Pas de citoyenneté sans projet social : pourquoi les 40 ans de diabolisation de l’extrême droite sont un échec

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D’abord un propos liminaire. Le citoyen est membre d’un corps politique avec des droits et des devoirs. La codification des droits du citoyen du 26 août 1789 a connu ultérieurement des droits nouveaux. Mais elle peut connaître aussi des reculs. Nous sommes dans ce cas aujourd’hui. La citoyenneté régresse aujourd’hui par un recul d’une dizaine de principes de la République sociale (liberté, égalité, fraternité, démocratie, solidarité, laïcité, universalité, sécurité et sûreté, souveraineté populaire, développement écologique et social) qu’il convient de refonder.

La montée fulgurante de l’extrême droite dans les Amériques et en Europe a redonné du tonus aux sempiternels appels à faire « barrage » pour « sauver la démocratie ». Ou, ce qui est la même chose, à « diaboliser l’extrême droite », qui serait immorale alors que les dirigeants politiques depuis une quarantaine d’années seraient les garants de la moralité juste et parfaite. Après 40 ans de ces discours, l’extrême droite n’a fait que progresser. Il est temps de changer notre focale. Les démocrates et les partisans de la République sociale feraient bien de se rappeler une phrase faussement attribuée à Albert Einstein : « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ».  

Du réel vers l’idéal : retrouver le bon point de départ

Je me rappelle les moments où j’étais alpiniste pratiquant. Quand on veut atteindre un sommet, on commence à chercher la base de départ, puis le chemin de l’ascension avant de se penser au sommet. Voilà pourquoi je suis un adepte de la pensée de Jean Jaurès qui nous suggère de penser et d’agir en allant « du réel vers l’idéal ». Mais en continuant la symbolique de l’alpiniste, penser le lien dialectique entre le début du chemin et le chemin lui-même demande de ne pas se tromper de point de départ. Et bien sûr, une pensée aliénée peut ne pas voir le réel tel qu’il est. Voilà la difficulté du départ. D’où la nécessité de l’école qui doit instruire et éduquer pour construire un citoyen, mais aussi de l’éducation populaire refondée tout au long de la vie vécue comme un travail culturel qui rejette le dogmatisme comme fondement de la pensée pour devenir un acteur et un auteur de sa propre vie.

Nous subissons des discours sociétaux moralistes qui tentent, depuis 1983, et beaucoup plus depuis 30 ans, et crescendo depuis le krach de 2007-2008, de masquer des crises financières et économiques. Ces discours émanent de gouvernements qui ont abusé de l’endettement public pour compenser les baisses d’impôts des grandes entreprises et des grandes fortunes et surtout pratiquer la sinistre politique de l’offre. La raison profonde est une raison consubstantielle au capitalisme lui-même au fur et à mesure du développement de la crise du capital quand les taux de profit diminuent. On voit cela quand la géopolitique mondiale bascule dans le capitalisme néolibéral à la fin des années 70 ou encore ces dernières années dans le nouveau basculement vers le national capitalisme autoritaire.

Quand la crise sociale fragilise la citoyenneté

Car les régimes occidentaux ont de plus en plus de mal à assurer le contrat social de base dès que les taux d’intérêt deviennent élevés. C’est le cas avec le PLFSS et le PLF 2027, que j’étudie depuis mercredi dernier avec une projection de 91 milliards d’euros de charge de la dette en 2027 et un taux à 4,95 % des obligations à 10 ans avec un spread franco-allemand de 130 points au-dessus du taux allemand. C’est cet affaissement du contrat social qui met la citoyenneté en grande difficulté.

La recette austéritaire, appliquée depuis des décennies, et le pari du réarmement pour relancer l’économie, sont des impasses. Pour le sociologue allemand Wolfgang Streeck, le monde occidental est arrivé au stade final de la « polycrise » dans laquelle « seule une rupture économique et sociale profonde peut lui permettre d’éviter le règne de l’extrême droite ». La crise budgétaire vient se rajouter à la crise du capital, à celle du dérèglement climatique pour s’adjoindre une crise de la citoyenneté symbolisée par la crise de la sphère de constitution des libertés (école, services publics, Sécurité sociale) où les besoins sont de moins en moins servis.

Pour la crise de la citoyenneté, nous vivons le mouvement lycéen de l’automne 2026 et nous voyons que nous n’avons même plus de préfet de police républicain comme nous en avions eu un avec Maurice Grimaud et sa fameuse lettre du 29 mai 1968. Rappelez-vous : « frapper un homme à terre, c’est vous frapper vous-même ». Jusqu’à la crise de la représentation politique qui voit surgir des partis populistes de plus en plus importants pour la simple raison que les partis traditionnels ne tiennent aucune de leurs promesses et ne proposent aucun avenir souhaitable.

L’austérité, terreau du basculement politique

Avec ces politiques d’austérité structurelles, qui mélangent diminution de la consommation populaire et évitement des investissements de long terme pour la sphère de constitution des libertés, pour les territoires, pour la lutte contre les pesticides, pour la recherche et la réindustrialisation. Tout cela pour maintenir la politique de l’offre (211 à 270 milliards d’aides aux entreprises sans contreparties selon les comptabilités du Sénat ou les auteurs du livre Le grand détournement) et continuer à faire en sorte que la grande bourgeoisie puisse payer beaucoup moins d’impôts en pourcentage que les couches moyennes et populaires.

John Kenneth Galbraith, dès les années 1950, décrivait le fossé entre la richesse privée et la misère publique. Il n’avait encore rien vu de la concentration croissante des richesses au sommet et de l’augmentation des coûts pour une population vieillissante.

Aux États-Unis, la charge d’intérêt supportée par le gouvernement fédéral dépasse désormais le budget de la Défense, pourtant le plus élevé de son histoire, y compris durant la Seconde Guerre mondiale.

Une fois passés la hausse des loyers, le coût de la vie de plus en plus exorbitant, le démantèlement des services publics, la volonté de tuer la Sécurité sociale issue du programme du CNR du 15 mars 1944, nous assistons à une augmentation de la pauvreté comme jamais (15,4 % soit plus de 9,8 millions de personnes). La phase suivante est celle où l’extrême droite se présente pour prendre le pouvoir.

Combattre les causes plutôt que leurs symptômes

Et alors, au lieu de lutter contre le pouvoir croissant des marchés sur les citoyens, nous sommes appelés à lutter contre l’extrême droite, à prendre position une fois de plus depuis 40 ans « pour notre démocratie ». Eh bien oui, il vaut mieux manifester contre la vie chère que contre l’extrême droite. L’importance de l’extrême droite ne faiblira pas sous l’effet de la prochaine manifestation anti-extrême droite (combat secondaire), mais le poids de l’extrême droite diminuerait si les causes dont nous venons de parler étaient efficacement combattues (combat principal).

Or, les forces de l’État et de la démocratie s’usent sur ce champ de bataille secondaire qu’est le « conflit entre démocratie et populisme », avec pour seul objectif de détourner l’attention des crises qu’elles ont elles-mêmes engendrées. Il ne faut plus faire croire que l’on peut continuer à monter le budget des armées à 5 % du PIB, continuer la politique de l’offre à plus de 200 milliards sans contreparties, et continuer à moins imposer la grande bourgeoisie et les ultra-riches que les catégories moyennes et populaires tout en faisant de l’austérité sur la sphère de constitution des libertés (école avec les normes scandinaves ou singapouriennes, des services publics répondant aux besoins, une Sécurité sociale capable de financer la protection des assurés sociaux et de leurs familles, avec la lutte contre les pesticides et pour la transition énergétique, et la lutte pour des investissements massifs pour une recherche de haut niveau et une réindustrialisation haut de gamme, innovation comprise).

Comment, en plus, enrayer le déclin démographique ? Comment redonner un sens au travail ? Le tout avec une rupture politique qui change les priorités, qui réinstalle les principes de la République sociale listés en début d’article et qui suggère un avenir souhaitable et désirable.