Education populaire

Deux textes de Denis Kessler pour servir à l’éducation populaire La ligne politique du mouvement réformateur néolibéral

samedi 11 juin 2016

NDLR – Ces deux textes de Denis Kessler, ex-vice-président du Medef, datant respectivement de 2007 et 2013, sont d’extraordinaires documents de base pour une éducation populaire refondée (un grand merci à notre ami Yves pour l’envoi du second texte). Tout y est, tout est dit ! La ligne politique du mouvement réformateur néolibéral y est inscrite de façon magistrale.

Comprendre la ligne politique de notre adversaire principal – le mouvement réformateur néolibéral- est la première étape de la bataille pour reprendre l’hégémonie culturelle nécessaire pour passer des politiques d’austérité, aujourd’hui consubstantielle au capitalisme, vers le chemin de l’émancipation humaine. Il faut tout faire pour appeler les responsables d’organisations militantes à programmer des initiatives d’éducation populaire sur la base de ces deux textes pour comprendre le réel qui se cache derrière le visible. Car si on ne regarde que le visible sans comprendre le réel, on n’est pas prêt pour la transformation sociale et politique. C’est une des causes du fait que la gauche de la gauche n’est pas la gauche de gauche qu’il faudrait pour retrouver le soutien populaire pour renouer avec le chemin de l’émancipation. « Partir du réel pour aller à l’idéal », disait Jean Jaurès ! Il ne disait pas « Partir du visible » ! Comprendre la substantifique moelle de ces deux textes et les lois tendancielles du capitalisme permet de construire un avenir enfin émancipateur et un nouveau modèle politique alternatif au capitalisme producteur des politiques d’austérité. Cela permet d’éviter l’idéalisme, le solipsisme, la croyance que le seul volontarisme suffit, les politiques keynésiennes, le communautarisme, la croyance du passage direct au paradis idéalisé, autant d’impasses qui empêchent de passer de la gauche de la gauche à une gauche de gauche.

1 – Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde !

Revue Challenges le 4 octobre 2007

Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie.

Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme…

A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !

A l’époque se forge un pacte politique entre les gaullistes et les communistes. Ce programme est un compromis qui a permis aux premiers que la France ne devienne pas une démocratie populaire, et aux seconds d’obtenir des avancées – toujours qualifiées d’« historiques » – et de cristalliser dans des codes ou des statuts des positions politiques acquises.

Ce compromis, forgé à une période très chaude et particulière de notre histoire contemporaine (où les chars russes étaient à deux étapes du Tour de France, comme aurait dit le Général), se traduit par la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif et la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, le conventionnement du marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc.

Cette « architecture » singulière a tenu tant bien que mal pendant plus d’un demi-siècle. Elle a même été renforcée en 1981, à contresens de l’histoire, par le programme commun. Pourtant, elle est à l’évidence complètement dépassée, inefficace, datée. Elle ne permet plus à notre pays de s’adapter aux nouvelles exigences économiques, sociales, internationales. Elle se traduit par un décrochage de notre nation par rapport à pratiquement tous ses partenaires.

Le problème de notre pays est qu’il sanctifie ses institutions, qu’il leur donne une vocation éternelle, qu’il les «tabouise» en quelque sorte. Si bien que lorsqu’elles existent, quiconque essaie de les réformer apparaît comme animé d’une intention diabolique. Et nombreux sont ceux qui s’érigent en gardien des temples sacrés, qui en tirent leur légitimité et leur position économique, sociale et politique. Et ceux qui s’attaquent à ces institutions d’après guerre apparaissent sacrilèges.

Il aura fallu attendre la chute du mur de Berlin, la quasi-disparition du parti communiste, la relégation de la CGT dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti socialiste comme conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait aussi que le débat interne au sein du monde gaulliste soit tranché, et que ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, laissent place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux. Désavouer les pères fondateurs n’est pas un problème qu’en psychanalyse.

2-Intervention à l’université d’été 2013 du Medef 

Jouy-en-Josas, les 28, 29 et 30 août 2013, discours relevé par transcription écrite.

C’est vrai d’une entreprise, c’est vrai d’un pays, j’aime bien ce thème de la France à l’offensive, la France à la conquête, etc . Il y a 3 conditions à remplir la théorie des 3 « V » :

– D’abord, il faut une vision, il faut une vision pur un pays, il faut une vision pour une entreprise, il faut une vision : Qu’est-ce que l’on veut faire collectivement, où veut-on aller, quels choix fondamentaux de l’organisation, quels objectifs nous nous donnons. Sans vision ce n’est pas la peine de croire que l’on partira à l’offensive, à la conquête et que l’on retrouvera notre rôle dans le monde.

– La deuxième condition, cette deuxième « V », c’est la volonté, il faut une volonté de fer, évidemment il y a des obstacles, des vents contraires et les courants malins. Il faut arriver à faire en sorte – et c’est vrai d’un pays, c’est vrai d’une entreprise – du passage à l’action résolue qui est une condition sine qua non de la réussite. On ne passe pas à l’offensive si l’on n’a pas une volonté de fer, pas de fer blanc, je parle de vrai fer.

– La troisième condition, c’est d’avoir des Valeurs, des valeurs enracinées à tous les niveaux de la société comme dans l’entreprise, on a parlé tout-à-l’heure d’éthique. Sans valeur fondamentale, il ne faut pas croire que la volonté suffira et que la vision sera suffisante, ce n’est pas possible, là aussi, il faut combiner ces trois-là, voilà l’équation magique et si vous la réunissez, vous levez les troupes et vous accomplissez des destins d’entreprises ou des destins de pays absolument extraordinaire.

Il faut en permanence faire des choix, c’est ce que j’appelle la volonté, c’est ce que j’appelle l’action, il faut dire « oui » ou « non », c’est une discipline, dire « oui » ou « non » et non pas « peut-être », dire que l’on va nommer une commission comme à l’école il y a la petite et la grosse commission. Il faut trancher, il faut décider, il faut arbitrer. Dans une entreprise le temps passe vite et donc personne n’attends que l’on prenne la décision, les autres pays avancent, les autres entreprises avancent donc c’est fondamentale.

Il ne faut pas faire sans cesse des compromis boiteux, c’est l’horreur, et puis ce que je déteste aussi c’est ce que j’appelle des synthèses subtiles, non ! Il faut trancher, il y aura des contents et des mécontents mais au moins la collectivité progressera et avancera.

Il ne faut jamais donner du temps au temps, c’était sans doute la phrase la plus folle, dire à un pays qu’on peut se donner du temps. Donner du temps au temps, c’était l’amorce du déclin, on ne peut pas attendre, il faut toujours progresser, toujours aller de l’avant. Je ne vois pas comment on peut repartir, se lancer à la conquête si l’on continue de donner du temps au temps ! On n’a plus le temps !

Pour repartir à la conquête il faut avoir des principes et des règles pour les décisions, c’est encore une fois tous simple : il faut faire des choix en temps et en heure et ce sont ces principes et ces règles qui donnent du sens à l’action qui permettent justement, de concrétiser la vision, ça permet de réaliser le projet en d’autres termes, surtout un projet cohérent.

La cohérence donne la crédibilité, la crédibilité nourri la confiance, la confiance nourri la croissance, la croissance redonne de de l’espoir dans l’avenir, justifie et récompense les efforts qui ont été entrepris par la collectivité et permet à une entreprise, une nation de construire son avenir et de générer et garantir son indépendance.

Je vous propose un théorème d’une grande simplicité : sans règles claires pas de choix cohérent, sans choix cohérent pas de crédibilité, sans crédibilité pas de confiance sans confiance pas de croissance. A partir du ce moment où l’on a compris ces principes d’action, on les met résolument en œuvre.

Il faut sortir le plus rapidement, mesdames et messieurs de la patouille, de la politique de gribouille, et de la mélasse. Il faut y aller !

Il et tout à fait normal qu’une société soit composé de gens qui pousse à la roue et de gens qui mettent des bâtons dans les roues, c’est normal. En France, on s’est trompé de proportion, c’est le problème !

Je vais vous donner quelques règles de décision que je considère impératives pour retrouver une France conquérante pour gagner, il faut faire des choix, il faut à chaque fois orienter l’action.

On doit préférer la méritocratie – valeur républicaine à l’égalitarisme qui mène à la médiocratie – la récompense des efforts plutôt que l’incantation sans cesse entretenue de la notion de justice au service d’une logique de redistribution aveugle et opaque.

Il faut préférer l’accumulation à la redistribution, il faut préférer l’égalité des chances à l’égalité des situations, il faut préférer l’encouragement des talents, des entrepreneurs et des cadres plutôt que la suspicion à leur encontre et la taxation abusive du fruit de leur travail.

Il faut respecter la finance plutôt que la traiter en ennemi surtout qu’on peut éventuellement avoir besoin d’elle.

Nous devons toujours privilégier l’économique au social, le salaire direct aux prestations sociales, Le travail plutôt que la politique stupide de réduction du temps de travail, la défiscalisation des heures supplémentaires plutôt que la spoliation fiscal et social des revenus du travail de ceux qui BOSSENT.

Nous devons toujours rechercher l’équilibre entre les droits et les devoirs plutôt que l’octroi incessant et ininterrompu de nouveaux droits non financés et sans contrepartie.

Nous devons choisir sans état d’âme l’entrée dans la société de la connaissance plutôt que de laisser se propager à l’heure actuelle l’ignorance avec des générations mal formées qui rentre dans un monde qu’ils ne maîtriseront pas.

Nous devons soutenir l’innovation, nous devons soutenir le progrès scientifique plutôt que l’obscurantisme écologique.

Nous devons respecter les principes de raison et de responsabilité plutôt que le dangereux principe de précaution.

Mesdames et messieurs, nous devons investir dans le gaz de schiste plutôt que d’envisager le retour à la traction bovine. A cet égard je vous incite à relire la fable de La Fontaine intitulée, je crois,  « des lions tirés par des ânes ».

En matière de gestion publique, nous devons toujours préférer l’excédent récurrent au déficit structurel, les investissements publics aux dépenses de fonctionnement, les autoroutes droites aux 30 miles rond-point que les collectivités locales françaises ont construit depuis 30 ans en claquant 6 milliards d’euros. C’est aberrant ! La France tourne en rond, on sait pourquoi.

Privilégier les réformes de structures en profondeurs plutôt que le bricolage conjoncturel. Il faut privilégier un état qui exerce pleinement ses fonctions régaliennes plutôt qu’un état touche à tout qui intervient dans quantités de domaines dans lesquels il est inefficace.

S’agissant des entreprises et c’est notre responsabilité, nous devons préférer encourager les entreprises profitables indépendantes plutôt que les entreprises sous perfusion, les entreprises qui distribuent des dividendes que celles qui font des pertes régulières, des entrepreneurs ambitieux plutôt que de les accabler d’impôts et de réglementation.

En politique économiques nous devons aussi faire des choix – en permanence – soutenir l’offre, jamais la demande dans une économie ouverte.

Il faut soutenir l’investissement productif plutôt la consommation improductive.

Il faut faire le choix d’un pays attractif pour les investisseurs pour les entrepreneurs plutôt qu’un pays répulsif qui chassent talents, capitaux et fortunes.

Nous devons donner la priorité aux exportations plutôt qu’aux importations, au libre-échange raisonné plutôt qu’au protectionnisme exalté, à la concurrence stimulante plutôt qu’au monopole stérilisant, à la flexibilité du marché du travail plutôt que de laisser prospérer le chômage de masse, nous devons défendre la responsabilité individuelle plutôt que des responsabilités collectives, la prise de risque plutôt que le maintien des rentes, la prévoyance individuelle plutôt que l’impéritie collective.

Je préfère la société civile à la société étatique. Je préfère l’entreprise privée à l’entreprise publique. Je préfère un client informé à un usager négligé.

Nous devons préférer la retraite à la carte à l’indéfendable « retraite = 62ans » et à la nouvelle hausse des cotisations réduisant le pouvoir d’achat des salariés et réduisant les marges des entreprises.

Je préfère les fonds de pension aux régimes avec des trous sans fond. Je préfère la capitalisation à la répartition. Je préfère les parts productives à la dette publique stérile.

Nous devons exiger l’alignement de tous les régimes spéciaux de retraites et publics sur le régime général. Je préfère un contrat de travail privée à un statut, je préfère un contrat à une convention, et une convention à une réglementation. On doit privilégier la sphère du contrat par rapport à la sphère de la loi.

S’agissant de la méthode nous devons préférer les décisions rapides à la procrastination généralisée, l’action résolue à la communication pesante et à langue de bois indigeste. Je ne fais pas de bain de bouche au xylophène.

Une autorité bien exercée est préférable à un pouvoir abusif.

Je veux un pacte de confiance avec des entreprises basées sur le respect mutuel plutôt que la multiplication des actes de défiances vis-à-vis du monde productif.

On doit privilégier l’incitation à l’obligation, l’autorégulation responsable à la réglementation infantilisante, la négociation équilibrée plutôt que les coups de tampons de l’administration, la gestion des hommes à l’administration des choses. On doit donner la priorité à ceux qui sont sur le terrain par rapport à ceux qui sont toujours assis dans les gradins.

Nous devons souhaiter une France moteur de l’Europe plutôt qu’une France à la remorque des autres, une France exemplaire qui fasse rêver plutôt qu’une France qui à l’heure actuelle est vilipendé.

Si l’on suit ces simples règles, tous les jours – simple – séries de décisions résolument, constamment, intelligemment, la France s‘en sortira, redeviendra un modèle, brillera de tous ses feux, j’en suis convaincu, c’est cela ce que j’appelle le retour à l’offensive maintenant si l’on fait systématiquement le choix inverse de ce que j’ai proposé, la France déclinera, déchoira et merdoira.

Mesdames et messieurs, soyez les croisés de ces valeurs, de ces choix, mettaient œuvre ces règles, battaient le fer, livrez le combat, flamberge au vent avec cors et trompettes, alors on gagnera pour l’avenir des entreprises et l’on assurera l’avenir du pays. Merci.