurs : « Sans la solidarité de la totalité des territoires gérés dans le cadre d’une monnaie unique, écrit-il, il n’y a que l’expression du fort (toujours plus fort) au faible (toujours plus faible) C’est une position impériale. »

C’est bien vu, mais cette position tient au fait que fait que la “monnaie unique” est la conséquence de la volonté de ses concepteurs d’exclure par construction la solidarité : l’euro a été conçu comme monnaie unique dans le but d’imposer l’austérité aux faibles, afin de restaurer les profits par la désocialisation du salaire.

Ce même lecteur conclut que A. Merkel et l’oligarchie internationale pourraient « décider de dissoudre l’euro après en avoir profité pendant des années et se replier sur le mark […] avec crise de réajustement chez les autres membres de la zone euro » ; à moins que l’oligarchie, obéissant « à son seul vrai chef, le gouvernement US, décide que la zone euro est trop nécessaire à la prééminence du dollar et mette bon ordre aux agissements de Merkel ». Cela nous semble une idée naïve : si des « chefs » décident en fonction de leurs intérêts, desquels s’agit-il, l’intérêt général du pays, celui des capitalistes, des industriels ou des financiers, et quid de la Russie et de la Chine ? L’analyse devrait être beaucoup plus poussée que nous ne pouvons le faire ici.

  1. Depuis mars 2010, les prêts bilatéraux des États européens et des institutions européennes à la Grèce ont servi à raison de 28 % à recapitaliser les banques privées grecques et à raison de 49 % ont été versés directement aux créanciers de l’État grec, pour l’essentiel des banques européennes et américaines. Ainsi, pour 5 euros empruntés, un seul est allé dans les caisses de l’État grec ! []