Laïcité

L’islam et la laïcité : entre malentendu lexicologique et refus de voir plaquer un concept ressenti comme étranger (2ème partie)

jeudi 9 septembre 2010
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2 – Inventaire des pays musulmans qui s’affichent comme «laïcs»

On ne sera pas surpris de faire le tour des pays musulmans qui s’affichent comme laïcs en les comptant sur les doigts d’une seule main. Pourtant, beaucoup des mouvements qui visaient à se débarrasser de la tutelle coloniale, notamment dans deux des pays du Maghreb, Tunisie et Algérie, les revendications laïques étaient très présentes.

Actuellement, un seul pays peut réellement s’affirmer comme étant un Etat laïc, même si cela tend à devoir être de plus en plus nuancé : la République turque, depuis la révolution kémaliste, a toujours maintenu comme fondement de ses institutions la laïcité qui fait l’objet des trois premiers articles de la Constitution de 1982, quand bien même ce serait sous une forme un peu détournée depuis le coup d’Etat militaire de 1980 et l’on verrait aujourd’hui une volonté du parti au pouvoir, l’AKP, en atténuer la rigueur.

Certaines tendances propres à des régimes militaires du Moyen-Orient, en Syrie et en Irak, ont pu donner à penser, qu’à un moment, une forme de laïcité s’y développait, mais celle-ci est toute de façade, car non garantie par une Constitution qui renvoie toujours à la suprématie du Livre Saint de l’Islam.

De même, on a pu croire qu’en Tunisie, voire dans l’Algérie postcoloniale, une forme de laïcité a pu apparaître ; là aussi, il n’en est rien, et les Constitutions renvoient de même à cette loi divine supérieure qui surplombe les institutions. En Tunisie, le Bourguiba des débuts de l’indépendance a su tenir tête aux religieux traditionalistes pour imposer une certaine laïcité, notamment en tenant tête aux shouyoukh de la faculté religieuse annexée à la grande mosquée Zituna de Tunis, pour faire adopter dans la Constitution de 1957 les principes de liberté de conscience et d’expression.

Mais, au fil de longues années de régime autocratique, il a été conduit à faire bien des concessions aux milieux religieux conservateurs, ne serait-ce que pour les récompenser d’avoir apporté leur caution au régime, sans négliger aussi les ferments de type populiste, afin d’éviter de choquer les sentiments populaires restés fondamentalement conservateurs. Quel revirement quand on a vu ce même Bourguiba dire en 1975 dans un de ses discours : «Si le régime présidentiel est l’un des régimes démocratiques adoptés dans les pays occidentaux, il a ses sources profondes dans l’Islam. La législation islamique n’en reconnaît pas d’autre… Le président n’est autre que l’imam dont l’investiture résulte du suffrage de la communauté nationale. L’imam dans l’Islam occupe une place considérable, l’obéissance qui lui est due fait corps dans le Coran avec celle qui est due à Dieu et au Prophète»1 .

La Syrie, qui reste fondamentalement un pays à majorité musulmane sunnite, compte cependant quelques minorités chrétiennes, mais est dirigée par les membres d’un petit groupe considéré comme hérétique par la majorité musulmane, le groupe calawite, qui cultive une forme de religion de type gnostique et prend sa source dans un chiisme avec lequel il n’a plus de vrai rapport. C’est à cette bizarrerie conjoncturelle que la Syrie se doit d’être officiellement laïque et, d’une certaine façon, protège aussi ses minorités religieuses des excès qui sont courants dans les autres pays à majorité musulmane.

Mais nous sommes là très éloignés d’une laïcité à la française, acceptée et consentie largement par une majorité de la population : elle tient en effet beaucoup plus au caractère policier et militaire du régime, et continue de fonder l’idéologie du parti dominant sans partage la scène politique syrienne, le parti baâth. Il ne faut pas oublier que la famille Assad a entendu il y a quelques années se rattacher au chiisme duodécimain, la religion dominante en Iran. La même chose a pu être dite pour l’ancien Irak sous la gouvernance de Saddam Hussein, alors qu’aujourd’hui les différentes communautés religieuses reviennent à leurs vieux démons d’opposition, majorité chiite contre minorité sunnite, sans compter les Kurdes, qui ne sont pas des Arabes.

Autrefois alliée du pouvoir et rejetée aujourd’hui pour cela, le tout sur le dos des communautés chrétiennes qui subsistent encore et qui n’aspirent qu’à quitter des terres chrétiennes depuis le début du christianisme, la communauté sunnite au pouvoir semblait protéger mieux ces dernières, du fait que minoritaires, les sunnites avaient aussi besoin de prendre appui sur d’autres minoritaires et de donner l’impression à qui voulait bien le croire d’être un régime officiellement «laïc».

Le seul pays musulman, mais non arabe celui-ci à se déclarer officiellement laïc est donc la Turquie kémaliste. En effet, la laïcité est le fondement de la République turque fondée par Mustafa Kemal. En 1924, Kemal supprimait le califat, et en 1937, il faisait introduire dans la Constitution le principe de la séparation de l’Etat et de la religion. Le principe de laïcité a été par la suite constamment réaffirmé par les deux Constitutions suivantes en 1961 et en 1982.

Cependant, il y a loin de la laïcité à la française à la laïcité alla turca, car c’est l’Etat qui continue à contrôler les activités cultuelles par le biais de la direction générale des Affaires religieuses, rattachée au Premier ministre et dirigée par un religieux. Les imams sont payés par l’Etat qui participe aussi à la construction des mosquées, quand les alévis (entre 20/25% de la population), les juifs et les chrétiens n’ont aucun de ces avantages; d’autant qu’à partir des années 1970, l’Etat turc a confisqué des biens appartenant à des communautés chrétiennes (rappelons la fermeture du séminaire orthodoxe d’Istanbul depuis une quarantaine d’années. Des discussions seraient en cours pour une éventuelle réouverture, mais qui traînent de façon indéfinie). Enfin, les citoyens non musulmans ne peuvent jamais accéder à des postes d’encadrement dans la Fonction publique et dans l’armée, ce qui n’est pas sans poser de graves questions quant à une intégration future de la Turquie à l’Union européenne.Cette laïcité a donc failli à sa mission de traiter l’ensemble des religions et des non religieux de manière égalitaire.

Par ailleurs, la République turque n’a jamais été véritablement à l’aise avec la sécularisation, ne serait-ce que parce que son processus n’implique pas nécessairement l’évacuation de la religion de l’espace public. Le retour du religieux dans l’espace politique date du passage au multipartisme en 1946 et reste très mal toléré par les élites attachées au kémalisme, notamment dans les milieux de l’armée et quelques groupes de kémalistes de type militaro-fachiste, comme les fameux «loups gris».

C’est ainsi que l’on a pu voir se créer en 1973 une opposition qualifiée de musukmane modérée avec le Parti du salut national, de la prospérité, de la vertu et de la félicité (AKP), arrivé aujourd’hui au pouvoir. Ce parti, qui proclame son adhésion à la démocratie et au principe de laïcité, porte aussi certaines traditions patriarcales de l’Islam (levée de l’interdiction du voile islamique pour les femmes enseignantes, médecins ou fonctionnaires sur leurs lieux de travail et volonté de lever cette interdiction aussi pour les étudiantes dans les universités d’Etat, mais port du voile libre dans les universités privées).

Par contre, ce même parti semble bien peu disert sur la possibilité qu’auraient les femmes de ne pas se voiler sur la demande des hommes de leurs familles, avec une persistance également des crimes d’honneur surtout appliqués contre les femmes. Tant et si bien qu’aujourd’hui la société turque semble un peu écartelée entre une sécularisation qui avance de façon indiscutable, mais aussi où, comme aux USA, le religieux investit de plus en plus l’espace public, tout en rentrant dans un moule démocratique.

Quant aux autres pays, hormis les rares moments des débuts de l’indépendance, comme en Egypte, en Algérie, ou aussi ailleurs comme sous le régime du Shah en Iran, la laïcité a fait long feu. Certains pays l’ont dès le départ rejetée, comme la République libanaise, qui s’est construite sur une structure confessionnelle de l’Etat telle que définie par le pacte de 1943. La citoyenneté y est totalement tributaire de l’appartenance confessionnelle à l’une des communautés reconnues comme faisant partie du pays. Le problème est qu’aujourd’hui les rapports de proportionnalité qui existaient en 1943 ne sont plus pertinents aujourd’hui, notamment à raison d’un fort accroissement de la communauté chiite, désireuse de plus de participation aux structures du pouvoir et souvent utilisée comme fer de lance pour fomenter des troubles dans le pays, soutenue tantôt par la Syrie, qui pleure la perte d’une région qu’elle a longtemps considérée comme lui appartenant, tantôt par l’Iran, autre puissance régionale qui tente de promouvoir une révolution islamique à l’image de la sienne en 1979. Reste que certaines élites religieuses du pays, notamment le mufti de la République libanaise, le shaykh Hasan Khaled, avait dit en 1977 à l’occasion de l’anniversaire du Prophète : «La première réforme morale à laquelle nous aspirons (…) est l’abrogation du confessionnalisme politique à tous les niveaux (…). La religion ne peut être un motif de ségrégation et de division que chez les peuples arriérés incapables de saisir l’unité à travers la diversité des choses, des idées et des valeurs…»2.

Mais, aujourd’hui, verrait-on un responsable religieux de cette stature répéter ce propos ? On peut en douter. Peut-être faudrait-il dire un mot de l’Algérie. Il y a une petite particularité qui mérite d’être remarquée d’abord et qui remonte au temps où l’Algérie était terre française, c’est que jamais, je dis bien jamais, la loi de 1905 ne s’y est appliquée à l’Islam, car le pouvoir de la République entendait garder le strict contrôle sur les différents personnels des mosquées, dont on pouvait craindre qu’ils fassent la promotion d’idées malvenues. Un seul pays prétendu, mais à différentes vitesses en fonction des populations concernées !

Reste qu’au départ des débats au sein des Algériens soucieux de se défaire de la tutelle française, dans la plate-forme de la Soumman de 1956, sans y être précisément nommée, la laïcité semblait y être défendue, puisque l’objectif était «la lutte pour la renaissance d’un Etat algérien sous la forme d’une République démocratique et sociale, et non la restauration d’une monarchie et d’une théocratie révolue. La révolution algérienne veut conquérir l’indépendance nationale pour instaurer une République démocratique et sociale, garantissant une véritable égalité entre les citoyens d’une même patrie et sans discrimination»3 .

Un peu plus tard, le programme de Tripoli en 1962 réclamait «l’ouverture rationnelle sur la science, les cultures étrangères et l’universalité de l’époque», quand la Constitution algérienne de 1963 posait que «la République algérienne assure à tous les citoyens sans distinction confessionnelle ou ethnique l’égalité devant la loi et garantit à chacun le respect de ses opinions, de ses croyances et le libre exercice des cultes». Plus d’un quart de siècle d’un pouvoir bureaucratique et militaire sous la férule d’un parti unique, sans plus aucune légitimité démocratique, malgré les incantations de départ, a révélé ses échecs lors des émeutes du mois d’octobre 1988.

Mais, dès le début des années 1970, une course s’était engagée entre les dirigeants du FLN et les islamistes pour la récupération d’un Islam traditionnel : de citoyens, les Algériens sont devenus des croyants, sous prétexte, disait en 1980 le ministre algérien des Affaires religieuses, qu’«avant d’être citoyen d’un Etat, le musulman est d’abord et avant tout un serviteur d’Allah»4 .

La politique d’arabisation, souvent menée en dépit du bon sens en Algérie, car faite par des Egyptiens qui ignoraient tout de l’arabe maghrébin, ont enseigné un arabe littéral, qui n’est pas compris du gros de la population, a servi aussi de prétexte pour islamiser les programmes scolaires et développer des enseignements religieux archaïques, tant dans le primaire que dans le secondaire. On a vu apparaître dès 1980 des instituts et facultés réservés aux enseignements religieux, en constant accroissement depuis la fin des années 1970 : en 1980, création à Alger de la Faculté de la chariaâ islamique, puis de la faculté des sciences islamiques à Constantine ; mais c’est aussi la promulgation du nouveau code de la famille en 1983, élaboré sur la base d’une directive du ministre de la Justice qui préconisait cela : les fondements sur lesquels ce code repose sont : le Coran, la tradition, le consensus, l’analogie, l’istihsân (ou équité, principe de préférence juridique), l’intérêt public et l’ijtihad (ou effort juridique) avec toutes ses conditions, afin d’«épurer la structure de la famille de tout ce qui n’est pas islamique».

En somme, c’est là un retour aux fondamentaux de la science juridique musulmane, mis en place aux VIIIe et IXe siècles de notre ère. Le résultat le plus tangible est que la femme est redevenue une mineure, soumise à la garde de son père ou de son mari. On peut douter que les combattantes de la révolution algérienne se soient battues pour ce résultat anachronique, mais le FLN, devenu «barbéfélène», a voulu, sans grand succès, donner des gages à la frange extrémiste afin de protéger ses prébendes.

Est-ce alors dire qu’Islam et laïcité sont absolument incompatibles ? Y aurait-il une forme de conception que l’on pourrait appeler «totalitaire» inhérente à l’Islam à raison d’un lien indéfectible entre les 3 D : din (religion), dunya (monde) et dawla (Etat) ? C’est là un point de vue qui a longtemps et souvent été partagé par ceux qui se sont attachés à l’étude de la société musulmane et de sa structure étatique et retenue aussi par beaucoup d’analystes occidentaux.

(A suivre)

  1. Cf. in La Presse, 25 mars 1975. []
  2. Cité in Mohammed-Cherif Ferdjani, Islamisme, laïcité et droits de l’homme, L’Harmattan, Paris 1991, p. 325. []
  3. Cité in Mohammed-Chérif Ferdjani, Islamisme, laïcité et droits de l’homme, op. cit., p. 322 []
  4. Cf. El moudjahid, 2 septembre 1980. []
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