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Têtes rondes et têtes pointues, de Bertolt Brecht

vendredi 11 février 2011

De Bertolt Brecht à Naomi Klein

Monter les Tchouques contre les Tchiches, les têtes rondes contre les têtes pointues, faire de ces dernières les boucs émissaires de tous les maux du pays. Telle est la solution trouvée par le vice-roi de Yahoo1 pour mettre fin à la montée de la Faucille et satisfaire les cinq grands propriétaires qui ne veulent pas renflouer les caisses de l’état tant que le calme ne sera pas revenu. Pour l’appliquer et pouvoir revenir comme le sauveur, il choisit de fuir un temps et de mettre à la tête de l’état un homme nouveau, issu des classes moyennes, Ibérine. A celui-ci de présenter la situation à la population sous un angle différent : si lutte il doit y avoir, elle ne doit plus opposer les riches aux pauvres mais les têtes rondes aux têtes pointues. Voilà le point de départ de ce conte noir, de cette « parabole » telle que la nomme le directeur de théâtre dans la scène d’exposition toute en distanciation chère à Brecht. Le propos est limpide, didactique : le dramaturge allemand commence à écrire sa pièce en 1934 et ce qu’il vise, c’est bien évidemment la montée du nazisme. Mais comment ne pas voir dans cet état en crise le monde actuel ? Dans la pièce, l’homme est présenté comme une marchandise, tout est affaire de négociation ; le pouvoir en place, menacé par l’union des exploités, a recours à la propagande pour désigner un coupable imaginaire ; le personnage de Callas, un métayer qui se sépare de la Faucille pensant qu’il peut s’en sortir seul, représente l’individualisme, responsable de l’échec révolutionnaire ; au pays de Yahoo, le pouvoir politique et les riches propriétaires sont intimement liés. Que de similitudes avec le monde capitaliste actuel : Christophe Rauck et la dramaturge, Leslie Six, ne s’y sont pas trompés, qui, dans leur travail de préparation, se sont penchés sur la Stratégie du choc de Naomi Klein.

Mais si monter cette pièce n’avait pour but que de délivrer un message, si louable soit-il, où serait le plaisir du spectateur, où serait le théâtre ? Le metteur en scène évite cet écueil. Il rappelle dans ses notes d’intention que Brecht a foi dans le théâtre. Lui aussi, et le spectateur qui a passé trois heures captivé l’en remercie ! Sa foi dans le théâtre, le directeur du TGP l’a déjà montré dans ces spectacles précédents, il le prouve à nouveau, et de façon magistrale. Pour ne pas tomber dans un didactisme plombant, il privilégie le sous-titre de la pièce : « Un conte noir ». Que d’inventivité pour ramener la pièce vers la fable : la légèreté des décors avec des panneaux mobiles représentant des façades de maison permet tout un jeu subtil de « champ-contre-champ », de « gros plans » et une grande rapidité des entrées et des sorties, des apparitions et des disparitions. Dans le direction des comédiens, le metteur en scène, refusant un psychologisme simpliste, a mis l’accent sur les situations, sur les relations qui définissent les personnages. Des masques accentuent l’irréalité et le grotesque de ces clowns noirs. Grâce à ces mille et une trouvailles, les neufs comédiens (Myriam Azencot, Emeline Bayart, Juliette Plumecoq-Mech, Camille Schnebelen, Marc Chouppart, Philippe Hottier, Jean-Philippe Meyer, Marc Susini, Alain Trétout) qui interprètent à eux seuls plus de vingt personnages se livrent un ballet virevoltant et haletant. Le spectateur en sort estomaqué, ragaillardi : heureux d’en avoir eu plein les yeux et convaincu que le combat n’est jamais vain. Puisse cette prise de conscience salutaire être partagée. Et alors le théâtre et la culture auront une fois de plus prouvé leur raison d’être.

Nouvelle traduction Eloi Recoing et Ruth Orthmann
Mise en scène Christophe Rauck
Musique originale Arthur Besson
Dramaturgie Leslie Six
Scénographie Jean-Marc Stehlé
Lumière Olivier Oudiou
Costumes Coralie Sanvoisin
Masques et objets Judith Dubois
Répétition chant Jean-François Lombard
Collaboration chorégraphique Claire Richard

La pièce Têtes rondes et Têtes pointues s’est jouée du 10 janvier au 6 février au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis et sera en tournée :

  • du 15 au 20 février 2011 – Toulouse, TNT
  • du 5 au 15 avril 2011 – Lille-Tourcoing, Théâtre du Nord
  • 29 avril 2011 – Théâtre de Suresnes
  • du 3 au 7 mai 2011 – Mulhouse, Filature
  • du 11 au 23 octobre 2011 – Carouge, Atelier-Théâtre de Carouge
  1. en référence aux Aventures de Gulliver de Jonathan Swift []
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