Trump et son bonnet d’âne bleu

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Composition du Sénat américain - Par User:Mozz1217 — Parliament diagram tool, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=202804501.

Le monde entier se réjouit de la lourde défaite de Donald J. Trump via ses candidats du parti républicain. La focalisation sur la psychologie chancelante du Président fait obstacle à la leçon principale de cette victoire : l’aggiornamento d’une partie importante du camp Démocrate qui a délaissé les « guerres culturelles » et leur cortège d’identitarismes victimaires pour parler (enfin !) des problèmes quotidiens de millions d’électeurs.

Une gifle électorale

Les résultats des élections américaines de mi-mandat sont tombés : en gagnant la chambre des représentants et le Sénat, les démocrates infligent un camouflet cinglant à l’agité (dont on a le droit de douter de la santé mentale), le président Trump. Même le Texas et le Kansas, qui votent d’habitude républicain, tombent dans l’escarcelle démocrate. Les médias européens exultent, et ils ont raison. Mais exulter est une chose, analyser en est une autre. La tendance médiatique à psychologiser la politique fonctionne à plein régime : le forcené d’une Maison-Blanche en plein travaux pour la mettre aux normes kitsch du milliardaire va désormais être cerné, « assiégé » même, selon le quotidien Le Monde, par les majorités démocrates.

Quelques raisons sont pointées du doigt : le démagogue bronzé n’aurait pas tenu ses promesses, ce qui est vrai une fois de plus ; le prix Nobel de la paix par lui convoité (sic) s’éloigne avec la guerre en Iran, l’inflation bat son plein avec la politique protectionniste agressive, l’IA et sa multitude de data centers sont menacés à la bourse, ses nouveaux amis de la Tech californienne prennent leurs distances, etc. Reste que, pour gagner ou perdre une élection, il faut être au moins deux. Autrement dit, le succès démocrate ne tient pas seulement au rejet de la personnalité vulgaire et infantile du Président. Ce succès tient au renouvellement de l’agenda politique du parti de l’âne bleu (son emblème) et incite à tirer des leçons pour la gauche européenne, en particulier française.

Le retour des « kitchen issues » ?

En effet, dans le sillage de la défaite de Kamala Harris après le désistement piteux de Joe Biden, l’aile gauche du parti démocrate a repris des couleurs et l’offensive face à des centristes toujours inféodés aux forces du capitalisme financiarisé. Comme l’a montré l’élection de Mamdani à la mairie de New-York(1)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-monde/respublica-amerique/election-de-zohran-mamdani-le-bon-et-le-mauvais-franc-tireur/7439301., les électeurs se désolent du spectacle politique qui va de pair avec les « guerres culturelles » (cultural wars) autrement appelées wokisme. Des joutes de plus en plus absconses, pour ne pas dire absurdes, ne mobilisent guère (avec le « débat » sur les toilettes transgenres, on avait atteint, croyait-on, le summum de l’inanité politique) des électeurs confrontés à la hausse du prix du gallon d’essence et plus généralement des biens de la vie quotidienne, aux difficultés à se soigner et à se loger, au creusement abyssal des inégalités socioéconomiques.

Si Mamdani a été consacré, c’est surtout parce qu’il avait compris, avec son socialisme démocratique affiché, que la politique doit parler des « kitchen issues » (terme que l’on peut traduire par « enjeux de la vie quotidienne » comme pouvoir remplir son frigo) pour avoir l’oreille des électeurs. Un Bill Clinton s’était fait un jour reprendre par un de ses conseillers, lors d’une discussion de stratégie électorale, lui rétorquant à propos de la priorité de son agenda électoral « it’s the economy, stupid ! » (« C’est d’abord l’économie, imbécile ! »). Le centriste s’était en effet employé à mener une politique économique volontariste très favorable à Wall Street, au néolibéralisme, au libre-échange, mais contraire aux demandes et intérêts des classes populaires.

Les guerres culturelles/wokisme ont d’abord servi à cacher la ploutocratisation du parti qui jadis « défendait les travailleurs », selon le grand-père de l’actuel vice-président, J.D. Vance ; à compter du mandat de Clinton, le parti démocrate s’est éloigné des syndicats et de « Main Street » (des gens ordinaires aurait dit Orwell) pour prendre la défense des intérêts de Wall Street. Le sémillant Obama ne rompra pas avec cette ligne néolibérale malgré son esbroufe permanente (il est vrai qu’il portait beau avec le recul que procure le spectacle affligeant de vulgarité de Trump). Nous l’avons écrit dans ces colonnes, les victoires de Trump sont d’abord les défaites de démocrates ayant abandonné leurs alliances sociopolitiques traditionnelles.

La question sociale, encore et toujours

Les candidats démocrates de ces élections ont bien reçu le message (d’ailleurs, Kamala Harris avait déjà mis en sourdine l’identitarisme victimaire). Avec le nuancier propre à ce parti allant de la gauche radicale d’une Alexandria Ocasio-Cortez jusqu’à des « centristes » tout contre les Républicains, ils ont donc mis en avant les préoccupations quotidiennes des électeurs – préoccupations qui ne sont pas sans noblesse, disait Jean Lefebvre dans le fameux film Les Tontons Flingueurs – et ont relégué les délires identitaires des campus nord-américains.

Au surplus, ils ont dénoncé l’alignement de leur pays sur le bellicisme d’Israël – on leur avait vendu la fin de l’interventionnisme tous azimuts et le retour à l’isolationnisme – et les conséquences en termes de vie chère que cet alignement a provoquées. Toute une fraction de la jeunesse américaine, sensible à la cause palestinienne, a dû se rendre dans les bureaux de vote, mais il ne s’agit là que d’une conjecture en attendant des données plus poussées et fines.

Deux leçons

Il y a un exceptionnalisme nord-américain, certes, mais il y a au moins deux leçons à tirer par les pays européens. De fait, nombre de ces derniers connaissent une agitation sociale dont les enjeux sont les salaires et la vie chère, avec en tête de cortège une jeunesse dont l’avenir est lourd de menaces, écologiques, mais pas seulement : la précarité, les emplois menacés par l’IA, la lutte des places sont aussi des questions qui se posent dans l’ensemble d’une Union européenne plus ordolibérale que jamais.

La première leçon et la principale : on ne gagne pas des élections sur le mode du marketing identitaire version Terra Nova. Les politiques identitaires ne rassemblent pas, elles divisent et ne plaisent qu’aux élites des universités privées à la recherche de « safe spaces » (des espaces sécurisés contre les « micro-agressions » où l’on peut se consoler avec un nounours en peluche). Ce qui fédère en revanche les catégories populaires, on l’a dit, ce sont les questions de déplacements, de soin, de logement. Le spectacle d’inégalités croissantes alimente un sentiment d’injustice qu’il faut politiser. Il faut choisir Piketty et Cagé contre Bouteldja(2)Piketty, Cagé, Une histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022, Seuil, 2023..

Un autoritarisme repoussoir

La seconde leçon est le rejet des pratiques autoritaires du pouvoir, contrairement aux apparences de la « vague brune » qui monte en Europe. Certes, des entrepreneurs politiques peuvent capitaliser sur les injustices et le ressentiment pour conquérir le pouvoir. Mais conquérir ne veut pas dire conserver. La défaite de Trump est à cet égard idéale-typique : son hubris anticontre-pouvoirs s’est écrasée contre le mur électoral. En Europe, Orban a été évincé, Méloni a mis beaucoup d’eau dans son vin et s’est même brouillée avec Trump après avoir été invitée à la cérémonie d’investiture. Le programme du RN, libéral-autoritaire, a été recentré sur l’aspect social pour attirer les catégories populaires, même si on a affaire ici à une pure et simple escroquerie électoraliste. Bardella ne fait que révéler ce qu’il y a sous le vernis social : une soumission au capital.

On est en droit de se réjouir de la bérézina trumpiste. Mais ce dernier n’a pas dit son dernier mot : il a déjà promis de dégainer son droit de veto contre les initiatives démocrates et d’abuser de son droit de grâce, à l’instar de Joe Biden. Son abus des décrets va continuer de plus belle. Espérons que l’aggiornamento démocrate ne soit pas électoraliste, mais durable. En effet, la leçon est aussi celle-ci : combien de victoires démocrates ont fini par décevoir les classes populaires ?

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-monde/respublica-amerique/election-de-zohran-mamdani-le-bon-et-le-mauvais-franc-tireur/7439301.
↑2 Piketty, Cagé, Une histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022, Seuil, 2023.