A la une

De quoi l’affaire Belfort-Alsthom-General Electric est-elle le nom ?

dimanche 23 juin 2019
Par
Pour réagir aux articles,
écrire à evariste@gaucherepublicaine.org

Le texte qui suit de Sud Industrie Franche-Comté intitulé « Histoire industrielle de Belfort » est tout simplement la face émergée de l’iceberg du plus grand scandale économique français organisé par le mouvement réformateur néolibéral français. Un tabou dans les organisations politiques y compris celles dites de gauche ou de transformation sociale et politique ou écologiste : celui d’une désertification et d’une destruction industrielle sans précédent ouvrant la voie à un chômage massif de 6,5 millions.
On ne le dira jamais assez : c’est l’emploi industriel qui entraîne le plus de créations d’emplois ! On ne le dira jamais assez : la France est l’un des pays développés qui a le plus créé de l’emploi industriel en… Chine. On ne le dira jamais assez : la recherche-développement a été sacrifiée en France. Contrairement à l’Allemagne. Pas de pensée de transition énergétique et écologique de l’industrie française dans un pays qui détruit de lui-même sa propre industrie.
Retrouver une pensée industrielle en transition énergétique et écologique est pour nous l’une des conditions de la révolution citoyenne volontairement négligées par ceux qui se présentent comme les organisations politiques du changement et de la révolution . Nous y reviendrons bientôt, Bonne lecture ! EVARISTE

°

°      °

Histoire industrielle de Belfort

Belfort est située au centre du passage entre les Vosges et le Jura sur la voie de communication reliant le bassin rhénan et le bassin rhodanien, emplacement qui lui confère un rôle stratégique de contrôle et de verrou. Cette prédisposition naturelle devient primordiale après son rattachement à la France en 1648 et particulièrement vers la fin du 17e siècle, lorsque Vauban est dépêché à Belfort pour entreprendre les travaux de fortifications et en faire une place forte militaire.
L’orientation défensive de Belfort marquera durablement le développement de ses activités économiques. Le secteur dispose de ressources naturelles (eaux, forêts, minerais) et d’infrastructures de communication propices au développement industriel mais jusqu’à la fin du 19e siècle, Belfort n’est que le 4e bassin d’activités manufacturières puis industrielles dans la zone qui deviendra plus tard le Territoire de Belfort. La période jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale est d’ailleurs révélatrice d’un bouleversement économique, industriel et territorial.1
La période de 1945 à 1980, est une période d’intense activité économique et industrielle. L’usine de Belfort d’Alsthom, consolide ses fabrications et continue de se développer en termes d’innovations techniques tant dans le domaine ferroviaire que dans l’électromécanique ou encore dans le nucléaire naissant. Elle va jouer un rôle majeur dans les grands enjeux technologiques. Cette période marque l’apogée de l’entreprise, elle emploie plus de 8 000 salariés.

La période 1980-2000 sera celle de la fusion avec le britannique General Electric Compagny (1989) puis avec l’hévético-suédois ABB (1999). Cette période sera marquée par la filialisation des activités et le rachat par l’américain General Electric de la filiale Turbines Gas (1999). L’on observe également l’émergence d’entreprise sous-traitantes notamment dans les domaines de l’ingénierie et de la gestion de projets.
Dans cette période, le site industriel de Belfort connaît nombre de plans de restructuration qui conduisent à un déclin des effectifs qui se situent aux alentours de 5000 salariés.

En 2015, General Electric rachète l’ensemble des activités énergie d’Alstom et regroupe près de 4500 salariés à Belfort, en faisant au passage son plus important site industriel mondial. Alstom reste présent dans le ferroviaire avec environ 500 salariés.
En 2019, General Electric annonce des restructurations massives. En début d’année, c’est la suppression de plus de 200 emplois dans les ex-entités d’Alstom énergie qui est mise en œuvre. Au printemps, le groupe annonce un projet plan de suppressions de 1044 en France dont près de 1000 à Belfort. L’activité Turbines à Gaz (GEEPF) est particulièrement touchée avec 792 suppressions sur un effectif de 1760 salariés.
Ce plan, s’il était déployé, annoncerait la fermeture pure et simple de cette activité à très court terme. En effet, il serait impossible, avec un effectif réduit de moitié, de pouvoir délivrer des produits et projets dans les conditions de délais et de qualité requises. Rendu non-performant et non-compétitif, il serait alors très facile pour la direction américaine de relocaliser l’activité restante dans son usine de Greenville (Caroline du Sud) et de rayer Belfort de la carte. Ce projet de fermeture n’est pas le fruit de notre imagination parce que GE a déjà tenté cette manœuvre plusieurs fois ces dernières années.

Si GE parvenait à ses fins ce serait une catastrophe :
– Une catastrophe au niveau social dans un bassin de l’emploi centré sur le site industriel et déjà bien touché par les projets de PSA sur ses sites de Sochaux et Mulhouse, distants de quelques dizaines de kilomètres. Les licenciements secs seraient inévitables.
– Une catastrophe pour les sous-traitants, déjà durement touchés par leur mise en concurrence avec des pays à bas coûts : Chine, Inde, Mexique, Pologne, Hongrie, etc. Beaucoup de sous-traitants ont d’ores et déjà énormément réduits leurs effectifs voire fermé leurs implantations locales.
– Une catastrophe économique pour les commerçants et les artisans du Nord Franche-Comté, des Vosges du sud et du sud-Alsace.
– Et une catastrophe pour l’industrie régionale mais aussi de la France. En effet, la vente d’Alstom à GE, orchestrée et opérée par l’actuel président Macron alors qu’il était ministre de l’économie sous son prédécesseur Hollande, a déjà représenté une perte de souveraineté industrielle pour le pays à laquelle s’ajouterait une perte irréversible de savoir-faire et de compétences incomparables.

Ce projet répond à la seule obsession de General Electric de faire des profits financiers toujours plus indécents. Dans cet objectif, les patrons mondiaux de General Electric et tous leurs exécutants locaux sont prêts à :
– Détruire des milliers d’emplois,
– Détruire des savoir-faire et des compétences inégalés,
– Détruire de manière irréversible le site Alstom fruit de 140 ans d’excellence industrielle,
– Détruire le tissu économique local,
– Et surtout détruire la vie de milliers de personnes dans notre région.

Face à ce massacre industriel et à ce carnage social annoncés que fait le gouvernement ? Et bien dans un premier temps, par la voix du ministre de l’Economie M. Lemaire, il a fait le job du service communication de General Electric, expliquant doctement que le marché du gaz s’était écroulé, qu’après avoir produit 100 turbines en 2008, nous n’en produisions plus que 30 aujourd’hui, etc. Tout cela pour faire avaler, à une Assemblée nationale aux ordres, la pilule du PSE de 1000 suppressions d’emplois à venir. Or, alerté par les critiques nourries de syndicalistes belfortains scandalisés par ces déclarations erronées, le ministre nous a rendu visite le 2 juin. La rencontre a duré près de 2 heures et a été l’occasion pour nous de donner la leçon à un ministre et ses conseillers bien peut au fait des subtilités du marché et de l’activité des turbines à gaz. Un seul exemple : cet aréopage n’avait pas l’air de savoir que c’est le marché 60 Hz (25 % du marché mondial et produit aux US) qui a chuté de 50 % alors que le 50 Hz (75 % du marché mondial et produit à Belfort) n’avait réduit que de 20 %. De plus nos arguments concernant la fermeture totale de l’activité qui suivrait inéluctablement le PSE n’ont pas pu être contestés.

Le ministre est donc reparti de Belfort gonflé à bloc et nous a affirmé qu’il appellerait dans les heures suivantes le patron de GE, L. Culp, pour lui demander de revoir son PSE et lui dire que 1 000 suppressions c’était trop. Il devait revenir vers nous pour nous tenir informé des réponses de L. Culp. Il n’a pas oublié de nous préciser qu’il n’était pas le genre d’homme à faire des promesses qu’il ne pouvait pas tenir. Ce genre d’homme peut-être pas néanmoins ce genre de ministre à l’évidence si ! Aujourd’hui, il a disparu de nos radars : plus aucune nouvelle ! Nous savons qu’il encore en vie, on l’a aperçu du côté de Bruxelles, où il reviendra sûrement !

Et le président Macron dans tout cela ? Et bien lui, il a adopté un comportement infantile bien connu : « on dirait que le problème il existerait pas ». Tout bambin qui se respecte le pratique jusqu’au jour où un adulte lui explique que ce n’est pas parce que l’on se cache derrière son petit doigt que l’on devient invisible ! Cette explication viendra peut-être de Belfort et peut-être plus vite qu’il ne l’imagine.

Dans toutes ces difficultés, il y a au moins une bonne nouvelle c’est qu’une intersyndicale (Sud, Cgc et Cgt) s’est immédiatement constituée. Elle s’est mise en action très rapidement. Dès le lundi 17 juin, près de 1 000 salariés ont empêché la tenue de la réunion R1 lançant le processus d’information/consultation du CSE sur le projet de PSE de la direction. L’énorme mobilisation a fait reculer la direction qui a quitté pitoyablement les lieux sous les huées.

Après la 1ère mobilisation réussie lors de la venue du ministre Lemaire, cette victoire a mis du baume au cœur de tous. La direction a de nouveau programmé sa R1. Nous avons appelé les salariés à réitérer l’action du 17 juin. Nous sommes déterminés à faire reculer la direction, nous lui ferons retirer définitivement sur son projet.

Une manifestation du 22 juin 2019 unitaire et dynamique

Entre 7 000 et 8 000 personnes ont défilé samedi dans le centre de ville de Belfort, jusqu’à la préfecture où l’intersyndicale CFE/CGC-SUD-CGT était reçue en présence du Maire. La foule s’est élancée depuis la Maison du Peuple, après la prise de parole de l’intersyndicale dans une ambiance survoltée et combattive. Aux sons des mêmes revendications – retrait du plan social de GE et développement de l’industrie en France – la manifestation citoyenne présentait un caractère pluriel : l’intersyndicale était soutenue par une foultitude d’organisations syndicales et politiques, tant locales que nationales. De nombreux élus et responsables politiques étaient présents, allant d’un spectre large (LR jusqu’à LO, en passant par la France Insoumise et toutes les composantes) et une présence remarquée d’un cortège de Gilets Jaunes régionaux. Seuls les élus d’extrême-droite du Rassemblement National n’étaient pas conviés à l’appel, et le service d’ordre de l’intersyndicale a dû intervenir physiquement pour rappeler qu’il n’était pas possible de faire cause commune avec ce parti anti-républicain, devant la tentative d’intrusion d’élus RN régionaux après avoir copieusement insulté les syndicats les jours précédents. Si la manifestation a été réussie grâce à une participation massive et un soutien important de la part de l’ensemble des acteurs de la région (collectivités territoriales, élus, population) c’est aussi c’est aussi que les questions de réindustrialisation ont été liées à l’emploi et à l’ancrage régional. Les prochaines manifestations et actions de l’intersyndicale seront déterminantes, et devraient avoir lieu dans les prochains jours, en plus du terrain juridique sur lequel l’intersyndicale s’est déjà positionnée.

NOTE

  1. 1870, ces bassins, localisés au nord et au sud de Belfort, sont par ordre d’importance :
    Beaucourt : horlogerie (Japy) / 6700 ouvriers
    le pays sous-vosgien : filatures / 2500 ouvriers
    Grandvillars / Morvillars et Méziré : quincaillerie et tréfilerie (Viellard-Migeon) / 2000 ouvriers
    Belfort compte 7000 habitants et ne regroupe que 750 ouvriers, principalement dans le bâtiment.
    Dans la région Alsace dont Belfort fait partie, Mulhouse distante de 40 km est surnommée la « Manchester française ». Elle est la capitale industrielle de cette région. Son essor a débuté au milieu du 18e siècle dans le textile (Dollfus-Mieg & Cie en 1797) et se poursuit tout au long du 19e siècle dans le domaine de la mécanique (André Koechlin & Cie qui deviendra Société Alsacienne de Construction Mécanique lors de sa fusion avec Graffenstaden). En 1870, la conurbation de Mulhouse compte entre 30 et 35 000 ouvriers.
    Le spectaculaire essor industriel de Belfort va se jouer après la guerre franco-allemande de 1870.
    Alors que la France est en train de perdre définitivement cette guerre, Belfort résiste à un siège de 104 jours jusqu’à l’armistice. L’Allemagne annexe l’Alsace et la Lorraine. Grâce à sa résistance acharnée B reste française. Il lui est rattaché le territoire alsacien situé approximativement à l’ouest de la ligne de partage des eaux entre le Rhône et le Rhin et de la frontière linguistique. Ce territoire deviendra le département du Territoire de Belfort en 1922.L’intégration de l’Alsace dans l’espace économique allemand inquiète les entreprises mulhousiennes qui ont d’importants marchés en France. Les droits de douanes qui s’appliqueront totalement à partir de 1873 et le fort ressentiment à l’encontre de l’Allemagne leurs font craindre des difficultés à l’exportation vers la France.
    Les entreprises DMC et SACM choisissent donc d’implanter des établissements à Belfort, en raison de sa proximité géographique, voies de communication ferroviaires, fluviale et routière et de bassins d’emplois voisins potentiellement pourvoyeurs de main-d’œuvre compétente. Sans oublier l’implantation des alsaciens qui ont choisis de rester français.
    A partir de 1878, DMC, spécialisée dans les activités textiles, y fabrique des fils de coton et des lacets. En 1960, face aux difficultés de l’industrie DMC rapatrie la production de B sur son site de Mulhouse et cède les bâtiments à Bull. Bull fabriquera des périphériques informatiques jusqu’en 1991, date de la fermeture de l’usine. Cette entreprise a compté plus de 2500 salariés.
    Mais la ville sera surtout marquée par l’aventure industrielle d’Alstom…

    La SACM, née en 1872, est à la pointe de la technique dans la fabrication de locomotives et de grosses pièces mécaniques. En 1878, elle achète des terrains dans la plaine située au pied du Mont et du Salbert et le premier atelier démarre ses activités en mars 1879. Son effectif est constitué de 110 ouvriers et contre-maîtres qui arrivent des usines de Mulhouse et Strasbourg. Ce sont des ouvriers qualifiés et les premières pièces sortent rapidement de l’atelier : ce sont des affûts de canons qui équipent les forts en construction autour de la ville. On ne manquera pas d’y voir un clin d’œil à l’histoire.
    Dès l’année suivante, l’usine se recentre sur ses activités de fabrication de locomotives, ses effectifs s’élèvent à plus de 500 personnes. La demande augmentant fortement, il est décidé d’adjoindre des ateliers de forge, de chaudronnerie et d’usinage. Le site de Belfort renforce son indépendance par rapport aux approvisionnements alsaciens.
    Au gré des fluctuations de marché mais aussi des découvertes techniques, les industriels diversifient leurs productions.
    En 1888, en plus de la fabrication des locomotives et des métiers à tisser, un service électrique est créé pour la fabrication de générateur et moteurs sous licence de l’allemand Siemens. Les ingénieurs SACM vont très rapidement développer une technologie propre : la question de l’indépendance stratégique est évidente.
    Durant les deux décennies suivantes, les patrons-ingénieurs héritiers des pionniers de l’industrie mulhousienne ont le souci constant d’intégrer les innovations techniques et de créer de nouvelles activités. C’est grâce à cet état d’esprit que SACM sera à la pointe du développement dans nombre de domaines : câbles électriques en cuivre puis en aluminium, machines à vapeur « équicourant », alternateurs à haute fréquence, etc. Les effectifs ont continué à croître de manière importante.
    A la veille de la première guerre mondiale l’usine de Belfort est indépendante juridiquement. Elle compte 6700 ouvriers dans une agglomération de 40000 habitants : en 25 ans Belfort, la militaire, est aussi devenue une ville industrielle.
    Durant cette guerre, l’usine fabriquera exclusivement pour les besoins militaires. La réunification de 1918 a pour conséquence de réunir les 3 usines de la SACM et pour Belfort de se voir confier les fabrications électro-mécaniques d’avenir.
    Le principal concurrent de la SACM est la Compagnie Française Thomson-Houston. En 1928, SACM et CFTH décide de créer une filiale commune qui s’appellera : « Als-Thom » formée par l’usine SACM de Belfort et l’usine de Saint-Ouen de CFTH. Son siège est basé à Paris. L’objectif est de rationaliser les fabrications et d’affronter la concurrence mondiale.
    Alsthom fait d’emblée partie du peloton de tête des industries électromécaniques mondiales. L’usine de Belfort, qui regroupe 8000 salariés, devient l’établissement principal d’Alsthom où sont concentrés les savoir-faire et les outils à la pointe de la technique.
    La seconde guerre mondiale verra Alsthom retrouver sa production pour les besoins militaires. []

Par
Pour réagir aux articles,
écrire à evariste@gaucherepublicaine.org


Voir tous les articles de