Chronique d'Evariste

Le fatalisme sociologique, ou la maladie de la gauche

jeudi 27 octobre 2011
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Une étude récente1 menée par Julien Audemard, doctorant en sciences politiques, université de Montpellier-I et David Gouard, doctorant en sciences politiques à l’université de Montpellier nous permet de revenir sur l’angle mort dans la pensée de la gauche française et internationale : la marginalisation majoritaire de la classe populaire.
Malgré notre insistance à analyser la séquence Romano Prodi — Valter Veltroni en Italie dont les primaires ont rassemblé plus 4 millions pour la première primaire et plus de 3 millions pour la seconde pour aboutir in fine à un des plus grands désastres en Italie avec l’effondrement de la gauche italienne et la victoire sans partage de Silvio Berlusconi à la tête d’une majorité droite néolibérale — extrême droite. On nous répond que l’Italie n’est pas la France. Quel argument ! La primaire française vient de rassembler près de 3 millions de votants sur une consultation appelée uniquement par le PS et ses alliés et non par la gauche tout entière comme en Italie. Mais il est clair, que de nombreux électeurs Front de Gauche et écologistes ont participé à cette consultation et qu’Arnaud Montebourg et Martine Aubry en ont bénéficié.
Les critiques de la primaire qui arguent que seuls 6 % de l’électorat ont voté à ces primaires ont tort. Si les 6 % étaient représentatifs de l’électorat de gauche, nous ne verrions pas pourquoi critiquer cette consultation « restreinte ». Dans ce cas, nous aurions une fiabilité de l’information bien supérieure à un sondage sur 900 personnes.
Mais là où le bât blesse, c’est que ces 3 millions de votants sont en très grande distorsion par rapport à l’électorat de la gauche. Et de ce point de vue, l’exemple italien est à méditer. L’étude menée par nos deux doctorants nous le prouve.
Pour mieux comprendre cette étude, rappelons (« répéter, c’est enseigner » !) que la classe populaire (ouvriers et employés) représente 53 % de la population, les couches moyennes intermédiaires salariées 24 %, les cadres salariés 15 % et les couches moyennes non salariées environ 3 %.
Or l’étude montre qu’au premier tour, 75 % des votants étaient diplômés de l’enseignement supérieur et 70 % occupaient un poste de cadre ou de profession intermédiaire. La classe populaire représentant à peine 20 %. Si on rapproche 70 % des 39 % (24+15) et 53 % de 20 %, on a vite compris que les votants de la primaire ne sont pas représentatifs de l’électorat de gauche. Rappelons par exemple que l’électorat socialiste a voté à plus de 60 % non au traité constitutionnel européen et que la majorité de la gauche2 a voté non au traité constitutionnel européen.
De plus, les jeunes ont boudé la consultation (« la proportion de votants de 18-25 ans était deux fois moins importante que ce qu’elle représente sur les listes électorales ») contrairement aux seniors de plus de 60 ans. Ce qui fait dire aux auteurs de l’étude que l’électeur type de François Hollande est le cadre quinquagénaire et que les votants de la primaire ne sont pas représentatifs de l’électorat de gauche. Les votants de la primaire sont en fait des couches moyennes, intellectuelles et urbaines au moment la nouvelle géosociologie des territoires constate l’augmentation de la classe populaire dans les zones périurbaines et rurales.

Et ce qui est encore plus grave, c’est le fatalisme sociologique du PS, mais aussi de l’ensemble de la gauche. Le parti socialiste en pointe, mais y compris la gauche écologiste et la gauche d’alternative n’arrivent pas à sortir de ce fatalisme sociologique. Tout au plus, nous entendons les jérémiades des responsables et militants qui se lamentent sur le fait que la classe populaire et les jeunes ne viennent pas aux initiatives organisées pour les couches moyennes. Quand est-ce qu’une prise de conscience aura lieu qui entraînera ces derniers à comprendre qu’ils doivent changer de stratégie ! Parlons clair. Ne proposer que des lignes politiques différentes au peuple sans que les militants et les responsables comprennent qu’il faut aussi changer de stratégie, de façon de faire de la politique, de comportement politique et social, « c’est se tirer une balle dans le pied » pour espérer courir plus vite ! De plus en plus d’organisations politiques, syndicales, associatives et mutualistes, ne vivent qu’en cercle fermé, vicié, sans lien avec l’extérieur de leur organisation, avec comme seuls liens internes, la litanie des ressentis, des compassions et des invectives délivrées sur les listes électroniques de discussions internes. Et personne n’intervient en leur disant : « and so what », « et alors », quelle efficacité a cette addiction électronique ? En fait, tout cela procède du mépris du peuple et là il y a un travail culturel de grande ampleur à entreprendre. La vérité nous oblige à dire que certains syndicats et notamment certaines parties (mais pas toutes !) de la CGT ou à un degré moindre de Solidaires essaient d’inventer de nouvelles pratiques sociales. Mais elles sont souvent raillées par ceux qui se délectent dans les ressentis, les compassions et les invectives gratuites du net !

Organiser un travail culturel pour une transformation sociale et politique, voilà la priorité sans laquelle nous pouvons nous préparer aux futures déceptions et désillusions. De nombreux responsables et militants — et pas seulement de la gauche sociale libérale et écologique — espèrent ne pas avoir besoin de faire le travail de terrain auprès « des masses populaires » et ainsi « gagner du temps » en se comportant avec leurs leaders politiques charismatiques comme des croyants dans une messe évangélique. Pour sortir de ce noeud gordien, il semble impératif de prioriser les initiatives d’éducation populaire tournées vers l’action de toutes natures (conférences publiques, cycles d’université populaire, conférences gesticulées, ciné-débat, irruption de la musique et du théâtre dans la mobilisation, etc.) qui obligent les responsables et les militants d’avoir au moins un contact partiel au peuple et de sortir du cocon « nombrilaire » dans lequel ils se sont enfermés. C’est à ce prix que les responsables et militants prendront compte des messages des « Indignés » et autres manifestants des « printemps latino-américains, arabes, ou sud-européens ». Que les responsables et militants des organisations françaises politiques, syndicales, associatives ou mutualistes prennent garde, s’ils n’engagent pas aujourd’hui leur propre révolution culturelle, sur leurs lignes, mais aussi sur leurs stratégies et pratiques sociales, il se développera en France des mouvements sociaux en dehors de leurs propres pratiques. La nature a horreur du vide. Mais nous savons que la seule spontanéité ne résout pas les problèmes du monde.

  1. Jeunesse et milieux populaires, grands absents de la primaire, Par JULIEN AUDEMARD Doctorant en sciences politiques, université de Montpellier-I, DAVID GOUARD Doctorant en sciences politiques, université de Montpellier-I []
  2. représentant 31,3 % de l’électorat noniste []
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