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Afrique du Sud : “L’ANC ne peut pas simplement s’abriter derrière son histoire”

vendredi 10 janvier 2014
Par
Vice-recteur de l’université de Wits à Johannesburg
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NDLR : Cette entrevue du journal L’Humanité (17/12/2013), passé le temps de la commémoration unanime de Nelson Mandela par les médias, nous a parue  indispensable à la compréhension des enjeux actuels et pour illustrer comment la lutte des classes continue en Afrique du Sud.

Où en est l’Afrique du Sud alors que Nelson Mandela vient de disparaître ?

Adam Habib. La sphère publique, tout comme la sphère politique, a été déracialisée. Ce qui est une grande avancée. Mais la grande faiblesse de l’Afrique du Sud est qu’elle a, année après année, augmenté les inégalités économiques. Cela crée des problèmes terribles : les gens sont armés, il y a des crimes violents, violence encore contre les femmes et les enfants, gangstérisme, alcoolisme… qui sont des conséquences sociales. Cette violence se retrouve également dans les protestations sociales. L’Afrique du Sud est à un moment clé. Soit elle décide d’affronter ces défis, soit elle prend le risque d’un conflit ouvert dans la société. Rien n’est inévitable, dans un sens comme dans l’autre. Tout dépend du leadership politique.

Il y a une réaction violente de la population contre la corruption. Parce que ces affaires éclatent dans un contexte de grandes inégalités dans la société. Et si la direction de l’ANC apparaît complaisante, cela se retournera contre elle. En 2014, pour la première fois, ceux qui sont nés en 1994 pourront voter. L’ANC ne peut pas simplement s’abriter derrière son histoire. Elle doit enregistrer des victoires dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui.

Après vingt ans, l’ANC n’occupe plus seule la vie politique sud-africaine. On voit se développer une aile droite avec l’Alliance démocratique (DA) et même une extrême gauche qui remet en cause l’alliance entre le PC, 
le syndicat Cosatu et l’ANC. 
Qu’est-ce que cela signifie ?

Adam Habib. Le système politique devient beaucoup plus compétitif. Le DA a remporté environ 16 % des suffrages aux élections nationales de 2009. Il a eu un meilleur résultat encore lors des scrutins locaux. Il va certainement se renforcer encore, mais cela ne constitue pas réellement un danger immédiat pour l’ANC. 
Mais le DA ne s’adresse pas 
aux pauvres. Le mouvement Economic Freedom Fighter (EFF) de Julius Malema (ancien dirigeant de la Ligue des jeunes de l’ANC, expulsé depuis – NDLR) veut le faire mais il n’a pas les structures ni la sophistication politique nécessaire pour ça. D’autant que beaucoup de jeunes ne sont pas inscrits sur les listes électorales. 
Le vrai danger 
pour l’ANC est l’abstention.

De l’autre côté on voit le syndicat des métallurgistes, Numsa,
le plus important au sein 
de la Cosatu, menacer de quitter la confédération. Je ne pense pas que cela se fera rapidement. 
Mais si c’est le cas, alors ce sera 
le début, mais seulement le début, de l’émergence d’un nouveau parti des travailleurs. En tout il est nécessaire d’avoir un parti d’opposition viable parce que cela forcera l’ANC à être responsable devant ses électeurs.

Comment expliquer que la pauvreté et les inégalités progressent ?

Adam Habib. D’abord parce que 
nous essayons, depuis 1996, 
de mettre en place ce qui se fait ailleurs dans le monde et qu’on appelle une politique néolibérale. Or il faut affronter ces inégalités. Il existe maintenant un plan de développement national. Il est très utile. Mais il a une faiblesse : il prétend combattre les inégalités et la pauvreté avec les mêmes méthodes, ce qui est une erreur. Ce plan émet des recommandations pour l’industrialisation, 
pour de nouvelles opportunités entrepreneuriales, pour le développement de la formation… Ce qui est bon pour combattre la pauvreté. Mais en termes d’inégalités, non. Car cela profitera surtout à ceux qui ont déjà 
des moyens. Il faut donc des mesures spécifiques : permettre 
à ceux qui se trouvent dans le secteur de l’économie informelle de se retrouver dans le secteur formel, la redistribution des taxes, contenir l’immigration… Or cela n’apparaît pas dans le plan de développement. Pour construire un partenariat entre le business, le monde du travail et l’État, il faut parvenir à modérer les attentes. Mais vous ne pouvez modérer les attentes des pauvres que si vous modérez celles des riches. Les riches doivent faire des sacrifices en premier avant de demander la même chose aux pauvres. C’est l’héritage 
de Nelson Mandela. Une leçon que n’a pas comprise Jacob Zuma. Cette perte de confiance représente le grand défi pour l’ANC lors 
des élections de 2014.

Par
Vice-recteur de l’université de Wits à Johannesburg

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