Culture

Apprendre à regarder

mardi 26 mai 2009

Sienne est une ville merveilleuse. Henry Cartier Bresson ne s’y trompe pas lorsqu’il nous invite à l’observance, à la lumière d’un noir et blanc à la fois simplifiant et révélateur.
Son objectif plonge sur les pavés d’un espace d’actions, celles de ses personnages à l’ombre fuyante, dans un décor qu’un De Chirico n’aurait pas renié.

Sienne

Sienne

Espace d’action donc, mais action en devenir : On imagine sans trop de peine ces trois personnages, chacun situé aux extrémités d’un triangle se rencontrer dans un élan que l’observateur active. Ils ne le savent donc pas encore mais ils se verront apparaître les uns aux autres. L’on perçoit alors les regards se croiser. Peut être se connaissent-t-ils ? Peu importe. Il nous apparaît important de sentir ce basculement entre ces êtres (ces vies) séparées et le futur d’une vie commune, en interaction, même brève. Comme il est étrange, ne pensez vous pas, de regarder dans un espace donné, un homme dans son mouvement, de l’avoir à l’œil, de constater son autonomie et en même temps de prévoir le possible d’une interaction avec le monde, alors que lui même ne se doute de rien. C’est bien ce que l’on appelle le juste recul, résultat d’un dosage subtil de la distance à la scène d’action. Si Cartier Bresson s’était proposé d’accompagner l’un des trois personnages, cote à cote, nous n’aurions pas eu le privilège de sentir l’intelligibilité du monde qu’il cadre. S’il s’était placé en hauteur, loin des protagonistes, l’humanité se serait effacée pour laisser place à l’architecture pure d’un espace. Il se propose ainsi d’être à la distance qu’il faut pour sentir la dimension existentielle de cet espace.

Et cette dimension existentielle, ne la sublime t il pas avec la mise en perspective qu’il opère ? De par l’inclinaison d’une visée, chaque regard se laisse glisser par le vertige vers l’extrémité de ce monde, qu’un fin muret délimite pour une plongée sans visibilité. En bas de ce monde se laissent distinguer un ensemble d’éléments, quelques maisons et un inquiétant cyprès, le tout dans une fine bande sombre que symbole le reste de l’univers, les autres mondes dans lesquels des actions se réalisent, à l’abri du regard de Cartier Bresson. Autre sensation étrange que d’imaginer qu’à un instant donné, des ailleurs se réalisent : Sentiment de l’étendu du monde dans le temps mais aussi dans l’espace.

Et entre la scène humaine et les autres scènes inconnues, comme pour faire barrage à la chute, sans brutalité, avec majesté, une halle se déploie, chaque colonne délimitant un angle solide discrétisant. Il est posé à la façon d’un phare, qui majestueusement embrasse le champ du possible (en temps et en espace) que nous avons ressentie, semblant éclairer la place, sa moitié gauche, pour laisser les ombres sculpter la partie droite du cliché.

Finalement, ce que nous montre Cartier Bresson, c’est un monde qui emporte notre attention. Cette attention devient flottante pour se rendre disponible. Cartier Bresson est un homme disponible. C’est un acteur de l’instant dont l’objet n’est pas de capter les choses mais de se laisser capter par les choses, se laisser saisir dans un élan d’extrême générosité. Nulle doute qu’une telle posture est garante de ce que Baudelaire exprimait lorsqu’il parlait de l’art et de sa double dimension : celle du contingent, de la modernité et celle de l’immuable, de l’éternel.
Car en se mettant à disposition, on a le bonheur de respirer, d’embrasser notre époque, tout ce qu’il comprend de fuyant, mais aussi parfois, comme le dit si bien Virginia Wolf, de passer entre les actes pour ressentir un moment d’être dans un monde ou tout semble être a sa place, et ou l’on se sent à sa place. L’harmonie en somme.

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