Chronique d'Evariste

Déconfinons le travail et donnons-lui le pouvoir. Le vrai !

lundi 4 mai 2020

NDLR : En complément de ce texte, on pourra lire dans l’ouvrage Penser la République sociale pour le XXe siècle. Tome II de B. Teper et P. Nicolas (voir ci-contre la Librairie militante du journal) la parabole des « vaches de Monsieur le comte » illustrant une possible socialisation progressive de l’entreprise.
Voir http://www.gaucherepublicaine.org/wp-content/uploads/2015/08/Les-vaches-de-M-le-comte.pps

 

Il n’est de jour qu’à longueur d’antenne ou de discours, l’incantation ne résonne à nos oreilles dans cette crise majeure : comment faire pour éviter que le temps d’après ne reproduise le temps d’avant ?
Comment sortir du cercle vicieux qui nous a conduits à devoir subir, une fois encore, des évènements que notre techno-chefferie ne maîtrise plus, à l’évidence ?
Comment faire en sorte que les amateurs qui nous gouvernent soient dessaisis de leviers qu’ils disaient savoir et pouvoir manier mieux que les autres, quand ils en sont réduits à la gesticulation permanente pour faire oublier à quel point, rarement atteint dans l’histoire, ils leur échappent ?
Comment imaginer que la répétition de mensonges d’État, assénés sans vergogne comme autant de planches de salut pathétiques en forme de sauve qui peut face au Covid-19, cesse de pourrir l’esprit public et de miner la confiance des citoyens ou, par voie de conséquence, de menacer la paix civile ?
Comment s’assurer enfin que les préoccupations de l’heure d’avant, chômage, climat, réduction des inégalités, souveraineté et indépendance, ne cèdent finalement la place à la facilité, par paresse, panique ou nécessité, dès que les clignotants repasseront au vert sur le plan sanitaire ?
Nous ne sommes en effet pas à l’abri du fait que l’euphorie de la liberté retrouvée – si elle l’est jamais totalement – conduise à oublier ce qui fâche et ne vienne bientôt tuer dans l’œuf les belles résolutions prises au plus fort de la crise. Mais aussi peut-être l’apparition d’une conscience nouvelle bien qu’encore un peu confuse : celle de notre défaite matérielle et morale face à une bestiole microscopique mais tellement révélatrice de nos fractures et de nos certitudes imbéciles.
Comment pourrait-on donc envisager de rebondir dans le cadre même qui, en l’espèce et une fois de plus, vient de nous révéler ses failles béantes ? Un logiciel était à l’œuvre, il l’est encore et jusqu’à nouvel ordre, au sens propre du terme. Le reconduisons-nous ? Le révisons-nous ? L’amendons-nous ? Le restaurons-nous ? Ou bien le changeons-nous ? Rappelons-nous Albert Einstein : « La folie, c’est de se comporter de la même manière et de s’attendre à un résultat différent ».
Or une piste existe dont personne ne semble vouloir parler. Voilà pourtant deux siècles à peu près qu’elle est sur la table et qu’on paraît ne pas la voir ni oser s’en saisir, peut-être en raison de sa radicalité et de son caractère authentiquement révolutionnaire, au sens étymologique du terme : la transformation de notre société par la réhabilitation, l’émancipation du monde du travail via son avènement – enfin – sur la scène de l’histoire en tant qu’acteur de premier plan. Mais qu’entend-on plus précisément par-là ?
De l’aveu même du chef de ce qui reste d’État, la contribution des grands indispensables du moment mérite au minimum reconnaissance, face à l’évidence de leur caractère incontournable dans la mécanique sociale, qu’il s’agisse des forçats de la tournée de livraison à domicile, des virtuoses de la caisse enregistreuse en passant par les fourmis de la sainte alliance logistique ou les petites mains corvéables à merci du service public qui, au nom de leur dévouement même, ont longtemps hésité à mettre les pieds dans le plat.
Alors une petite prime avant de retourner à la niche ? Que nenni. Une infirmière de Rouen a déjà giflé M. Macron en parole, et en majesté, lui et sa très condescendante proposition d’un royal coup de pouce de 500 euros si ingénument exprimée dans le plus pur style giscardien-Louis Quinzième qu’on avait cru tombé aux oubliettes depuis 1981. Pas de ça Lisette, son aumône ou ses miettes, elle le lui a dit clairement, à Monsieur le Président, qu’à son humble avis, il pouvait se les mettre quelque part.
Ce qu’exprime cette femme, et que partagent beaucoup de nos concitoyens, c’est donc bien la prise de conscience que, cette fois, la coupe est pleine. L’avenir ne passe pas par la quête effrénée d’un hypothétique et furtif pouvoir d’achat supplémentaire mais par l’affirmation d’une prétention nouvelle au pouvoir tout court. Oui, au vrai pouvoir. Avec prise directe et effective sur les décisions, contrôle des petites ou des grandes, initiative – pourquoi pas ? – sur les allocations de ressources et les investissements, les choix prioritaires, les orientations, l’organisation du travail et tout le toutim.
Les subterfuges, les atermoiements, les illusions, les tours de passe-passe, ça suffit. Assez des demi-mesures ou des faux-semblants abrités derrière le mur des Tartuffes et les moulinets démagos. Ils veulent désormais accéder aux manettes. Mais pas leur apparence enrobée d’habits de fumée. Et pas dans dix ans. Maintenant.
Alors comment ?
C’est tellement simple qu’on peine à penser que la solution ne soit pas déjà à l’œuvre, ou plutôt, comme ce n’est visiblement pas encore le cas, qu’il puisse exister de tels blocages ou vents contraires susceptibles d’expliquer qu’elle n’ait pas encore pu émerger logiquement du corps social.
Ah certes, on a souvent évoqué la rengaine de la revalorisation du travail et de ses représentants, laquelle reste la plupart du temps à l’état de pur slogan, régulièrement colporté par des brigades d’élus ou d’apprentis démagogues, de gauche comme de droite, et dans la bouche desquels elle perd vite tout caractère subversif.
Or, déconfiner le monde du travail et lui rendre le pouvoir dont il a été si longtemps privé, conformément à l’ambition légitime qui sourd d’un peu partout en ce début de XXIe siècle, c’est bien autre chose : oser prétendre, comme l’exprime notre infirmière, sortir enfin de la situation de relégation, de soumission, voire de ségrégation dans laquelle le travail se débat, nouveau Tiers-État, depuis les origines du monde moderne, eu égard au statut de véritable décideur en dernier ressort qui échoit au capital financier, c’est à dire l’actionnaire ou le représentant de la puissance publique magnifiquement baptisée « tutelle ».
Transposons le cas de notre infirmière à tous les salariés : elle et ses semblables peuplent les bureaux, les ateliers, les salles de réunions, les salles d’opérations comme les salles de marchés, les conf. tel, les réseaux, les métiers et les secteurs d’activité, et sont aujourd’hui la courroie de transmission essentielle du fonctionnement de l’économie, l’une des deux jambes sur lesquelles repose la performance de toute cellule de base : Entreprise, hôpital, maison de retraite, commerce de proximité, multinationale, start-up, PME : Bref, ce qu’il est convenu d’appeler LA force de travail ou LE facteur travail au sens macro-économique.
Or sans le facteur travail, pas de production matérielle ni intellectuelle, pas de valeur ajoutée, c’est à dire pas de fabrication ni de prestation de services susceptibles d’être vendus sur un marché pour venir s’auto-rémunérer et rémunérer par la même occasion l’autre facteur indispensable au fonctionnement de la production et des échanges : le capital financier qui permet de son côté de créer l’entreprise, de la faire tourner et de payer les fournisseurs en attendant qu’elle soit payée par les clients, enfin d’investir.
Mais pourquoi faut-il donc que le capital financier et lui seul, s’arroge le droit de disposer de l’exclusivité du champ de la décision économique, du pouvoir de direction effectif avec sa composante normative et même disciplinaire, voire parfois, droit de vie ou de mort (économique s’entend) sur les autres acteurs du système ? Sans compter la détention du monopole des choix d’investissement, des orientations à caractère stratégique, l’administration des « ressources humaines », l’environnement, la division du travail, le mode de management, la politique commerciale, les alliances, rachats, OPA, absorptions, fusions acquisitions etc
Pourquoi faut-il que le grand cocu du processus de création de valeur de toute l’histoire soit toujours ces hamsters de travailleurs, ouvriers, agents de maîtrise ou cadres y compris supérieurs, qui pédalent furieusement pendant que les décisions se prennent au-dessus de leurs têtes et qu’ils doivent au surplus les endosser ? Pourquoi ce sempiternel plafond de verre, cet espace très confiné auquel ils n’ont jamais accès, sinon par effraction, ou par accident, quand il est trop tard pour redresser la barre ? Pourquoi n’ont-ils pas institutionnellement droit, en tant que co-auteurs du processus de création de tout ce qui se vend et se consomme, et facteur indispensable au même titre que l’autre, le capital financier, à un partage au moins égal de la parole et de la décision ?
Parce que c’est ainsi depuis des lustres en vertu d’un droit de propriété qui ne s’attache qu’à ceux qui détiennent et investissent du numéraire ou des biens, et non à ceux qui investissent le seul capital dont ils disposent, à savoir leur sueur. Et que voilà bientôt deux siècles et demi que le salariat accepte son statut de déclassé, de pauvre bougre qui turbine en silence, tremble à la moindre contre-performance ou coup de Trafalgar et, par bonheur si tout va bien, n’a d’autre pitance que son salaire réduit à la portion congrue.
Il est peut-être temps de remédier à ce hold-up qui dure depuis l’avènement du capitalisme. C’est le seul moyen de redonner au travailleur une prise sur des évènements qu’il passe sa vie à subir, et partant, à toute la société entendue comme l’addition de ces opérateurs du quotidien qui sont aussi des citoyens auquel le statut démocratique le plus élémentaire est refusé, tant d’un point de vue constitutionnel qu’au plan humain, dès qu’ils franchissent la porte de leur atelier, de leur agence ou de leur bureau.
En théorie pourtant, il est à l’œuvre partout ailleurs et il préside en principe à la vie du pays, comme le rappelle sa constitution ! Pas de part du capital ? Pas de droit de vote ni d’influence sur les décisions, pas de contrôle sur les affaires et leur logique. Oui, la démocratie s’arrête bien à la porte de l’entreprise, publique ou privée, grande ou petite, et prive le salariat ou ses avatars plus récents de tout véritable levier de contrôle.
Alors comment remédier à cet état de fait ? Où trouver la ressource pour avoir voix au chapitre (voire plus) et retourner au bénéfice du monde du travail, la loi d’airain du capital qui ne connaît que ceux qui font partie du saint des saints, à savoir le tour de table financier ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, rien de plus simple : nul besoin de fortune personnelle, d’emprunt ni d’apport particulier. Obtenir tout simplement de voir sa force de travail monétisée, valorisée autrement qu’à travers le seul salaire.
Il suffit en effet que le travail soi-même donne soudain droit à des actions, au même titre que la détention de biens ou de capitaux, et que la montée progressive des salariés dans le capital de l’entreprise se fasse tranquillement, gratuitement et automatiquement au fur et à mesure qu’ils reçoivent des parts en proportion – et en reconnaissance – de leur contribution à la formation de la valeur ajoutée, c’est à dire de la richesse produite par l’entité qui fabrique et qui vend pour qu’ils accèdent, ipso facto au vrai pouvoir, celui qui désigne et révoque les dirigeants et administre toute l’activité, dès lors que leur poids dépassera la barre des 50 %, ce qui, mécaniquement, ne peut manquer d’arriver à terme plus ou moins long.
Cette distribution de capital aux travailleurs en pleine propriété marque de fait leur entrée dans le cercle restreint du véritable pouvoir dirigeant, resté jusque-là inaccessible et inviolé, avec sa dimension symbolique en termes de dignité et la reconnaissance juridique et financière d’une parfaite égalité de droits avec les anciens tauliers, preuve d’une « valeur travail » qui, enfin, n’aurait pas que le nom. Mais encore faudrait-il concentrer les efforts sur cette revendication stratégique, véritable sésame de la puissance effective.
C’est en effet la véritable clé d’une réelle prise de pouvoir, comme dans toute OPA par exemple, et selon les canons mêmes du monde des affaires, ce qui la rend inattaquable. La détention de la plus grande partie de ce capital entendu à la fois comme représentation comptable des apports en société et comme lieu sanctuarisé du pouvoir sans partage, ne souffre aucune discussion en tant que critère décisif, et marqueur emblématique du changement radical de paradigme. En d’autres termes, c’est un transfert de souveraineté qui se joue au sein de l’entreprise même, siège du pouvoir économique, et qui fait écho à celui intervenu, il y a environ 150 ans, dans l’ordre politique avec l’avènement du suffrage universel.
Ainsi l’entreprise rejoindrait-elle la République avec laquelle elle ne fait pas toujours bon ménage sinon quand il y va de ses intérêts directs et qu’elle s’emploie à ensorceler les représentants élus pour parvenir à ses fins. Car la plupart du temps, et sauf nécessité urgente, elle préfère vivre sa vie de son côté, en marge des institutions démocratiques et à l’abri des règles applicables au reste de la Nation.
Comment donc en résumé, faire que le jour d’après ne ressemble pas au jour d’avant ? Eh bien en opérant cette transformation sociale en forme de démocratie appliquée au niveau de toutes les entités économiques qui détiennent aujourd’hui la réalité du pouvoir sur nos vies, par le biais de ce mécanisme simplissime de transfert de pouvoir au peuple des salariés et assimilés, et comme garantie d’un réel pouvoir de contrôle sur la marche du pays.
Il n’y a en effet qu’un lieu du pouvoir dans l’économie telle que nous la connaissons, c’est la détention majoritaire du capital. Si l’on ne veut pas se battre contre des moulins, il faut que celui-ci change de mains, point final. Tout le reste n’est que littérature ou rêverie. A moins de vouloir remettre en cause le marché et la propriété elle-même, et non la socialiser comme on vient de le voir. Mais alors, bon courage !
Vouloir s’en prendre en effet au phénomène même de la propriété apparaîtrait vain, lequel est ancré dans la réalité sociologique des sociétés développées depuis la nuit des temps. Et comme nous n’en changerons pas l’essence de sitôt, autant la répartir avantageusement, en renversant l’ancien rapport de force, contrairement à la démarche habituelle de ceux qui prônent à intervalles réguliers nationalisations ou étatisations qui consistent simplement à remplacer patron privé par patron public sans pour autant faire la moindre place dans la direction effective des opérations à la collectivité des destins embarqués dans l’aventure. Ou pire, à socialiser les pertes tout en privatisant les bénéfices, comme l’histoire l’a si souvent montré.
Place donc aux opérateurs de production eux-mêmes, avec leur savoir-faire et leur intelligence directement interpellée par leurs nouvelles responsabilités de copropriétaires, qui s’avèrent d’ailleurs souvent très capables de s’auto-diriger, au moins aussi bien, à tout le moins, que nombre de patrons autoproclamés ou d’héritage, voire de rencontre, dont l’actualité nous donne chaque jour des exemples de manquements graves en termes de loyauté, de probité, de clairvoyance ou de capacité de discernement.
Gardons donc la propriété individuelle mais débarrassons-la de ses oripeaux archaïques en y associant tous ceux qui en ont l’ambition et la capacité collective. Car eux seuls savent où sont leurs véritables intérêts ainsi que ceux de la Nation à laquelle ils appartiennent. Eux seuls sont capables de réorienter les décisions d’investissement en temps de crise pour satisfaire à l’intérêt général, eux seuls auront un intérêt direct à s’opposer aux délocalisations ou à la division mondialiste du travail, en particulier dans le domaine des médicaments. Mais pas seulement.
Eux seuls constituent également le seul levier capable de réorienter les choix vers des investissements plus respectueux de l’environnement par acceptation de rendements moindres, à vocation industrielle « propre » plutôt que strictement financière. A la différence des spéculateurs, eux seuls sont capables de sobriété car, alimentés par leur salaire au lieu de dépendre du seul profit par nécessité vitale ou esprit de lucre, ils sont à même, parce qu’ils sont citoyens par ailleurs, de faire jouer la raison en faveur de solutions le cas échéant plus coûteuses, mais présentant d’autres avantages en termes d’utilité collective et de bien commun.
Comment mieux éviter enfin, sans violence ni effusion de sang, que les mauvaises habitudes et les abandons ne fassent leur réapparition qu’en franchissant cette étape décisive qu’est le transfert de la propriété de l’entreprise à ses salariés, lesquels ne sont pas plus bêtes que d’autres pour la diriger, avec un peu de formation et d’entraînement, tout en respectant les intérêts des anciens actionnaires devenus minoritaires mais toujours en possession de leurs actions et des droits qui s’y attachent ?
Alors, déconfinons le monde du travail et donnons-lui le vrai pouvoir, avec l’entière propriété de ses outils de travail et la possibilité d’exercer souverainement le contrôle juridique et financier de leur activité ! Avec en filigrane le pari que cette prise de responsabilité nouvelle engendre une dynamique qui fait si cruellement défaut à un modèle entrepreneurial et managérial aujourd’hui à bout de souffle !
Là réside la seule garantie que nous ayons de maîtriser le jour d’après, ensemble et à l’abri de tous les envahisseurs, prédateurs, apprentis sorciers et autres illusionnistes guidés par leur seul intérêt égoïste, l’ambition d’une démonstration de réussite sociale, ou la simple volonté de puissance à titre personnel.