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Dans quelle crise sommes-nous ? n°11

vendredi 7 juin 2019

« La crise c’est quand le vieux se meurt
et que le jeune hésite à naître.
»
Antonio Gramsci

La période entre juin 2018 et aujourd’hui a été marquée par deux événements importants : d’une part, une accélération des contradictions au sein du capital financier global, visible au travers d’un Brexit qui n’en finit pas ; d’autre part, un retour tonitruant de la lutte de classe à l’état brut dans l’une des puissances économiques des pays de l’OCDE, la France, avec le mouvement des Gilets jaunes.

Une révolte sociale dans l’espace OCDE

La onzième édition de notre chronique annuelle est forcément influencée par ce mouvement social qui dure maintenant depuis six mois.
Car depuis l’ouverture de la crise en 2007-2008, dite des « subprimes-Lehman », que nous rubriquons depuis plus d’une décennie (textes repris dans un ouvrage disponible sur ce site http://www.gaucherepublicaine.org/librairie#!/Dans-quelle-crise-sommes-nous/p/136493097, Ed. du Borrego, 2019), il n’avait pas été constaté de véritables révoltes sociales dans l’espace de l’OCDE. Certes, des crises politiques avaient eu lieu, en Espagne avec le mouvement des Indignés en 2011 puis en Grèce en 2015. Toutefois, l’aspect social avait été supplanté par l’aspect politique ou moral, principal vecteur de ces mouvements. En revanche, pour la première fois, émerge une confrontation de pure lutte de classe et c’est dans notre pays qu’elle prend place. Autre élément essentiel : la mobilisation des Gilets jaunes est « autonome », c’est-à-dire qu’elle ne résulte pas d’une intervention ou d’une manipulation politique, officielle ou non. Elle n’a pas non plus été profilée par les « communicants », comme ce fut le cas pour SOS Racisme dans les années 1980 ou aujourd’hui avec la mobilisation européenne de la jeunesse pour le « climat ».

La France, maillon faible de l’Europe capitaliste

Nous avions raison sur un point : la France est bien le maillon faible de l’Europe capitaliste, comme nous le supposions dans la conclusion de l’ouvrage précité. Jusqu’au 17 novembre dernier, le « grand radiateur monétaire », c’est-à-dire l’injection monstrueuse de liquidité monétaire par le haut (quantitative easing), égale ou peu différente d’une soustraction de la masse monétaire par le bas, par une « politique de rigueur » imposée, fonctionnait relativement bien. Les peuples des pays développés subissaient leur paupérisation sans grande réaction. Nous avions d’ailleurs signalé cet état de fait dans notre cinquième article de juin 2013 : « la crise n’a engendré aucune révolution sociale ». Cette passivité a pris fin en novembre 2018 avec le blocage des ronds-points partout en France.
Ainsi, le dispositif d’aliénation idéologique du capitalisme financier a montré ses limites, expliquant d’ailleurs l’affolement du « gestionnaire » Macron en décembre 2018, et l’octroi en catastrophe de 10 milliards d’euros, puis quatre mois plus tard de 7 milliards, avec l’autorisation de la Commission européenne. La tension sociale en France justifiait toutes les dérogations à la politique d’austérité, subitement mise entre parenthèses.

Gilets jaunes, acteurs et maîtres d’œuvre dans le processus de « transformation de la valeur en prix »

Il faut dire que l’alerte a été, et est encore, chaude pour la gouvernance française et européenne et pour deux raisons : d’une part, par la place des Gilets jaunes dans les rapports de production du capitalisme financier contemporain, et d’autre part par l’exemplarité d’un tel phénomène à l’orée d’une nouvelle crise financière qui pourrait éclater à court terme et se montrer extrêmement violente.
Sur le premier point, l’élément principal est la place sociale du mouvement des Gilets jaunes. Pour mieux la comprendre, reprenons la grille de lecture de Karl Marx. En dehors des jeunes retraités pauvres, de femmes à la tête de foyers monoparentaux, de chômeurs ou de précaires, le mouvement a rassemblé beaucoup de professionnels de la logistique ou encore d’auto-entrepreneurs reliés aux circuits de distribution et de communication des produits de consommation. Pour ces catégories, le prix du diesel est essentiel à leur survie économique ; son augmentation a d’ailleurs été l’étincelle qui a mis le feu aux barils de pétrole. Si nous reprenons la catégorisation du Capital du philosophe allemand, ces couches sociales ne sont pas participantes directement ou indirectement à l’extraction de la plus-value, ni en tant que fournisseurs de « travail vivant », comme la classe ouvrière laborieuse, ni en tant que réalisateurs du « travail mort », comme fabricants de machines outils ou de robots par exemple. Les travailleurs Gilets jaunes sont plutôt acteurs et maîtres d’œuvre dans le processus de « transformation de la valeur en prix ». Ils sont donc le chaînon permettant à la Sur-Valeur de se réaliser en Profit et de devenir un vecteur monétaire de reproduction du Capital. 
Or dans la France d’aujourd’hui, la politique volontaire de désindustrialisation a « délocalisé » une partie de la classe ouvrière en Chine ou dans d’autres pays au coût du travail faible. Par ailleurs, contrairement au dispositif productif allemand, notre pays a aussi perdu la fabrication des machines-outils ou des robots constituant l’essentiel du « travail mort ». En grossissant le trait, il ne reste que la « logistique », le « commercial » et son accompagnement communicationnel. D’où l’aspect stratégique de ce secteur en France, amputée qu’elle est d’une partie de la chaîne de création de Valeur pour métamorphoser la plus-value en profit. La captation du profit par les quelques monopoles français encore existants ne tient que par la circulation des marchandises (ce qui explique d’ailleurs en partie la qualité des infrastructures routières françaises… et le nombre de ronds-points !). Or, certes lentement mais sûrement, le coût du travail « vivant » en Chine ou ailleurs en Asie augmente. Par ailleurs le coût global du « travail mort » des robots ou des machines-outils numérisées est à la hausse également si l’on intègre les recherches et développements (R&D) très coûteux dans ce secteur. Ainsi, pour que le taux de profit se maintienne dans les pays de l’Europe du sud (hors du « dispositif » industriel allemand), une pression à la baisse est exercée sur les rémunérations des professionnels liées à la transformation de la valeur en prix, en particulier la logistique, le commercial et la communication, entraînant la baisse du niveau de vie des travailleurs de ces secteurs.
En tentant de bloquer les ronds-points et donc la circulation des marchandises, les Gilets jaunes ont montré que l’on pouvait perturber la réalisation du profit monétaire, remettant en cause le principe même des « circuits longs » mis en place depuis la fin des années 1970.
Second point important : le mouvement des Gilets jaunes constitue un précédent exemplaire pouvant servir de « répétition générale » dans la crise paroxystique qui s’annonce à très court terme, selon toute vraisemblance. Il y a aujourd’hui une sorte de consensus partagé par tous les « experts » sur le fait que la situation de déluge de liquidités ne pourra pas perdurer très longtemps. Or en France, le mouvement des Gilets jaunes sera passé par-là : l’expérience accumulée par des dizaines de milliers de citoyens devenus des militants de terrain et maillant le territoire français est un acquis formidable pour l’avenir. Par ailleurs, ce qui s’est passé depuis six mois prouve de nouveau que le cœur battant de la lutte de classe ne peut se situer que dans les couches sociales impliquées dans la réalisation du Profit et la circulation du Capital, et non à sa marge comme dans la fonction publique ou les « quartiers difficiles » par exemple. N’est vraiment potentiellement révolutionnaire que le mouvement des exploités au sens des acteurs de la circulation du Capital. Les couches périphériques, fonctionnaires, travailleurs intellectuels, jeunesse scolarisée, etc. ne sont que des renforts souhaitables, voire indispensables pour constituer une hégémonie politique, mais non le centre du mouvement social et de la pérennité de la résistance. Le mouvement des Gilets jaunes démontre qu’une révolution sociale est possible, même dans un pays dont le cœur de la classe ouvrière a été transplanté sur d’autres continents… aujourd’hui la démonstration est faite !

« Peuple travailleur » : la synthèse

Notons enfin que les débats théoriques de fond sont toujours tranchés par la réalité concrète. L’opposition entre les concepts d’hégémonie de la « classe ouvrière et de ses alliés » et la nouvelle définition d’un « Peuple » comme expression principale de la contradiction historique, vient peut-être de trouver une sorte de synthèse avec le mouvement de Gilets jaunes. Une classe sociale doit se définir objectivement et subjectivement : si la classe ouvrière n’est plus centrale en France, il existe bien un « Peuple travailleur » ayant conscience de lui-même mais aussi « central » dans la dialectique des rapports de production du capital financier. 
Mario Tronti, fondateur de l’Opéraïsme en Italie avait cette préscience en 2010 lorsqu’il écrivait : « Pour que la défaite politique ne se traduise pas en fin de l’histoire, il faut se ressaisir du fil là où il a été rompu, en refaire le nœud et repartir et aller de l’avant. L’issue est totus politicus. « Peuple travailleur » comme classe générale n’est possible qu’aujourd’hui, dans les conditions du travail étendu et parcellisé, diffus et morcelé, territorialisé et globalisé, travail marxien qui va de la besogne des mains à la besogne du concept, de l’emploi que l’on aime pas à l’emploi que l’on ne trouve pas, archipel d’îles qui font un continent. »
Ce débat théorique est d’une grande importance et doit se dérouler en particulier à la France insoumise où la tension est extrême entre un « populisme » théorisé par Ernesto Laclau, politologue argentin souvent qualifié de post-marxiste, et les tenants d’une ligne de « gauche ouvrière » plus classique.

Le « Grand radiateur monétaire » ne sert plus seulement aux banques

Certes, Macron est toujours en place, ce qui est finalement un moindre mal car une solution politicienne à une éventuelle démission du Président aurait imposé au pouvoir la droite dure alliée à l’extrême droite, en raison du rapport de force électoral actuel et sans dynamique révolutionnaire. Mais les dernières élections européennes ont révélé en France un pouvoir faible, soutenu par 11 % environ du corps électoral. A noter également que le Rassemblement national ne pèse pas plus et qu’il a même baissé en pourcentage par rapport au scrutin européen de 2014.
L’octroi, l’obole diront certains, de 17 milliards d’euros accordés aux Gilets jaunes n’est pas sans conséquences sur le plan de la politique financière : une petite partie de la création monétaire monstrueuse et permanente commence aussi à servir à éteindre les incendies sociaux. Ainsi, le « Grand radiateur monétaire » que nous avons souvent décrit ici, est utilisé maintenant pour un peu tout, et plus simplement à sauver les banques. D’où une contradiction terrible, car le risque d’inflation augmente et nécessiterait une hausse des taux directeurs des banques centrales… ce qui est impossible car cela entraînerait immédiatement la faillite pour les banques les plus exposées, en particulier en Italie, et également une crise obligataire dévastatrice.

Une politique monétaire Open bar

Loin de diminuer, comme l’avaient pourtant promis l’année dernière les banques centrales, la main sur le cœur, les quantitative easings ont augmenté encore à un rythme extravagant. Cette création monétaire a pris plusieurs formes :
– poursuite de rachat par les banques centrales des créances douteuses des banques par la modification des règles en vigueur pour le calcul de l’assiette des bilans des banques centrales,
– nouveaux prêts directs aux banques (TLTRO) par centaines de milliards d’euros à partir de septembre 2019,
– continuation, malgré les promesses, de la politique du taux d’intérêt à 0 % pour les banques.
Cette politique monétaire open bar a pour conséquence l’augmentation irrationnelle de certains actifs, en particulier les actions d’entreprises, totalement déconnectées de leurs rentabilités réelles, et celle de l’immobilier dans le centre des global cities, par exemple à Paris. Cette inflation est concomitante avec un ralentissement général de la croissance au niveau planétaire, et particulièrement accentué en Europe et en zone euro.
Cela ressemble à un sauve-qui-peut. Contrairement à la période 2010-2016, avant la prise de pouvoir par Trump aux États-Unis et le Brexit au Royaume-uni, il n’y a plus de stratégie financière globale cohérente. La contradiction au sein même du capitalisme, que nous avions signalée dans notre chronique de l’année passée, commence à provoquer une dislocation hors de tout contrôle.

L’option guerrière en embuscade ?

Une chose est certaine, cette situation ne peut perdurer longtemps. L’option guerrière peut revenir une nouvelle fois comme ultime possibilité pour dévaloriser des actifs et reprendre le contrôle sur des populations dont la combativité augmente, comme l’ont prouvé les Gilets jaunes. Mais c’est une option qui n’est pas sans risque, ce qui a fait d’ailleurs reculer Trump sur le dossier de la Corée du Nord. Une guerre contre l’Iran ne serait pas une promenade de santé. Et le Pentagone, après ses échecs en Afghanistan, en Irak et dernièrement en Syrie, est plutôt méfiant. L’Arabie Saoudite a beau mener un lobbying intense pro-guerre, celui-ci se heurte pour l’instant au scepticisme de l’US Army. Bref, pour le capitalisme financier intégré, comme il n’y a que des mauvaises solutions, il s’agit pour lui d’en choisir la « moins pire ».

Un si long Brexit

Sur le plan de l’Union européenne, le Brexit qui n’en finit pas est le symptôme d’un début de divergence au sein même de la finance. Car pour l’instant, et sans verser dans un emblématisme de mauvais aloi, nous assistons plutôt à une contradiction entre capitalisme industriel et capitalisme financier, en particulier aux États-Unis. Le débat sur le Brexit est intéressant car il semble indiquer qu’une fraction de la City, deuxième place financière mondiale, commence à soutenir l’option de la dislocation européenne. Boris Johnson en est l’instrument politique. L’idée d’instituer un paradis fiscal à 13 kilomètres du continent européen prend corps, avec la perspective d’un « Brexit dur », qui permettrait au Royaume-uni de reprendre sa pleine liberté sur l’établissement des règles commerciales et les règlements des échanges monétaires et financiers sur l’île. Un éventuel Brexit dur serait une catastrophe pour la zone euro, qui verrait certainement un déplacement massif d’actifs financiers vers Londres, actifs plus libres et mieux rémunérés. Cette perspective explique la lente érosion de l’euro depuis des mois. Dans ce cas de figure, les banques commerciales du continent, déjà fort mal en point à l’exemple de la Deutsche Bank, connaîtraient une baisse de leurs réserves disponibles. Les États européens devraient une nouvelle fois courir à leur secours. En ont-ils encore les moyens comme en 2007-2008 ? Rien n’est moins sûr. Si le Brexit n’en finit pas, c’est que la zone euro risque tout simplement une implosion.

Une conclusion sur les crypto-monnaies et la Chine

Concluons cette onzième édition par l’évolution des crypto-monnaies et la situation de la Chine. Sur le premier point, nous allons suivre systématiquement les évolutions dans les années qui viennent du Bitcoin et autres « altcoins » car, comme nous l’avions déjà signalé dès 2010 et rappelé ensuite, leur développement est important en tant qu’alternative de dernière instance. En effet, et ce fut le cas au XVIIe siècle et au début du XVIIIe avec le passage de la monnaie métallique à la monnaie papier, le changement de support monétaire est une possibilité extrême pour éviter un collapse inflationniste. Après une année 2018 où le Bitcoin a perdu près de 80 % de sa valeur, les monnaies électroniques ont marqué en 2019 une étape importante dans leur acceptation au niveau mondial. Le point déterminant est l’annonce du projet de Facebook (avec ses filiales Instagram et WhatsApp) de créer en 2020 une monnaie électronique. Pour ce projet nommé « Libra », Facebook avance au pas de charge, depuis une filiale suisse, pour proposer un système de paiement à ses 2 milliards d’utilisateurs. C’est une étape qui pointerait encore une fois l’hégémonisme américain sur la circulation monétaire mondiale, cette fois cryptographique. Certains investisseurs ne s’y sont pas trompés et le cours du Bitcoin a bondi pour se retrouver à 7 000 euros au 5 juin dernier, alors qu’il végétait à 3 300 euros au début de l’année. Les crypto-monnaies commencent à apparaître comme une solution à une nouvelle crise systémique… N’oublions pas que le Bitcoin fut créé en 2009 en réaction à la crise financière de 2007-2008.
Enfin, terminons comme à notre habitude sur la Chine. Celle-ci sort encore une fois victorieuse de la confrontation commerciale avec les États-Unis. L’augmentation massive des droits de douane décidée par Trump n’a pas fait baisser les importations chinoises aux États-Unis. Par contre, les droits de douane chinois, augmentés en réaction à l’offensive US, ont eu pour effet une réelle baisse des importations américaines en Chine. De fait, et c’était prévisible, Trump ne peut pas d’un claquement de doigt, ou d’un tweet, changer un dispositif industriel dont la mise en place s’est construite sur les quarante dernières années. Face à cette impasse, Trump joue la surenchère en black-listant Huawei avec le soutien des GAFA. Un pari risqué car les Chinois sont maintenant technologiquement supérieurs dans la télécommunication 5G. Tenter de bloquer le progrès est rarement une stratégie gagnante pour une puissance capitaliste. Trump risque une nouvelle fois d’être obligé de reculer, comme il l’a fait l’année dernière sur le dossier coréen.


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