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Turquie : le putsch préventif Suivi de « Le mystère du beauf' »

mercredi 27 juillet 2016
Turquie 07 16

Place Taksim

Istanbul, le 20 juillet 2016
Article publié en espagnol dans msur.es : http://msur.es/2016/07/20/topper-turquia-golpe/.
Texte traduit  par Alberto Arricruz, ainsi que l’Addendum du 24 juillet.

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Ce jour-là, le douzième jour des manifestations au parc Gezi d’Istanbul, une consigne commença à être relayée dans les réseaux sociaux : « Pas de théâtre ». Les manifestants avaient fait face à la police place Taksim, encaissant gaz lacrymogène et jets de canons à eau, nuit et jour. Mais ce matin-là fut différent ; ceux qui lançaient des cocktails Molotov étaient des hommes d’âge moyen vêtus de gros gilets, avec sur le nez le masque réglementaire des policiers – j’ai les photos.

L’utilisation d’agents provocateurs, qui fournissent à la police le prétexte suffisant pour charger, est un classique : à Istanbul, Athènes, Barcelone, Paris ou Berlin. On a aussi pu voir à Taksim des jeunes porteurs de pancartes mais avec la matraque réglementaire dépassant de leur sac à dos, juste avant une manifestation.

Rien de nouveau : la justice turque elle-même a démontré que les auteurs d’une attaque contre des Kurdes – à Semdinli en 2005 – étaient des agents camouflés.

« Ceci n’est pas un putsch »

« Ceci n’est pas un putsch, c’est du théâtre » : c’était le hashtag qui circulait dans Twitter au matin de ce samedi 16 juillet 2016, tandis que des avions de chasse effectuaient des vols rasants au dessus d’Ankara et d’Istanbul, et que le gouvernement commençait à déployer sa riposte a un mystérieux communiqué militaire accompagné d’un ballet confus de tanks dans les rues.

Ce fut un moment bien peu glorieux pour la deuxième plus grande armée de l’OTAN, qui s’enorgueillit de sa discipline militaire : voilà qu’ils ne savent même plus comment on fait un coup d’État !

Combien y avait-il d’agents provocateurs parmi les insurgés ? Combien de hauts gradés ont-ils participé en croyant sincèrement disposer d’un plan pour prendre le pouvoir ? Nous n’en savons rien. Nous ne savons pas qui a coordonné le putsch, qui a écrit le manifeste de proclamation de la prise de pouvoir émis à minuit depuis le quartier général des forces armées à Ankara. Personne n’a assumé.

Coordonner est un bien grand mot. Les mutins ont occupé le siège de la radiotélévision publique et obligé un journaliste à lire une proclamation ; mais sans apparaître eux-mêmes devant les caméras ; puis ils sont partis au bout d’un moment, pour ensuite, quelques heures plus tard, tenter de s’emparer sans succès du studio de la très influente chaîne d’information continue CNNTürk.

Ils ne se sont même pas approchés de l’autre grande chaîne télé, NTV. Par contre tous les politiques, du président Erdogan au premier ministre Binali Yildirim et à toutes les figures subalternes, ont pu appeler les télés et intervenir en direct à partir de leurs portables. Des membres du haut commandement militaire ont fait de même, pour déclarer leur loyauté au gouvernement. Personne ne les en a empêchés.

La fuite d’Erdogan

Dans une spectaculaire opération avec des hélicoptères, les putschistes mitraillèrent l’hôtel du littoral où Erdogan s’était installé en vacances, mais il était parti « un quart d’heure avant ». Personne ne s’avisa de surveiller son avion officiel, stationné dans l’aéroport voisin de Dalaman : Erdogan l’utilisa pour voler jusqu’à Istanbul, sans être inquiété par les avions de chasse rebelles. Quand il arriva à l’aéroport, les tanks s’étaient déjà retirés. Intimidés par la masse de manifestants, nous dit-on.

L’accueil d’Erdogan à l’aéroport a été une apothéose : un bain de foule massif. Sans craindre d’éventuels putschistes embusqués. Dans son premier discours, sans vergogne et avec l’aplomb et le ton épique caractéristique de ses meetings, il dénonça les responsables : la confrérie du prédicateur exilé Fetullah Gülen, celui qui jusqu’en 2013 avait été son plus solide allié mais dont Erdogan a fait depuis l’ennemi public numéro 1.

C’était la première fois que l’on affirmait que le réseau islamiste de Gülen (à l’apparence et au discours très démocratiques, et qui n’a jamais défendu le recours aux armes) était infiltré au sein des forces armées, jusqu’alors présentées comme un fief aux fermes convictions laïques.

Nous étions au courant de l’influence de Gülen au sein de la police et de la justice, à tout le moins jusqu’aux grandes purges initiées en 2014, jetant en prison des milliers de personnes. Mais c’est précisément la police, nous dit-on, qui s’est opposée au coup d’État et qui a arrêté les militaires insurgés.

Qui sont les auteurs du putsch ?

Le communiqué des putschistes ne contient aucun élément permettant de le rattacher à l’influence de Gülen : c’est une sorte de résumé des repères idéologiques de la vieille école kémaliste laïque. Il s’agissait, paraît-il, de camoufler sous ce discours kémaliste les vrais auteurs du complot…

Cela nous permet au moins de poser une première conclusion : ce putsch a été mené sous un faux drapeau, ce qui est conforme à la version officielle.

Alors que la télévision diffusait déjà les images de militaires putschistes désarmés et détenus, un avion effectua un bombardement du Parlement, en un acte de mépris suprême envers le concept de Démocratie. Voilà qui est impropre tant des gülenistes que des kémalistes, et étranger à toute logique militaire. À l’aube, avec Erdogan déjà en meeting à Istanbul, un autre avion largua deux bombes à proximité du palais présidentiel à Ankara, provoquant deux colonnes de fumée bien visibles dans le ciel. Les bombes sont tombées suffisamment près pour qu’Erdogan puisse dénoncer l’attaque de son palais ; mais elles sont tombées suffisamment loin pour ne causer aucun dégât à ce somptueux édifice construit sur commande d’Erdogan et à sa gloire.

L’amateurisme total de ce putsch, qui n’a atteint – et apparemment ne s’était donné – aucun objectif stratégique, semble étayer ce qui dès le lendemain est devenu la version officielle : un groupe « très réduit » au sein des forces armées se serait lancé dans une tentative désespérée.

Mais quelque chose ne colle pas dans cette version officielle : le gouvernement proclame que ce seraient les « manifestations populaires » désarmées qui auraient barré la route au coup d’État. Mais, si « l’écrasante majorité » des militaires – comme le dit le communiqué officiel de l’armée – s’est opposée au soulèvement : pourquoi a-t-il fallu que le peuple descende dans la rue ? Et pourquoi avoir arrêté, sous accusation de participation au putsch, 112 généraux et amiraux sur 356, soit un tiers des plus hauts gradés de l’armée ?

La réouverture de Taksim

Samedi à l’aube, les soldats insurgés se rendaient, en direct devant les caméras de télévision, à la police. En milieu de mâtinée, la situation était entièrement sous contrôle selon le gouvernement. Les opérations policières contre les casernes insurgées, avec quelque salve tirée en l’air, mettaient en scène l’humiliation des vaincus.

Pourtant, les manifestations citoyennes continuent : Erdogan a exhorté ses fidèles à rester dans les rues et les places « pour prévenir d’autres putschs ». Et il en est ainsi : la place Taksim est occupée par les manifestants, nuit après nuit.

Cette place où toute manifestation, toute marche, toute réunion politique, même celle de vingt jeunes brandissant des livres, est interdite et empêchée depuis trois ans, par un déploiement permanent de milliers de policiers… soudainement, Taksim est redevenue un lieu de rassemblement de foules faisant ondoyer des drapeaux. Mais avec une différence : ce ne sont plus des gauchistes réclamant la paix et la démocratie, maintenant ce sont des islamistes menés par des barbus coiffés du petit bonnet des mosquées fondamentalistes, au cri de Allah u Akbar. Et réclamant la peine de mort.

Ce que nous ne savons pas

Nous ne savons pas qui a monté le coup d’État. Nous n’avons entendu s’exprimer

aucun putschiste. Les soldats du rang ont déclaré tout ignorer : on leur aurait dit qu’ils sortaient en manœuvres. Akin Östürk, commandant des Force aériennes jusqu’en août dernier, présenté comme le leader du putsch (apparaissant sur des photos le visage tuméfié et avec une oreille bandée), a nié toute implication dans ses déclarations devant le Procureur.

Nous ignorons jusqu’où, au sein de l’armée, le mécontentement vis-à-vis de la dérive islamiste d’Erdogan aurait pu inciter certains échelons militaires à tenter ce que, en Turquie, les forces armées ont toujours considéré comme leur mission : corriger le cap de la démocratie. Il n’aura sans doute pas manqué quelques commandants qui se seraient ralliés de bonne fois à ce qu’ils auront cru être un coup d’État de plus (après 1960, 1971, 1980, 1997).

L’amateurisme du complot s’expliquerait par le fait que le plan aurait été découvert, obligeant les conspirateurs à avancer son exécution, mais cette version génère plus de mystères qu’elle n’en résout. Selon un communiqué militaire de ce mardi, les services secrets auraient alerté l’état-major le vendredi dès 16 heures qu’un coup d’État était imminent, et les commandants se seraient réunis pour interdire toute sortie de tank ou d’avion.

Sans que l’on sache comment – s’il est vrai que les putschistes n’étaient qu’une infime minorité – il y aurait eu une prise d’otage dans les services de l’état-major. Tout aussi curieusement, aucun commandant ne semble avoir donné l’ordre à ses unités d’intervenir contre les insurgés ; à tout le moins, aucun affrontement digne d’être mentionné ne s’est produit : le bilan final des soldats loyaux morts durant le coup d’État est de… 5 (auxquels il faut ajouter 62 policiers et 173 civils) face à 24 morts parmi les soldats mutinés.

Autrement dit : une infime minorité commet un putsch, mais l’écrasante majorité de l’armée ne fait rien et laisse le peuple se charger d’arrêter le coup d’État. Les plans sont connus au moins trois heures avant que ne sorte le premier blindé dans la rue, mais le président Erdogan quitte son lieu de vacances un quart d’heure avant l’arrivée du commando chargé de le capturer.

S’agit-il d’un « auto-coup d’État » préparé par le gouvernement et mis en exécution comme du théâtre ? Était-ce un vrai putsch mais inspiré par des agents infiltrés ? A-t-il simplement été découvert à l’avance mais on l’aurait laissé se dérouler pour mieux capturer tous ceux qui y participeraient ? Nous ne le savons pas.

Ce que nous savons

Ce que nous savons, c’est que la riposte du gouvernement a été chorégraphiée avec précision et efficience.

Au prix de 264 morts ? C’est ce que dit la presse. Voilà une autre curiosité : lors de tous les attentats récents (nombreux), la presse turque a informé en détail sur les hôpitaux où étaient amenées les victimes, et ces hôpitaux communiquaient le nombre de morts et de blessés ; les listes des personnes décédées étaient publiées.

Mais cette fois les médias n’ont envoyé personne monter la garde aux portes d’aucun hôpital. La liste la plus complète qui a pu être publiée ne compte que 23 victimes.

Ce que nous savons avec certitude, ce sont les résultats du coup d’État : une campagne de purge de très grande envergure. Deux heures avant que l’armée ne récupère le contrôle total – selon son propre communiqué, à 16 heures le samedi – le gouvernement avait déjà destitué 2 745 juges et procureurs. Il est impossible qu’à cette heure-là le pouvoir ait pu vérifier, un à un, l’implication dans le putsch, d’une manière ou d’une autre, de chacune des personnes révoquées.

Il apparaît clairement qu’une machine a été enclenchée avec des listes noires, très précises et préparées à l’avance. Ces listes noires se sont étendues dès lundi à la police – 7 900 agents suspendus – et le mardi aux autres ministères : 15 200 instituteurs écartés, avec plusieurs milliers de fonctionnaires des Finances, des Affaires sociales ou encore de Diyanet, le « ministère » de la Religion. 21 000 professeurs de l’enseignement privés se sont vu retirer leur licence. Au total, 49 000 personnes se sont retrouvées, du jour au lendemain, sans emploi. Tous les fonctionnaires ont interdiction de voyager à l’étranger. Le Conseil de l’enseignement supérieur a exigé la démission de tous les doyens des universités du pays, tant privées que publiques : TOUS. Leur situation sera examinée et ils seront remplacés par des personnes loyales à Erdogan.

Cette rénovation totale de l’administration, dans le but qu’elle ne soit plus formée que de gens affiliés au régime – car il s’agit bien de ça – rappelle un processus similaire qu’a connu l’Allemagne de 1933 à 1937 sous le nom de Gleichschaltung : la « synchronisation », qui jeta les bases du totalitarisme.

Pour ce faire, peu importe que les 49 000 personnes exclues aient ou non des sympathies pour la secte Gülen. D’autant que, sous l’angle idéologique, il n’y a aucune différence importante entre gülenistes et partisans d’Erdogan : jusqu’en 2013 ils travaillaient main dans la main en faveur de l’islamisation de la société et de la marginalisation des secteurs laïcs et kémalistes – et même plus, ils s’appuyaient l’un l’autre. Leur seule vraie différence, c’est l’identité de leur leader.

Désormais, on peut appeler « güléniste » n’importe que Turc dévot qui s’aviserait de critiquer Erdogan.

Mais si le gouvernement islamiste peut reléguer, licencier, jeter en prison n’importe quel fonctionnaire pieux par « désamour », que va-t-il faire de ceux qu’Erdogan a appelés dès 2013 gauchistes, athées, terroristes » ? Plusieurs semaines avant le putsch, le quotidien pro-gouvernemental Sabah qualifia de « sicaires gülénistes » les éditeurs de Cumhuriyet, le quotidien qui a osé – le seul en Turquie – reproduire la Une « blasphématoire » de Charlie Hebdo après le massacre de janvier 2015. C’est un peu comme si les éditeurs du journal en ligne de gauche espagnol diario.es se faisaient traiter de « sicaires de l’Opus Dei » … La propagande ne s’encombre plus de la moindre vraisemblance.

Le coup d’État préventif

On pourrait croire à un bégaiement de l’Histoire : ce n’est pas la première fois qu’un tiers des généraux turcs se retrouve derrière les barreaux. Il s’est produit la même chose au moment du macro procès d’Ergenekon, qui entre 2008 et 2013 envoya en prison des centaines de hauts gradés sous l’accusation de conspiration putschiste. C’est ce procès qui permit à l’AKP, le parti d’Erdogan, de briser la colonne vertébrale de forces armées trop puissantes et de mettre fin à la doctrine de la « démocratie sous tutelle ».

Mais en 2015, la justice a annulé toutes les condamnations : il s’avère que toutes les preuves, TOUTES, avaient été fabriquées par les gülénistes infiltrés dans la police, dans le but de détruire la bonne image de l’armée dans l’opinion. Erdogan, premier bénéficiaire de cette opération qui l’aura libéré pour toujours du risque de coup d’État, a pleuré des larmes de crocodile face aux turpitudes de ceux qui étaient alors sa force d’élite.

Nous sommes-nous trompés quand nous affirmions, ces dernières années, qu’un coup d’État ne pouvait plus se produire ? Cette possibilité était devenue particulièrement faible, aussi faible que dans n’importe quelle démocratie. Maintenant, tout risque a été définitivement éliminé.

Pour prévenir un coup d’État, rien de mieux qu’un coup d’État préventif. À partir de maintenant, il sera impossible de conspirer : aucun militaire ne saura s’il s’agit d’une nouvelle mise en scène de théâtre. Ce que nous avons vécu, c’est donc bien cela : un coup d’État préventif.

Mais l’armée n’en était pas la seule cible. Ce processus a pour but d’éliminer tout contre-pouvoir. Le pouvoir a annoncé, ce mercredi 19 juillet, des mesures que le Premier ministre Binali Yildirim a qualifié de « magnifiques » : instauration de l’État d’exception, projet de restaurer la peine de mort « à la demande du Peuple », suspension de la Convention européenne des Droits de l’Homme…

L’état d’exception donne au gouvernement le pouvoir illimité de gouverner par décret. Une configuration similaire à ce qui s’est passé en Allemagne en 1933, après le fameux incendie du Reichstag.

La nouvelle occupation de Taksim

Pendant ce temps, la place Taksim continue à être occupée, nuit après nuit, par des milliers de jeunes manifestants acclamant leur leader Erdogan. C’est peut-être là que se situait l’ambition la plus importante du putsch : la conquête des places, de l’espace public.

Car jusqu’à présent, les places, les manifestations, les drapeaux et les pancartes, tout cela était l’apanage de la gauche et des progressistes, des kémalistes et des laïques. Erdogan contrôlait certes le pouvoir, mais Taksim, le symbole d’Istanbul et de la Turquie, appartenait aux autres.

Ce n’est plus le cas. Depuis le 15 juillet 2016, trois ans après que les charges policières aient mis fin à la révolution de Taksim – une révolution progressiste, syndicaliste, démocratique et libérale – voilà Taksim de nouveau occupée par des masses populaires faisant ondoyer des drapeaux. Ils y promènent aussi un mannequin pendu à une potence.

C’est la contre-révolution.

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Addendum : Le mystère du beauf’

Istanbul, le 24 juillet 2016
Publié dans M’Sur en espagnol http://msur.es/2016/07/20/topper-turquia-golpe/4/

Plusieurs jours après le coup d’État manqué du 15 juillet dernier, des détails sur le déroulement – supposé – des faits ont été mis en lumière.

Un communiqué des Forces armées du mardi 19 juillet avait déjà indiqué que les services secrets turcs (connus sous l’acronyme MIT) avaient informé l’état-major à 16 h le 15 juillet, jour du coup d’État. Dans un autre communiqué des forces armées, diffusé le 21 et dont le fac-similé a été reproduit par l’agence de presse parapublique Anadolu, cette donnée a été confirmée : vers 16 h, le MIT a prévenu les chefs de l’armée, qui se sont réunis immédiatement pour prendre des mesures. À 19 h 26, ces chefs donnèrent l’ordre à la direction des forces aériennes d’interrompre tous les vols et de ne permettre aucun décollage, ordre réitéré à 19 h 56 puis à 20 h 31.

Mais certaines unités désobéirent et vers 21 h 45 des avions aux mains des putschistes décollèrent, selon ce qu’affirme le communiqué des forces armées. Vers 22 h, des habitants d’Ankara commencèrent à s’inquiéter des survols de la ville par des chasseurs. À 22 30, la chaîne d’infos CNNTürk diffusa un sms informant du barrage sur le pont du Bosphore à Istanbul, érigé par plusieurs unités militaires.

À 23 h, le Premier ministre Binali Yildirim confirma, au cours d’un appel téléphonique à la chaîne de télé NTV, qu’il s’agissait d’un coup d’État militaire. Selon ce qu’a indiqué postérieurement la presse, il en aurait été informé par le ministre de l’Intérieur, Efkan Ala.

Efkan Ala l’aurait lui-même appris par le chef du MIT, Hakan Fidan, après son atterrissage à Ankara par le vol nocturne depuis Erzurum : Fidan l’aurait appelé pour lui dire « nous sommes en train d’être bombardés », selon le récit fait par Ala à NTV. Il n’a pas précisé l’heure de l’appel, mais on peut supposer qu’il était dans le vol de Turkish Airlines décollant à 21 h 25 et atterrissant à Ankara à 22 h 55. Le quotidien Hürriyet Daily News affirme qu’Ala dit avoir appris le putsch vers 23h.

Le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavusoglu, en déplacement à Samsun, a dit avoir appris le putsch par le secrétaire personnel du président Erdogan, après avoir été alerté par sa femme, qui entendait les survols des avions de chasse au-dessus d’Ankara.

Le jeudi 20 juillet, Erdogan a affirmé, dans une interview donnée à la chaîne Al Jazira, qu’il a appris le putsch par son beau-frère. Il n’a pas précisé à quelle heure. Mais nous disposons d’un relevé détaillé du déroulement de la soirée d’Erdogan, diffusé sur la chaîne CNNTürk le 16 juillet par Ali Gündogan, le correspondant de l’agence de presse DHA à Marmaris (province de Mugla).

Vers 23 h 30, plusieurs correspondants de presse, dont Gündogan, reçurent un appel de la police leur demandant de se rendre à l’hôtel Grand Yazici Club Turban, ce qu’ils firent immédiatement « car le président passait ses vacances dans le secteur » (sic). Ils furent accueillis par des équipes de sécurité et conduits à l’hôtel Grand Yazici Mares (500 m plus au sud). Après une demi-heure d’attente, ils furent reçus par le président Erdogan, qui était en compagnie de son gendre, le ministre de l’Énergie Berat Albayrak.

À 00 h 23 le samedi, la déclaration d’Erdogan sur le putsch était diffusée par DHA et d’autres médias. À 00 h 42, Erdogan posait encore pour des photos à l’hôtel. Peu de temps après, un convoi de véhicules quittait l’hôtel en direction du sud puis, 10 minutes plus tard, un hélicoptère décollait vers le large, tandis que le convoi de véhicules revenait à l’hôtel.

C’est environ une heure et demie plus tard qu’a eu lieu l’attaque de l’hôtel par des hélicoptères de combat, précise encore le texte d’Ali Gündogan. Erdogan a affirmé avoir échappé « à un quart d’heure près » à cet assaut.

Nous avons trois possibilités :

a) Les services secrets n’ont pas voulu prévenir le gouvernement d’un putsch imminent ;

b) Les forces armées mentent quand elles disent avoir été informées à 16 h, c’est-à-dire cinq heures avant le début du putsch et six heures avant le gouvernement ;

c) Le gouvernement ment quand il prétend n’avoir rien su avant 23 h.

Dans l’hypothèse a), le MIT aurait protégé les putschistes. Dans ce cas les services secrets devraient déjà avoir été entièrement démantelés et leur chef, Hakan Fidan, devrait croupir en prison. Mais il reste en poste.

Dans l’hypothèse b), reste à savoir pourquoi les chefs des forces armées auraient couvert le MIT et auraient édicté des ordres contre les putschistes – si toutefois ces ordres ont bien existé.

Dans l’hypothèse c), il nous reste à savoir pourquoi le gouvernement a besoin de feindre qu’il n’a rien su, et qu’il a été mis au courant par le beauf’.

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