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Film : Villa Jasmin, de Férid Boughedir

mardi 26 mai 2009

Le Mémorial de la Shoah, à Paris, a eu la bonne idée, le 27 avril dernier, de projeter en avant-première le film, Villa Jasmin, du Tunisien Férid Boughedir, l’adaptation d’un extrait du roman autobiographique (de même titre) de Serge Moati, Français, juif d’origine tunisienne et célèbre animateur de l’émission Riposte, sur France 5.

Henry Moati (c’est le vrai prénom de Serge Moati, fils), pris de nostalgie pour la Tunis de son enfance, s’y rend, trente plus tard, accompagné de sa femme enceinte, Jeanne. A la mort de ses parents, à l’âge de 11 ans, il avait quitté cette ville pour la France, un an après l’indépendance de la Tunisie, en 1956.

On le voit visiter la tombe de son père, puis la maison familiale, Villa Jasmin, où il est né et où il a vécu une partie de sa vie. Il rencontre également Rachel, sa vieille nounou juive ; ce qu’il reste de la salle de cinéma que son père avait ouverte ; le théâtre Rossini, où celui-ci avait travaillé comme metteur en scène. C’était aussi et surtout le lieu où ses parents se sont rencontrés. Odette Scemama avait alors accompagné son amie, Denise, pour voir la répétition de la troupe. Ce fut le coup de foudre entre elle et Serge, qui lui attribua un rôle sur-le-champ.

Cette liaison ne fut pas moins un scandale pour la mère Moati, qui avait commencé par s’opposer au mariage de son fils avec une femme, certes juive, mais néanmoins de basse extraction. Il existait en effet deux communautés juives en Tunisie, qui se haïssaient mutuellement au point d’avoir chacune ses propres rabbins, ses propres synagogues, ses propres quartiers, même le cimetière juif était séparé par un mur. Les « Livournais », originaires d’Italie et descendants des Séfarades, ces Juifs chassés de la prestigieuse Andalousie aux confins du XVe siècle, considéraient comme des va-nu-pieds, les Scemamas, les Juifs « indigènes », dont la présence au Maghreb remontent à la nuit des temps. Les Scemamas n’en pensaient pas moins des premiers.

Serge Moati (père donc) gagnera ensuite sa vie comme journaliste dans une gazette, Tunis Soir, puis au Petit Matin, journal officieux des Juifs de Tunisie, avant d’en être licencié à cause de ses audaces politiques. Il écrivait parallèlement dans Tunis socialiste, l’organe central de son parti, le Parti socialiste, dont il sera l’un des députés dans les années trente. Son parti luttait contre le capitalisme colonial et ses potentats locaux, contre le racisme colonialiste dont était victime la population « indigène » ; et se battait pour l’égalité des droits entre les colons et eux – dans le giron de la France des Lumières et des droits de l’Homme.

Cette position exprimait leur divergence face aux nationalistes (comme d’ailleurs en Algérie, et peut-être au Maroc) concernant le règlement du problème colonial, et se résumant à la question suivante : le système colonial était-il réformable ou non ? L’histoire a donné raison aux nationalistes maghrébins.

Son engagement anticolonialiste et progressiste lui vaudra d’être emprisonné une première fois, pour six mois, par les autorités coloniales.

Serge Moati s’était engagé parallèlement dans la Franc-Maçonnerie, qui rassemblait, selon lui, l’élite éclairée de son époque, une élite imbue des idéaux universalistes des Lumières.

En 1943, les Allemands occupent la Tunisie, avant d’y être délogés six mois plus tard par les forces alliées.

Cette occupation donna lieu à un nouveau thème de débat (comme en Algérie et peut-être au Maroc, également) entre la gauche tunisienne, qui prônaient une alliance antifasciste, et une minorité de leaders nationalistes du Néodestour, qui, partant du principe que l’ennemi de mon ennemi est mon ami, croyaient qu’une alliance avec les nazis les aiderait à se débarrasser du joug colonial français, comme le promettait la propagande de Radio Berlin aux peuples des colonies, et non par adhésion à l’idéologie aryenne nazie, comme le précisera l’auteur du roman, Villa Jasmin, au cours des débats.

Dans le film, Serge Moati en fait le reproche au notable Benromdane, un dirigeant du NéoDestour. Ceci d’autant plus que leur leader, Habib Bourguiba et dirigeant de ce parti, y étaient opposés. L’intéressé lui répliqua : « Et vous (les Juifs) ! vous avez bien accepté le décret Crémieux ». Ce décret avait accordé la nationalité française à tous les Juifs du Maghreb. Mais la France l’avait refusé jusqu’au bout aux populations musulmanes. Il fit grief aux Juifs tunisiens de s’être détachés ainsi de la population autochtone, dont ils faisaient partie.

Dès l’avènement du régime de Pétain, les autorités coloniales abolirent ce décret et promulguèrent des lois antijuives. Des spectateurs juifs originaires de ce pays et Serge Moati rappelleront que Moncef, le bey de Tunisie qui régnait, mais qui ne gouvernait pas – tous les pouvoirs étant entre les mains du Résident général de France à Tunis -, s’était (comme le roi Mohamed V, grand-père de l’actuel Mohamed VI du Maroc) opposé au port de l’étoile jaune par ses sujets juifs.

Lorsque leur villa a été réquisitionnée pour l’ambassadeur d’Allemagne, c’est tout naturellement que le leader nationaliste, Benromdane, hébergea pour un temps la famille Moati. Odette habitera ensuite avec ses parents dans un hammam.

Auparavant, Serge Moati et 16 militants juifs, qui avaient mis sur pied un réseau de la résistance, avaient été arrêtés par la milice colonialiste pronazie et déportés dans le camp Saxsenhausen, en Allemagne. Il fut l’unique survivant, parce qu’on l’avait pris pour un Italien.

Villa Jasmin est un film beau et émouvant. Il nous fait également connaître un aspect oublié de l’histoire du Maghreb, notamment de sa population juive.

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