Ecologie

L’emprise mortelle du capitalisme ou “ce que tout écologiste doit savoir à propos du capitalisme”

lundi 11 juin 2018
Par
Auteur de « Ne soyons pas des écologistes benêts », éd. Mille et une nuits, 2010.

Au moment de la commémoration du bicentenaire de la naissance de Karl Marx, la France a atteint le 5 mai son jour de dépassement, à savoir que si le monde vivait comme la France, il aurait déjà consommé l’ensemble des ressources naturelles que la planète peut renouveler en un an, consommation pour l’alimentation, le logement, le chauffage, le transport, la production. Dit autrement, l’empreinte écologique de la France est de 2,9 planètes (la moyenne mondiale est de 1,7). Nous vivons donc à crédit avec au final une menace la survie de l’Humanité.

En réponse à ce constat, on assiste depuis quelque temps à la (re)découverte de la pensée écologique de Karl Marx, citons « Karl Marx, penseur de l’écologie » par Henri Pena-Ruiz (édition du Seuil)1 qui rend hommage à l’ouvrage de l’américain John Bellamy Foster « Marx écologiste » (édition Amsterdam). C’est dans cette veine que l’on peut lire « Ce que tout écologiste doit savoir à propos du capitalisme », livre publié dans sa traduction française aux Éditions Critiques en 2017 que non seulement tout écologiste devrait lire, mais également tout citoyen un tant soit peu préoccupé par le futur de notre planète et de notre humanité. La thèse des deux auteurs, Fred Magdoff (professeur de sciences naturelles) et John Bellamy Foster (professeur de sociologie) est simple, la coexistence entre un mode de production fondé sur l’accumulation du capital et un environnement humainement viable est impossible. La dégradation de l’environnement n’est pas un accident, elle s’inscrit dans la logique du capitalisme et la voie de destruction planétaire restera ouverte tant que perdurera un tel système. La promesse d’un « capitalisme vert » ou l’espoir d’un salut écologique par de nouvelles technologies conservant l’ordre économique actuel ne sont qu’illusions. L’ouvrage constitue une réflexion salutaire et une synthèse claire sur les finalités non seulement du combat écologique (la durabilité) mais aussi du combat social (l’égalité), les deux ne pouvant se dissocier l’un de l’autre.

Ce qui est appelé crise écologique ne peut être réduite aujourd’hui à une seule question quelle qu’en soit son ampleur, mais à un ensemble de problèmes pour lesquels des seuils sont identifiés comme cruciaux pour le système terrestre: le changement climatique, l’acidification des océans, la dégradation de l’usage des sols, la détérioration de la biodiversité, l’utilisation globale d’eau douce, etc. Ce concept de « limites planétaires » traduit l’irréversibilité de plusieurs aspects de la crise écologique, comme l’élévation du niveau de la mer ou les conséquences de l’acidification des mers. De plus, le changement climatique ne se produit pas de façon régulière mais apparaît au contraire sous forme de points critiques alimentés par des réactions amplifiantes (rétroaction positive) qui peuvent accélérer le changement et ses formes : la fonte des glaces arctiques remplacées par l’eau bleue de la mer est une réaction amplifiante du fait de la diminution de la réflectivité de la terre (effet d’albédo), la fonte du permafrost (sols gelés de la toundra sibérienne) libère le méthane, puissant gaz à effet de serre, est également une réaction amplifiante du réchauffement climatique.

Les mises en garde de la communauté scientifique sont à présent récurrentes, la dernière en date, en novembre 2017, est celle de 15 000 scientifiques signant l’appel « Avant qu’il ne soit trop tard »2. En 1972, le fameux rapport du Club de Rome « Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance » concluait que sans changement, les limites de la croissance sur la planète seraient atteintes dans les 100 ans à venir. Le constat est confirmé par les mêmes auteurs quarante ans plus tard3. Le « business as usual » a amplifié la crise écologique et engendré en même temps un tel niveau d’inégalités qu’environ la moitié des êtres humains vivent dans une extrême pauvreté.

Certains écologistes pensent qu’il serait possible de résoudre la grande majorité des problèmes en remaniant le système économique dans le sens d’une plus grande efficacité énergétique et par l’invention de nouvelles technologies. Mais ce type d’ajustement ne répond pas à la question essentielle posée par les auteurs « Pourquoi la destruction du monde naturel se produit-elle ? » ajoutant qu’il est impossible de trouver des solutions réelles et durables, si nous ne sommes pas capables de répondre à cette question. La réponse se trouve dans la question et le titre de l’ouvrage.

L’impératif de croissance du capitalisme est lié à son fonctionnement intrinsèque à savoir une production et un échange dans le seul but de terminer avec plus d’argent qu’au début, c’est à dire de générer du profit, un dispositif d’autoproduction de l’argent selon la formule de Marx « Argent – Marchandise – Argent+ ». Le capital devient ainsi une valeur qui se développe de manière autonome sans limites à sa propre expansion et sans aucune considération des limites d’un monde fini. Au cours des trois derniers siècles, le capital s’est accru d’un facteur 1344. Cette dynamique d’accumulation du capital a secrété une « seconde nature » faite de tout ce qui constitue la société humaine mondialisée (routes, chemins de fer, plantations, métropoles, places financières, banques) dont il est si difficile de s’en extraire au point de citer la phrase de Slavoj Zizek « il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ». Et l’accent mis sur la consommation a fini par produire un changement dans l’usage du parler quotidien. Au lieu de parler de « personnes », de « population », de « public », il est d’usage d’employer le terme de « consommateur » et « la demande du consommateur » est une autre façon de créer une demande artificielle dans le but d’induire de nouveaux achats.

Les deux auteurs États-uniens puisent dans leur propre pays l’illustration du fonctionnement du système capitaliste et il est intéressant d’y noter quelques différences notamment par rapport au fondement de notre système de santé. Si l’essence du capitalisme n’est que l’accumulation du capitalisme, ils notent que « l’agriculture ne concerne pas la production de nourriture mais celles des profits ; la nourriture en est un effet collatéral. …. La sécurité sociale est un bien de consommation, la santé un produit dérivé ». La Sécurité sociale, mise en œuvre au lendemain de la Libération, montre bien la possibilité de s’extraire d’un système purement capitalistique et illustre le combat social actuel autour de la question de la santé et plus largement de la protection sociale.

Face à la crise écologique, l’argument est avancé que la croissance, même si celle-ci est déjà en état de stagnation dans les pays capitalistes développés, devrait être encore plus ralentie, voire arrêtée, pour avoir la possibilité de créer un environnement durable, ce que Marx nommait la « reproduction simple » ou « état stationnaire ». Les auteurs pointent dans cette « utopie de la croissance zéro » le fait qu’elle transgresse la force motrice qui est la base du capitalisme, c’est à dire un droit personnel pour le détenteur du capital à faire des profits au lieu de chercher à étendre la richesse produite. Une économie capitaliste à état stationnaire n’est concevable que par abstraction de la réalité des relations sociales et du pouvoir du système lui-même, ce qui rend indissociable la question écologique et la question sociale. Les auteurs illustrent ce propos en prenant l’évolution du chômage aux États-Unis en fonction du taux de croissance sur six décennies entre 1949 et 2008. Sur une décennie qui a vu une croissance très lente (moins de 1,1 % par an), le chômage n’a cessé d’augmenter tous les ans et c’est seulement lorsque le PIB augmente de plus de 5% annuellement que le chômage régresse en cours d’année. De tels taux de croissance ont été difficilement atteints dans l’économie américaine sauf en temps de guerre (le plein emploi arriva aux États-Unis lors de la seconde guerre mondiale). A l’opposé, pourrait-on dire, la qualité de l’environnement s’améliorera en période de récession : moins d’émissions d’usines, de rejets dans l’eau, moins d’extractions de ressources naturelles. Mais une telle vision pêche par un excès d’optimisme ou de naïveté car le système tentera de revitaliser l’accumulation du capital en retirant les protections environnementales, jugées comme un luxe trop cher dans des temps économiquement difficiles. On le voit directement et actuellement en France avec le projet de loi ELAN5 sur le logement qui envisage de revenir sur les fondamentaux de la Loi Littoral votée à l’unanimité en 1986 pour la protection du bord de mer (rempart contre les bétonneurs) et d’assouplir l’exigence d’accès aux handicapés pour les logements sociaux.

On pourra regretter dans l’essai des deux auteurs l’absence de développement sur le libre échange et le protectionnisme écologique et social, alors que les stratégies dominantes contre le réchauffement climatique se préoccupent davantage du capitalisme que de la préservation de la planète, dans ce qu’ils appellent « l’inversion du réel » dans la mesure où le capitalisme est perçu comme plus réel que l’environnement. Concrètement, ce type d’inversion figure par exemple dans l’article 3.5 de la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) adopté en 1992 qui stipule que le climat doit s’adapter au système économique capitaliste et non l’inverse : « il appartient aux Parties de travailler de concert à un système économique international qui soit porteur et ouvert et qui mène à une croissance économique et à un développement durables de toutes les Parties, en particulier des pays en développement, pour leur permettre de mieux s’attaquer aux problèmes posés par les changements climatiques. Il convient d’éviter que les mesures prises pour lutter contre les changements climatiques, y compris les mesures unilatérales, constituent un moyen d’imposer des discriminations arbitraires et injustifiables sur le plan du commerce international, ou des entraves déguisées à ce commerce ».

Dans la dernière partie de l’ouvrage, il est proposé des pistes pour une révolution écologique nécessaire pour aborder une crise qui ne peut être résolue en restant dans la logique du système économique/politique/social actuel. C’est bien à une transformation des relations sociales, aux rapports aux autres êtres humains et à la planète, et non à la recherche de moyens technologiques ou de solutions dictées par les lois du marché qu’il est fait appel. Les auteurs n’ont pas la naïveté de croire à la mise en œuvre effective d’une telle transition vers une économie écologique et démocratique demain matin à 8h30 (selon la formule consacrée) et l’urgence de la situation demande des actions immédiates à l’intérieur même du système capitaliste, dans les domaines de l’énergie (taxe carbone, arrêt des nouvelles centrales à charbon et de la production des huiles et gaz de schiste, recours aux énergies renouvelables, amélioration de l’efficacité énergétique), des transports et de l’urbanisme (développement des transports collectifs, réduction à la dépendance aux voitures et de l’expansion urbaine au détriment des zones rurales), de l’agriculture (orientation vers des systèmes non productivistes de cultures et d’élevage), de l’eau (bien commun non privatisable), des pêches (limitation des pêches par les navires-usines), mais également aux droits sociaux (droit à un travail utile et à un juste revenu, accès aux soins médicaux et droit à la santé, accès aux services publics).

Plus fondamentalement et à long terme, le besoin d’un développement humain durable nécessite de réduire non seulement l’empreinte carbone, mais également l’empreinte écologique, ce qui signifie que l’expansion économique mondiale et spécialement dans les pays riches doit être réduite. Une telle transition ne peut être abordée que par une planification écologique. Si le terme « planification » porte en lui-même une mauvaise réputation en souvenir de l’économie dirigée soviétique fortement bureaucratique, les auteurs ne se privent pas de rappeler que les grandes sociétés multinationales planifient leur production et leur distribution régulièrement pour leur propre profit. L’expérience des pays d’Amérique latine (Venezuela, Bolovie, Cuba) est source d’inspiration. On retrouve une telle approche en France par la proposition la France insoumise de constitutionnaliser la « régle verte » ouvrant à une politique de planification écologique6. Les expériences de transition vers un système non capitaliste montrent que rien ne sera facile. L’échec n’est pas inéluctable, il est utilement rappelé que la planification à Cuba a contribué à faire en sorte de créer un système éducatif et de santé très développé. En même temps, le Rapport planète vivante de 2006 de l’organisation WWF indiquait que Cuba était le seul pays au monde avec un niveau élevé de développement humain et une empreinte écologique par habitant en dessous de la moyenne mondiale.

3 Donella Meadows, Dennis Meadows & Jorgen Randers 2012. Les limites de a croissance (dans un monde fini). Ed. Rue de l’Echiquier, Paris.

4 Thomas Piketty 2013. Le Capital au XXIe siècle. Seuil, Paris.

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Auteur de « Ne soyons pas des écologistes benêts », éd. Mille et une nuits, 2010.

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