Les devenirs du technofascisme, 1ère partie

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Dans cette première partie sur les trois (retrouvez la seconde ici et la troisième ), Roland Gori décortique un nouveau fascisme qui s’appuie sur les nouvelles technologies numériques et appelées technofascisme. L’auteur montre combien les prémonitions de Georges Orwell, qui a analysé les totalitarismes du XXe siècle, sont encore d’actualité.

 

Roland Gori est psychanalyste, membre d’Espace analytique, professeur honoraire des Universités. Derniers ouvrages parus : Dé-civilisation Les nouvelles logiques de l’emprise, Paris, LLL 2025 ; La fabrique de nos servitudes, Paris, LLL, 2022 ; Et si l’effondrement avait déjà eu lieu. L’étrange défaite de nos croyances, Paris, LLL, 2020 ; La nudité du pouvoir, Paris, LLL, 2018 ; Un monde sans esprit. La fabrique des terrorismes, Paris, LLL, 2017 ; L’individu ingouvernable, Paris, LLL, 2015 ; Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? Paris : LLL, 2014 ; La Fabrique des imposteurs, Paris : LLL, 2013 et La Dignité de penser, Paris : LLL, 2011. Cet article reprend des thèses développées dans : Dé-civilisation Les nouvelles logiques de l’emprise, Paris, LLL 2025.

Les devenirs du technofascisme

« Autrefois, toutes les tyrannies se faisaient tôt ou tard renverser, ou tout au moins elles provoquaient une résistance, du seul fait que la “nature humaine” aspire toujours à la liberté. Mais rien ne garantit que cette nature humaine soit un facteur constant. Il se pourrait fort bien qu’on arrive à produire une nouvelle race d’hommes, dénués de toute aspiration à la liberté, tout comme on pourrait créer une vache sans cornes(1)George Orwell, cité par Jean-Michel Djan, la haine du politique, Revue des Deux Mondes, Orwell l’intemporel, Décembre 2025/Janvier 2026, p.26. ».

GEORGE ORWELL, PENSEUR MAJEUR DES TOTALITARISMES

George Orwell est le penseur majeur des totalitarismes, des fascismes au cœur desquels se nichent la pulsion de mort et la jouissance de détruire et d’anéantir. Son œuvre restitue de manière indépassable les rouages d’une société entièrement organisée par le pur désir du pouvoir d’une minorité (« le Parti ») ayant réduit en esclavage la grande masse de la population, grâce à une technologie de pointe (« Big Brother »). Il n’est pas une âme dont le pouvoir ne puisse connaître les pensées et les comportements. C’est Palantir avant l’heure. Palantir est cette pierre noire des Elfes du Seigneur des anneaux(2)J.R.R. Tolkien, Le seigneur des anneaux. La fraternité de l’anneau, Paris, Bourgois, 2025. qui permet de voir des lieux lointains, de communiquer avec eux et de connaître ou de dominer l’esprit de ceux qui la portent. Les palantiri ne mentent pas… mais ils montrent la réalité qui convient au plus fort des esprits connectés ! Comme nous le verrons, cette fiction a donné aujourd’hui son nom à une technologie d’extraction des ressources numériques, de surveillance et de manipulation sécuritaire et militaire des humains inventée par Peter Thiel et Elon Musk. La réalité a dépassé la fiction.

1984, les ressorts psychologiques du totalitarisme et sa force

Dans 1984, la jouissance des membres du Parti ne provient pas de la richesse, du pouvoir sur les choses, mais du pouvoir sur les humains dont il s’agit de détruire jusqu’à l’humanité en exterminant les émotions : « Procréer deviendra une formalité annuelle, comme de faire renouveler sa carte de rationnement. Nous allons abolir l’orgasme. Nos neurologues y travaillent. Il n’y aura plus de loyauté, sinon envers le Parti. Plus d’amour, sinon pour Big Brother. Il n’y aura plus de rire, sinon le rire de triomphe devant l’ennemi défait. Il n’y aura plus d’art, de littérature, de science. […] Il n’y aura plus de curiosité, plus de plaisir à vivre les âges de la vie car tous les plaisirs qui nous feraient concurrence seront éliminés(3)George Orwell, 1949, 1984, Paris, Gallimard, 2018, p. 313. ».

Le totalitarisme est ici une anthropologie, une psychologie qui révèle une « mentalité totalitaire », comme l’écrit Frédéric Pierru : « Est-ce que la mentalité totalitaire est l’apanage de Poutine ou de Xi, ou de tous les pays que le “monde libre” désigne ainsi ? Certainement pas et c’est cela qui est le plus inquiétant. Une mentalité totalitaire finit certes par s’incarner dans un Parti présumé infaillible, mais il y a d’abord des prodromes. Le totalitarisme est d’abord une psychologie, soit de domination, soit de soumission(4)Frédéric Pierru, Le totalitarisme 2.0. À propos de Jean-Jacques Rosat, L’esprit du totalitarisme. George Orwell et 1984 face au XXIe siècle, Marseille, Hors d’Atteinte, 2025, in Respublica, 21 septembre 2025, https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/respublica-lu-et-a-lire/le-totalitarisme-2-0-a-propos-de-jean-jacques-rosat-lesprit-du-totalitarisme-george-orwell-et-1984-face-au-xxe-siecle-marseille-hors-datteinte-2025/7438935. ». Cette psychologie est corrélée à une gouvernementalité exigée par les métamorphoses du capitalisme et les variations des modes de gouvernementalité de la « conduite des conduites ».

La guerre permanente pour pérenniser le pouvoir

Dans 1984, plus rien n’existe hors cette volonté de pouvoir qui est sa propre fin. La guerre elle-même avec des ennemis, qui changent au gré des caprices de la propagande, n’a aucunement pour but la victoire du pays. La guerre permanente constitue le moyen de mettre en esclavage la population prolétarisée : « la menace extérieure sert à domestiquer la base(5)Frédéric Pierru, ibid. ». L’idéologie sert à légitimer la domination. George Orwell a retenu la leçon de James Burnham et de son ouvrage Les Machiavéliens : toute société est gouvernée par une élite qui se sert des idéologies pour légitimer sa domination. Ce que Pierre Bourdieu(6)Pierre Bourdieu, 1989-1992, Sur l’État, Paris, Raisons d’agir/Seuil, 2012. nommait la « théodicée » des dominants.

La démocratie n’est pas ce qu’elle prétend être

Pour Burnham, la démocratie n’est pas un régime de gouvernement par le peuple et pour le peuple, mais une rhétorique de domination. La politique réelle n’a que faire de la morale, l’idéologie lui suffit pour masquer le pouvoir de l’oligarchie. Peu importe la vérité des discours, seule compte leur efficacité sociale. Lorsque le pouvoir change de mains, il ne fait que changer la configuration des élites organisées. Le peuple est réduit à arbitrer entre elles, mais n’accède jamais à une majorité politique. George Orwell retient la leçon de James Burnham dans l’écriture de 1984. Dans la recension qu’il en fait pour le Manchester Evening New(7)George Orwell, Écrits politiques (1928-1949), Marseille, Agone, 2009, p. 236-240., il la désapprouve. Tout en condamnant le « réalisme » de la théorie de James Burnham, qu’il juge « malhonnête et immoral », il écrit : « l’argument qui traverse implicitement tout le livre est qu’une société pacifique et prospère ne peut pas exister dans le futur parce qu’elle n’a jamais existé dans le passé. Le même argument aurait pu servir à démontrer l’impossibilité des aéroplanes en 1900 tandis que quelques siècles plus tôt, on aurait pu “démontrer” que la civilisation n’est possible que sur les bases d’un servage complet(8)George Orwell, Écrits politiques (1928-1949), Marseille, Agone, 2009, p. 238-239. ».

Il n’est pas sans intérêt de constater aujourd’hui le retour en grâce de l’œuvre de James Burnham parmi les néoconservateurs et les nationalistes religieux de la nébuleuse MAGA (Make American Great Again), au premier rang desquels Yarvin Curtis et J.D Vance. Il n’est pas non plus sans importance que James Burnham ait anticipé que la nouvelle élite à venir serait celle des managers, des experts et des bureaucraties internationales. Anticipé, dès les années 1940, le technofascisme actuel — quel que soit le nom qu’on lui donne : techno-césarisme (Guilio Da Empoli), Capitalisme de surveillance (Shoshana Zuroff), Capitalisme algorithmique (Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau) — ne manquait pas de lucidité, même si s’y résoudre manquait de courage ou témoignait d’un certain cynisme.

Le devenir-nègre du monde et les différentes formes de guerre

La guerre — si indispensable aux régimes fascistes — peut prendre mille visages. Elle peut se dégrader en « guerre civile », dont la menace est si souvent évoquée pour justifier la prise de pouvoir des gouvernements autoritaires. La guerre peut prendre la forme brutale d’une chasse aux étrangers, aux immigrés, aux minorités de toutes sortes, et principalement aux opposants politiques. Elle peut également trouver son régime de croisière dans l’appropriation des ressources des autres pays, dans l’extraction abusive et infinie d’autres régions du monde, dans la prédation des découvertes scientifiques ou technologiques, dans la colonisation culturelle et linguistique d’autres peuples.

C’est la raison pour laquelle nos démocraties libérales en régime capitaliste portent en elles-mêmes un potentiel fasciste comme « la nuée porte l’orage », pour paraphraser Jean Jaurès. Il n’y a là rien de moral ou d’immoral. C’est de la politique, de la politique pragmatique qui conduit depuis près d’un demi-siècle à offrir au capitalisme néolibéral le « devenir nègre » d’un monde globalisé : « Pour la première fois dans l’histoire humaine, le nom Nègre ne renvoie plus seulement à la condition faite aux gens d’origine africaine à l’époque du premier capitalisme […]. C’est cette fongibilité nouvelle, cette solubilité, son institutionnalisation en tant que nouvelle norme d’existence et sa généralisation à l’ensemble de la planète que nous appelons le devenir-nègre du monde(9)George Orwell, Écrits politiques (1928-1949), Marseille, Agone, 2009, p. 238-239 ; Achille Mbembe, 2013, Critique de la raison nègre, Paris,La Découverte Poche, 2015, p 16-17. ».

Langue élaborée et précise et vérité, premières victimes des fascismes

Une des premières choses à laquelle s’attaquent tous les fascismes, c’est la rigueur de la langue et l’exigence du langage à dire la vérité. Dans 1984, la chose est connue : une novlangue remplace le langage ordinaire et sa décence sémantique pour répondre aux besoins de la propagande et à la falsification des faits. Avec les fascismes, les faits ne dépendent plus d’un régime de vérité et d’exactitude, mais de l’autorité des chefs, auxquels les individus ont confié la tâche de les interpréter. C’est le préalable de toute soumission volontaire : « Avant que les chefs de masses prennent le pouvoir pour plier la réalité à leurs mensonges, leur propagande se distingue par un mépris radical pour les faits en tant que tels : c’est qu’à leur avis les faits dépendent entièrement du pouvoir de celui qui les fabrique(10) Hannah Arendt, 1951, Le système totalitaire, Paris, Seuil, 1972, p. 76, souligné par l’auteur ; Roland Gori, “La sinistre emprise des prophètes du mensonge”, Elucid, 18/11/2025. ».

Le fascisme se nourrit des échecs des forces progressistes et libérales

Le mépris dans lequel une société tient la valeur intégrative de la parole, la fonction thérapeutique du dialogue et de la négociation pour réguler les divisions sociales, ouvre la voie aux solutions de force, agonistiques, meurtrières. C’est cette solution qu’offrait le fascisme : poursuivre en temps de paix les modalités d’existence de la guerre, sa fraternité « des tranchées », sa cruauté transformant les vivants en automates tueurs. Inutile d’attendre les robots pour accomplir cet hymne à la mort, qui est la signature même de tous les fascismes, les anciens comme les nouveaux, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, et davantage encore ceux de demain.

Cette vampirisation des fonctions du langage par l’action violente et brutale est la condition de cet effacement de l’empathie dans lequel Hannah Arendt voyait un des premiers symptômes de l’émergence des totalitarismes. La conversion de l’industrie en industrie d’armement, en industrie de guerre, est la corrélation matérielle de cette révolution symbolique, au sens de Pierre Bourdieu, de la langue en vociférations. C’est précisément à ce moment-là — comme j’ai essayé de le montrer dans mon dernier essai, Dé-civilisation(11)Roland Gori, Dé-civilisation Les nouvelles logiques de l’emprise, Paris, LLL 2025. —, que les individus et les peuples s’offrent aux « amants de la mort(12)Erich Fromm, 1964, Le cœur de l’homme, Paris, Payot, 2002. ». Et, si les individus et les peuples consentent à devenir des automates animés par des dictateurs, c’est précisément parce que les forces progressistes ont échoué à trouver des solutions à une crise systémique de civilisation, et que les forces libérales ont perdu tout crédit politique pour la résoudre.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 George Orwell, cité par Jean-Michel Djan, la haine du politique, Revue des Deux Mondes, Orwell l’intemporel, Décembre 2025/Janvier 2026, p.26.
2 J.R.R. Tolkien, Le seigneur des anneaux. La fraternité de l’anneau, Paris, Bourgois, 2025.
3 George Orwell, 1949, 1984, Paris, Gallimard, 2018, p. 313.
4 Frédéric Pierru, Le totalitarisme 2.0. À propos de Jean-Jacques Rosat, L’esprit du totalitarisme. George Orwell et 1984 face au XXIe siècle, Marseille, Hors d’Atteinte, 2025, in Respublica, 21 septembre 2025, https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/respublica-lu-et-a-lire/le-totalitarisme-2-0-a-propos-de-jean-jacques-rosat-lesprit-du-totalitarisme-george-orwell-et-1984-face-au-xxe-siecle-marseille-hors-datteinte-2025/7438935.
5 Frédéric Pierru, ibid.
6 Pierre Bourdieu, 1989-1992, Sur l’État, Paris, Raisons d’agir/Seuil, 2012.
7 George Orwell, Écrits politiques (1928-1949), Marseille, Agone, 2009, p. 236-240.
8 George Orwell, Écrits politiques (1928-1949), Marseille, Agone, 2009, p. 238-239.
9 George Orwell, Écrits politiques (1928-1949), Marseille, Agone, 2009, p. 238-239 ; Achille Mbembe, 2013, Critique de la raison nègre, Paris,La Découverte Poche, 2015, p 16-17.
10 Hannah Arendt, 1951, Le système totalitaire, Paris, Seuil, 1972, p. 76, souligné par l’auteur ; Roland Gori, “La sinistre emprise des prophètes du mensonge”, Elucid, 18/11/2025.
11 Roland Gori, Dé-civilisation Les nouvelles logiques de l’emprise, Paris, LLL 2025.
12 Erich Fromm, 1964, Le cœur de l’homme, Paris, Payot, 2002.