Combat social

Comment faire gagner le mouvement social anti-Macron ?

jeudi 30 novembre 2017

Il s’agit ici de gagner contre les politiques libérales et non de « gagner » le leadership de l’opposition. Face à la guerre de classes amplifiée par Macron, le mouvement syndical revendicatif est confronté une nouvelle fois à cette question. La multiplication des journées d’actions ne suffit pas (18 en 2 ans1). Mais, il n’est pas complètement exact de dire que « les organisations ont défendu un pré carré et refusé de mener une vraie campagne nationale unitaire ». Solidaires, qui avait un stand sur le passage de la manifestation de la France insoumise, a proposé à l’ensemble des composantes du mouvement social de se rencontrer le 4 octobre2. Si elle s’est retrouvée être la seule composante syndicale nationale à participer à cette tentative, on peut se poser la question du « pourquoi » ? L’injonction faite de participer avec armes et bagages, mais sans aucun débat à la marche de la France insoumise du 23 septembre, n’a pas aidé. La FI devrait aussi balayer devant sa porte, d’autant que ce sont les salariés qui se déclarent proches de la CGT (51 %) et de Solidaires (53 %) qui ont le plus voté pour Mélenchon. Mettre nos difficultés sur le dos de la Charte d’Amiens est un contre-feu qui évite de s’interroger sur ses propres pratiques. Par ailleurs, il n’y a pas de recette magique. Une manifestation nationale3 ne garantit pas plus un succès qu’une grève générale d’un jour. Là encore c’est dans un cadre de construction de la lutte dans la durée qu’une telle manifestation peut devenir déterminante.

Est-il utile de rappeler que le mouvement syndical gagne sur un enjeu national lorsque la grève se généralise et permet d’occuper les entreprises et la rue de façon durable (36, 68, 95) ? Le problème est, qu’en dehors des incantations gauchistes, la grève ne se reconduit pas pour l’instant, même si certaines équipes syndicales y travaillent.

Un contexte post-électoral difficile

Il est toujours difficile de mobiliser juste après une séquence électorale (présidentielle ; législatives) aussi prégnante dans la vie politique en France. Il y a une certaine légitimité dans les têtes. Il n’est donc pas inutile de rappeler le score de Macron au premier tour. Score qui a bénéficié d’une crainte d’un duel Fillon-Le Pen au second tour. Il n’est pas inutile de rappeler le nombre de votes blancs et d’abstentionnistes du second tour. Il serait utile de rappeler qu’être élu ne donne pas les pleins pouvoirs et que cela donne l’obligation de travailler pour le bien commun. Il y a à travailler sur la représentation de l’élu-e : pas un-e chef-fe, mais un représentant et un délégué. Cela peut aussi se faire en lien avec les pratiques explicitées de fonctionnements horizontaux des structures syndicales, associatives, politiques et un projet pour une République sociale. Évidemment en lien avec la démonstration rationnelle de la nocivité de ces contre-réformes. Encore faut-il une campagne d’opinion qui donne les armes du combat social.

Une éducation populaire insuffisante

Les organisations syndicales ont-elles fait le maximum dans ce domaine ? Localement et parfois unitairement, oui. Sur l’ensemble du territoire, sans doute très insuffisamment. Parler d’éducation populaire, c’est non seulement faire de la formation syndicale des adhérent-e-s et des salarié-e-s dans les entreprises, mais c’est aussi organiser des réunions dans les quartiers populaires (dans les facs etc.) pour essayer de toucher les parties du salariat qui sont en dehors du syndicalisme (TPE, précaires etc.). La classe bourgeoise dispose des principaux relais médiatiques. Les « réseaux sociaux » ne suffisent pas à toucher les plus exploité-e-s. Rien ne remplace l’échange direct, les exemples concrets pour faire prendre conscience de la gravité et de la violence des contre-réformes Macron. Deux exemples de croyances4 à déconstruire : ces « réformes seraient un mal nécessaire » et « les référendums d’entreprises seraient une bonne idée ». Toutes les politiques qui ont été demandées par le Medef n’ont pas fait reculer le chômage :

– Quel recul du chômage grâce aux ENCA (emplois nouveaux à contraintes allégées) de 1986 demandés par Yvon Gattaz (père de l’actuel Gattaz du Medef) ?

– Qui se souvient des accords de branches de Fillon en 2004 ? Du « Nouveau pacte pour l’emploi » de Borloo en 2005 ?

– Doit-on rappeler le bouclier fiscal de Sarkozy ainsi que sa baisse de l’impôt sur la grande fortune, sans compter les allègements des cotisations sociales en 2007 ?

– Sans oublier le CDD « à objet défini » – ancêtre du contrat de chantier de Macron – de Sarkozy en 2008 ?

– Des mesures Rebsamen en 2015, avec réduction des instances représentatives, allègement de la loi sur la pénibilité, doublement de la durée des CDD, etc.

– Enfin la loi El Khomri avec la négociation au niveau de l’entreprise pour le temps de travail etc.

– Faut-il parler du CICE, du Pacte de responsabilité et du million d’emplois promis par le fils Gattaz ?

En Allemagne, les accords Hartz qui sont dans la même veine, ont surtout augmenté la précarité et le nombre de travailleurs pauvres.

« En Argentine et au Brésil, la réforme du Code du travail est la copie conforme de celle qu’on nous présente en France. Avec un objectif, la baisse du coût du travail pour des salariés payés, en moyenne, quatre fois moins que chez nous. » Phillipe Martinez, secrétaire général de la CGT, L’Humanité du 9 novembre 2017.

Donc le prétexte de la compétitivité en France est un leurre, puisque des salarié-e-s payé-e-s 4 fois moins cher sont quand même attaqué-e-s dans leurs droits. En clair, le capitalisme actionnarial ne s’arrêtera jamais de lui-même dans sa recherche de la baisse du coût du travail et de l’augmentation des dividendes versés aux actionnaires.

Les référendums d’entreprise sont initiés par les patrons, la question posée aussi. Elle ressemble souvent à un chantage à l’emploi. Le choix est entre accepter des reculs sociaux ou la fermeture de l’entreprise. C’est ce qu’on appelle « voter avec le pistolet sur la tempe »…

L’unité ne se décrète pas, elle se construit… ou pas

Souvent le reproche est fait aux syndicalistes qu’il y aurait trop de syndicats5. Il y aurait des progrès à faire sans doute. Mais en prenant en compte le réel. Aujourd’hui, il y a des désaccords majeurs entre l’axe CGT/Solidaires/FSU et l’axe CFDT. Les uns combattent le libéralisme tout en développant des axes de transformation sociale (CGT/Solidaires/FSU), les autres s’en accommodent très bien (CFDT). La situation de FO étant flottante (contre le libéralisme, mais pour le statu quo).

L’unité incantatoire se fait au prix de contenus revendicatifs pauvres et de mobilisations sans cesse freinées. Il suffit de se rappeler la position de la CFDT après la mobilisation unitaire et encourageante de la fonction publique du 10 octobre 2017 : on ne parle pas des ordonnances Macron, on se revoit le 24 octobre, pour finalement s’opposer à toute mobilisation. En effet la CFDT trouve des points positifs aux ordonnances Macron. Cette direction confédérale trouve toujours un os à ronger dans les projets gouvernementaux (des places symboliques dans les conseils d’administration)… Sans doute est-ce surtout une place de premier de la classe qu’elle cherche. Pas certain que le capitalisme financier ait besoin de la CFDT, tant il se sent tout puissant.

L’axe CGT/FSU/Solidaires a la responsabilité d’impulser les initiatives de façon unitaire envers les salarié-e-s. Cela peut faire bouger les choses au sein de FO, et même dans certains secteurs CFDT, UNSA, CFTC, CGC… Pour autant, il y a encore un bout de chemin à faire pour que le patriotisme d’appareil soit relégué au placard. Là encore, parlons de ce qui fonctionne : les stages intersyndicaux CGT/FSU/Solidaires femmes6 organisés depuis 20 ans devraient inspirer d’autres initiatives co-organisées. La convergence de services publics qui localement permet une articulation salarié-e-s/usagers/élus est aussi une dynamique qui mériterait d’être mieux intégrée dans les syndicats et les unions interprofessionnelles. Dans les exemples unitaires ancrés dans le réel et la durée, on peut rappeler l’inter-organisation des retraité-e-s, appelée groupe des 9. Groupe des 9 qui rassemble syndicats (sauf la CFDT) et associations de retraité-e-s. Il faut encore signaler l’intersyndicale anti-FN…

Les initiatives unitaires locales doivent également être valorisées, relayées et multipliées au sein des unions départementales. L’unité se fera au « sommet » quand elle sera massive à la base, car c’est bien l’unité des travailleurs dont il est question et non d’unité d’appareils. Mais pour cela il faut construire une pensée professionnelle et interprofessionnelle et des mobilisations partagées dans la durée. Cela va bien au-delà d’un tract et cela prend du temps.

Retrouver le chemin des Jours heureux

Au-delà de l’abrogation des textes El Khomri et Macron, cette unité a donc besoin de se construire sur des axes programmatiques unifiants (liste non limitative) :

• Des axes transversaux universels : laïcité, féminisme, antiracisme radical, écologie sociale…
• La redistribution des richesses (par les salaires et l’impôt), la réduction du temps de travail avec les embauches correspondantes ;
Une protection sociale à 100 %7. (100 % pour le remboursement des frais de santé ; 100 % financée par les cotisations sociales, 100 % autogérée par les salarié-e-s via leurs élus syndicaux) ;
• Poser la question de la propriété du travail et des moyens de production, donc de la place des salariés dans la gestion des entreprises. Finalité de la production et du travail ? Propriété d’usage ? Socialisation ? SCOP ? Il semble que des milliers de patrons de PME vont partir à la retraite. Le mouvement syndical revendicatif ne devrait-il pas imposer aux pouvoirs publics d’aider financièrement les projets de reprise construits par les salarié-e-s de ces PME ? L’idée à remettre à l’ordre du jour est que ce sont les salarié-e-s qui produisent la richesse et que donc cette richesse produite doit leur appartenir. Et que les choix de production doivent aussi être débattus avec les salarié-e-s8 ;
Plus globalement, la question de la politique industrielle en France (en lien avec les questions écologiques et sociales) mériterait d’être envisagée ;
Quelle réponse à la précarité et au chômage? Une nouvelle branche de la Sécurité sociale qui sur la base d’un financement via des cotisations sociales, garantisse le revenu si l’activité de l’entreprise diminue ? Ou la formation si le/la salarié-e- recherche ou a besoin une nouvelle qualification ?9

Voilà des pistes de colloques et de stages intersyndicaux, qui, à l’instar de ceux du féminisme intersyndical, de l’intersyndicale anti-FN ou du mouvement unitaire des retraité-e-s, pourraient être des axes de (re)construction d’un syndicalisme qui ne se contentera pas de s’opposer aux multiples attaques du capitalisme libéral, mais serait à l’offensive et porteur d’espoirs et d’alternatives pour le salariat.

 

1 Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, dans L’Humanité du jeudi 9 novembre 2017 : « On ne lâchera rien sur les ordonnances, votées ou non ».

2 Lettre du 27 septembre 2017, Cécile Gondard-Lalanne et Éric Beynel, co-délégués généraux Solidaires national.

3 Là encore annoncer une manifestation d’un million de personnes sur les Champs-Élysées, alors qu’aucune rencontre n’a eu lieu, relève plus du coup médiatique que de la construction d’une campagne unitaire.

4 Sondage Harris interactive « Les Français et la réforme du Code du travail », 9 octobre 2017.

5 Même si c’est croquignolet, quand cela vient d’organisations politiques qui brillent,  comme chacun sait, par leur grand sens de l’unité et de la recomposition… sous leur bannière !

6 Lire l’excellent livre Toutes à y gagner. Vingt ans de féminisme intersyndical CGT/FSU/SOLIDAIRES, Éditions Syllepse.

7 Lire l’incontournable livre d’Olivier Nobile et Bernard Teper Pour en finir avec le trou de la Sécu, repenser la protection sociale au XXIème siècle.

8 Lire l’excellent livre de Bernard Teper Penser la république sociale pour le XXIème siècle.

9 En plus de l’ouvrage de Bernard Teper, on peut aussi lire « En finir avec les luttes défensives » de Bernard Friot dans Le Monde Diplomatique de novembre 2017.

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