Combat féministe

Olympe de Gouges, sa place est au Panthéon !

mercredi 26 août 2009
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1748-1793 . Unique auteure d’une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, elle avait aussi à dénoncer l’esclavage dans les colonies françaises. En vain, elle invita les femmes à revendiquer l’égalité avec les hommes. Elle fut la pionnière d’un combat féministe qui est encore très loin aujourd’hui d’être achevé.

« Les plus extravagants assurent que mes ouvrages ne m’appartiennent pas, qu’il y a trop d’énergie et de connaissance des lois dans mes écrits pour qu’ils soient le travail d’une femme. »

Nous sommes en mai 1789, à l’aube de la Révolution, et Olympe de Gouges répond à ses calomniateurs. Pour l’heure, elle a notamment écrit sur l’esclavage des Noirs avec une pièce de théâtre qui attend d’être jouée au Théâtre Français. Deux ans plus tard, elle sera l’auteure de la désormais célèbre Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (septembre 1791). C’est vrai, ses détracteurs ont raison, il faut de l’énergie et de la connaissance pour « décalquer » la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Homme es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi : qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? » Dix-sept articles pour déclarer les droits de la femme que la Déclaration « universelle » n’a pas su prendre en compte ; puis un postambule qui commence par « Femme, réveille-toi ». À l’homme de penser authentiquement ce qui est juste, à la femme la nécessité de se révolter. Tout y est dans cette Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, l’énergie de la transgression et de la provocation autant que la connaissance précise du droit et de la politique, de l’histoire en train de se faire.

Oui, Olympe de Gouges écrit pour dénoncer l’esclavage dès les années 1780 (« Apprendra-t-on avec indifférence que je fus la première qui m’occupais du sort déplorable des Nègres ? »). Elle est très active sur la scène publique par ses multiples écrits. À ce titre, elle est une héroïne de la Révolution française car elle monte sur l’échafaud non pour sa naissance et son rang mais pour son engagement politique. Celui-ci a commencé avec ses réflexions sur les Noirs, ou sur l’« impôt volontaire », et elle l’a vécu au point d’y perdre la vie. Girondine, elle fut guillotinée en 1793. Voilà pour les faits qui lui donnent, depuis récemment, seulement, un nom propre dans l’histoire de la Révolution. Avoir un nom propre, dans l’histoire, cela ne va pas de soi ; encore plus, il faut continuer à le dire, si c’est une femme. Dans les livres scolaires de nos enfants, Olympe de Gouges voisine avec des femmes d’exception, Flora Tristan et George Sand pour le XIXe siècle. Les femmes restent des figures à part, regroupées sur une page de manuel.

La citation donnée plus haut est de mai 1789 ; poursuivons : « Pitoyables et ridicules calomniateurs, on vous a appris à lire… Vous en avez tiré de grandes connaissances, qui vous empêchent de reconnaître qu’à chaque ligne de mes écrits, on y trouve le cachet de l’ignorance ; mais cette ignorance n’est pas incompatible avec un génie naturel, et, sans le génie, que produit l’instruction ? » On peut être ignorant et génial, dit-elle. En effet, certains disent qu’elle ne savait pas écrire et qu’il lui fallait un porte-plume pour dicter ses idées ; d’autres disent que, si, elle savait écrire. Par-delà l’histoire personnelle d’Olympe, à la fois ignorante pour elle-même et savante pour ses ennemis, se lit l’histoire plus générale de ces femmes qui transgressent les règles, qui sautent les obstacles : qu’importe l’instruction, si la nécessité d’écrire et d’agir s’impose ?

Olympe de Gouges fut, certes, une pionnière, pour dénoncer l’esclavage des Noirs et l’oppression des femmes. Elle fut aussi une femme libre, consciente de sa transgression : « Ô mon pauvre sexe, ô femmes qui n’avez rien acquis dans cette Révolution des droits de la nature, et dans ce partage populaire, qui n’osez même pas égaler les hommes en travers d’esprit et d’imagination : imitez-moi, rendez-vous utiles » (mars 1792).

En quoi fut-elle utile, Olympe de Gouges ? Comme femme politique, comme femme girondine, à la fois monarchiste et démocrate, dit-elle. Oui, Olympe se réclame du centre et non de la gauche radicale. Mais c’est peut-être ce qui permet certaines libertés intellectuelles et politiques. J’ai montré dans Muse de la raison que la gauche révolutionnaire, sous la plume de Sylvain Maréchal (rédacteur du Manifeste des égaux de Babeuf), refusait de penser l’égalité des sexes (rêvant d’interdire aux femmes d’apprendre à lire…). C’est un paradoxe désormais bien connu que les plus révolutionnaires ne sont pas les plus féministes. C’est vrai pour aujourd’hui comme pour hier ; je sais ne pas plaire en écrivant cela.

Venons-en à la Déclaration :

« L’oubli ou le mépris » des droits des femmes : ainsi vient le malheur des peuples, nous dit-elle. L’oubli d’un côté, le mépris de l’autre, deux traits des difficultés de la démocratie à venir. Dans les deux cas, les femmes sont mises hors jeu. Impossible, dit-elle.

« L’administration nocturne des femmes » : ainsi vécut l’Ancien Régime. Le pouvoir d’influence fut la face cachée du pouvoir public de la monarchie, dit-on. Et ce peut l’être encore : de l’oreiller au salon, de la chambre nocturne à la mondanité des réceptions, les images de femmes intrigantes perdurent ; les images, ou la réalité ?

« Monter à l’échafaud, monter à la tribune » : si les femmes montent à l’échafaud, il faut qu’on les laisse monter à la tribune. Si l’équation entre l’échafaud et la tribune n’a, on l’espère, plus d’avenir historique, elle a un sens politique : qui fait l’histoire ? Qui est responsable des événements et de la marche du temps ? Celui, celle qui monte à l’échafaud, ou celui, celle, qui monte à la tribune ? Réduire la responsabilité des femmes à leur culpabilité (bonne pour l’échafaud) est une erreur historique. En écartant le droit à la tribune, citoyenneté, gouvernement, les femmes furent privées de l’exercice de leur raison et de leur pouvoir. Accusées d’être responsables des désordres du monde, les femmes peuvent être coupables, sans être acceptées comme de véritables actrices de l’histoire. Drôle de place dans la causalité historique !

Depuis vingt ans, les féministes réclament l’entrée d’Olympe de Gouges au Panthéon, monument des grands hommes. Il est sûr que sa Déclaration des droits de la femme est non seulement un geste historique remarquable, mais aussi l’invitation à une pensée rigoureuse de l’universel.


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