Extrême-droite

D’une extrême-droite à l’autre : entretien exclusif avec Nicolas Lebourg

dimanche 23 janvier 2011

Nicolas Lebourg, chercheur à l’université de Perpignan, animateur du site Fragments sur les temps présents a consacré sa thèse de doctorat aux nationalistes-révolutionnaires puis  un récent ouvrage “Le Monde vu de la plus extrême-droite”. Il travaille actuellement avec Joseph Beauregard à une biographie enquêtée du responsable d’extrême-droite François Duprat. Il répond à quelques questions que nous lui avons posées à l’occasion de la sortie de son livre. Celui-lui étant sorti de presse au moment où les extrême-droite  reviennent au devant de la scène.

ReSPUBLICA : Nicolas lebourg, vous venez de sortir un livre intitulé “Le Monde vu de la plus extrême droite” aux éditions Presses Universitaires de Perpignan. Vous y décrivez un courant peu connu du grand public ou des médias car pas exactement en phase avec l’extrême-droite lepeniste.  De la fin de la seconde guerre mondiale à nos jours les structures du nationalisme-révolutionnaire semblent avoir toujours eu une durée de vie éphémère, des cadres volatiles, un impact mineur sur les masses pourtant pourquoi selon vous mérite t-il l’étude ?

Nicolas Lebourg : L’histoire politique française souffre quelque peu d’un excès de parlementarisme. Les groupuscules hors du système électoral n’y paraissent souvent pas dignes d’intérêt. Or, c’est souvent là que les choses se passent d’abord. Les groupes ont besoin de justifier leur autonomie et essayent d’étendre leurs assises. Résultat, pour faire une analogie avec l’économie, ils innovent en matière de propagande, d’offres nouvelles, dont ils espèrent qu’elles puissent accroître leur part du marché politique, entre autres en débusquant des demandes politiques insatisfaites.
Par exemple : jusqu’à la fin des années 1970, le Front National et tous les autres groupes d’extrême droite vivotent car sur le créneau de l’anti-communisme il y a une offre plus crédible que la leur. Les groupuscules nationalistes-révolutionnaires ont amené au F.N. trois thèmes : le rejet socio-économique de l’immigration, l’antisionisme, et l’antiaméricanisme. Le F.N. perce et, sans même participer à une coalition gouvernementale, sans être à l’Assemblée hormis la période 1986-1988, il pèse tant sur la vie politique française que la législation relative à l’immigration change à chaque législature, voire dorénavant plusieurs fois par législature. Ce sont d’ailleurs les groupuscules nationalistes-révolutionnaires qui ont introduit d’Allemagne la thématique de « l’identité nationale » dans les années 1970.
Par ailleurs, les cadres issus des groupuscules s’y sont souvent bien formés, aguerris, pétris de principes d’organisation léninistes. Quand ils passent à des partis plus classiques, ils apportent une vraie capacité d’organisation.
Enfin, le choix de l’objet « nationaliste-révolutionnaire » permet de faire une histoire au long cours du fascisme français et de ses spécificités. Dans notre pays, le fascisme n’a jamais connu un grand parti de masse avec un leader charismatique. C’est une nébuleuse toujours. C’est peut-être paradoxal, mais l’étude du néo-fascisme permet de bien mieux comprendre le fascisme dans sa première période en dégageant des structures séculaires.

ReSPUBLICA : Le nationalisme-révolutionnaire serait donc l’héritier du primo-fascisme des années 20 à 40 ? Quelles sont les constantes, les clefs et les codes que l’on peut retrouver de cette origine au néo-fascisme de nos jours ?

NL : La question de la périodisation et de la définition du fascisme est un débat historiographique très vigoureux, car cela a des conséquences sur l’analyse que nous faisons de nos sociétés. En Italie, jusqu’aux travaux de Renzo de Felice au début des années 1970, le fascisme c’était l’aventure de Mussolini. De Felice a montré l’adhésion populaire au régime : on l’a insulté, on l’a menacé physiquement. On l’accusait de réhabiliter le phénomène. Aujourd’hui, dans le monde intellectuel italien, il y a la grande place d’Umberto Eco qui, lui, décrit le fascisme comme un phénomène éternel et universel s’incarnant de diverses manières. On voit à quel point le regard a changé en peu de temps. Mais la dilution de la caractérisation de l’objet « fascisme » n’est sans doute pas la meilleure voie analytique.
Peu ou prou, on peut proposer de voir le fascisme en deux grandes étapes, elles-mêmes subdivisées en deux parties. Primo, la période « fasciste » qui compte un premier temps avec les « fascismes-mouvements », développant un verbalisme révolutionnaire fort et un activisme contre-révolutionnaire dynamique, puis les « fascismes-régimes », qui vont de l’alliance avec les conservateurs jusqu’au tourbillon totalitaire.
Durant la Seconde guerre mondiale, il y a une césure : l’enlisement sur le Front de l’Est, ouvert à l’été 1941. Changement de braquet : le III Reich passe de l’exaltation de l’impérialisme germano-aryen au « Nouvel ordre européen », unifiant les nations européennes, voire les ethnies, dans ce que le SS belge Degrelle nomme un « socialisme sans les juifs ». A la fin de la guerre la moitié des 900  000 Waffen SS ne sont pas des Allemands, mais des Français, des Flamands, etc. Pendant ce temps, en 1943, le fascisme italien se dote d’un nouveau programme donnant pour utopie une communauté européenne socialiste. Le néo-fascisme ensuite conserve ses fondamentaux. Il considère que les erreurs centrales des fascismes-régimes furent le nationalisme et le racisme intra-européens, ainsi que l’alliance avec la réaction. Donc, en fait, la seconde période, le « néo-fascisme », s’entame dès 1942.
Ce néo-fascisme connaît deux temps à son tour Une phase jusqu’en 1962 qui est surtout la quête d’une internationale européenne pouvant réinitialiser diverses utopies de grands-espaces produites antérieurement. Puis, une modernisation, par une imitation et un apprentissage auprès des mouvements de libération nationale, de l’anti-impérialisme, des courants nationalistes-révolutionnaires et révolutionnaires-conservateurs de l’Allemagne de la République de Weimar.

ReSPUBLICA : Etes vous d’accord avec Bernard Henry Levy qui dans “l’idéologie française” estime que le fascisme est profondément ancré dans l’identité de notre pays ?
De même que pensez-vous de l’analyse marxiste qui fait toujours du fascisme le bras armé du capital ou de la classification classique de René Remond qui explique qu’il y a en France toujours une droite bonapartiste ?

NL : Ce sont des théories qui sont toutes aujourd’hui un peu datées. Bernard-Henri Lévy tend à situer tout ce qui est pour part nationaliste et socialisant dans l’étiquette « fasciste », puis, mirant l’histoire de France, il n’y voit plus que fascisme… Il le voit partout car il s’en tient à des schèmes (le nationalisme, le socialisme, le césarisme, l’antisémitisme…) alors qu’avec sa formation philosophique il ne devrait pas oublier qu’une forme est un état supérieur à la somme des éléments qui la composent. Le problème est plus sa méthodologie qu’une culture française pas plus portée qu’une autre au fascisme ou à l’antisémitisme (qu’il tend aussi à amalgamer à un prurit fasciste).
On voit bien le problème de sa méthode dans l’épisode récent où il fustige le Bloc identitaire qu’il qualifie de « néo-nazi » et l’islamisme, d’ « islamo-fascisme ». Or, l’islamisme n’a rien à voir avec le fascisme, s’il fallait le rapprocher de la politique européenne on ferait mieux de penser justement à la Révolution conservatrice sous Weimar. Quand au Bloc identitaire, son projet s’inspire certes de l’Europe des régions ethniques tel que rêvé par certains SS, mais il n’est pas néo-nazi, il n’est pas fasciste, il ne prône pas une hiérarchie des races, bref il est bien une continuité de l’histoire dont nous parlons mais ce n’est pas le néo-nazisme. Or, c’est ennuyeux car Bernard-Henri Lévy se définit comme un philosophe militant, un combattant des Droits de l’Homme, qu’il jouit d’un certain poids dans les élites, et il devrait donc être le premier à s’astreindre à bien qualifier pour bien cibler.
La thèse de René Rémond définissant les traditions droitières en France était une avancée considérable, mais il est vrai que l’ensemble de la radicalité lui est un peu étranger : à un journaliste qui lui parlait du Front National et de l’extrême droite, il avait répondu qu’il préférait que l’on parle d’une « droite extrême musclée »… Le problème de ceux qui finissent par ne plus voir du tout de fascisme en France vient du fait qu’ils cherchent le parti de masses, type allemand ou italien, alors qu’en France c’est une réalité par réseaux, par maillages.
Enfin, relativement à l’analyse marxiste, elle a eu de belles lettres, mais participe de cet aveuglement qui faisait dire à Lénine qu’aucun ouvrier ne pouvait être antisémite…. Bien sûr que le fascisme a su utiliser le Capital pour prendre le pouvoir et y demeurer. Mais, l’histoire est toujours multi-causale, cette analyse a souvent tant voulu pouvoir amalgamer le fascisme et le capitalisme qu’elle est à la limite méthodologique du conspirationnisme parfois. Cette assimilation entre Capital et fascisme repose sur autant de vraies-fausses évidences que celle faite entre fascisme et stalinisme via l’usage simplifié du concept de totalitarisme (que seuls quelques chercheurs comme Gentile ont affiné et rendu opératoire). Les deux procédés se ressemblent d’autant plus d’ailleurs que, dès qu’on accepte de ne plus en faire des dogmes mais des outils, des fins mais des moyens, ils peuvent redevenir féconds !

ReSPUBLICA : Le courant nationaliste-révolutionnaire objet de votre étude  semble toujours orienté par un européisme parfois ethno-régionaliste, d’autre fois jacobin centralisateur mais toujours à connotation socialisante.  Comment expliquer une utopie finalement en phase avec une construction européenne voulue et réalisée par une majorité de démocrates humanistes ?

NL : On vit politiquement dans la cité comme on s’y entretue, et la géographie dépend de cette histoire de la violence. Sous l’Ancien régime, c’est la société d’ordres, les fiefs, et les nobles qui manient l’épée. La Révolution Française c’est l’État, la nation et le peuple en armes. Or, la première mondialisation capitaliste à la fin du XIXè siècle et la Première guerre mondiale soldent le siècle des nations. De la Grande Guerre naissent les partis de masses et leurs projets totalitaires, de même que l’européisme et la volonté d’un ordre supra-national, certes encore basé sur cette idée (Société des Nations, Organisation des Nations Unies) mais qui témoigne de ce dépassement au fur et à mesure que des dizaines de pays nouveaux naissent. L’idée d’Europe va donc son chemin, qui peut être emprunté par des gens très différents et selon des modalités très diverses.
Le cas le plus problématique demeure celui de l’euro-régionalisme. Ce dernier a été amplement fondé par des nazis et des collaborationnistes qui mettaient en avant une fédération du travail (corporatisme), des pays (ethno-nationalisme) etc. Mais l’idée correspond à une préservation et une valorisation de l’ethnie, avec un nationalisme non de contrat social mais du sol, du sang, de la langue (fédérant Pays Basque, Catalogne, Bretagne etc.). On peut être euro-régionaliste et progressiste, mais il est clair que la limite avec la hantise du métissage et l’organicisme ethnique est délicate. Entre l’ultra-gauche, certains courants écologistes, et la plus extrême droite, il peut y avoir là une passerelle que l’essentiel des partisans de gauche refusent de voir. Ceux d’extrême droite préfèrent être réalistes et s’en féliciter.

ReSPUBLICA : La hantise du métissage et le programme de séparation identitaire permettent donc d’identifier un courant s’excluant par ses thèses des principes républicains ! Que pensez-vous des nouvelles convergences entre identitaires et ultra-laïques ? Que pensez-vous du FN version Marine Le Pen contre le FN version Bruno Gollnisch ?

NL : Dans les relations entre Riposte Laïque et le Bloc Identitaire, le premier poursuit la dynamique qui était foncièrement la sienne, le second continue à être ce qu’il est, en s’étant trouvé un allié. Il n’y a donc pas de convergence nouvelle, ni de raison de sonner le tocsin sur un pseudo monstre « rouge-brun ». Dire que Riposte Laïque est un mouvement « ultra-laïque » de « gauche » me paraît étrange puisqu’au niveau électoral on ne lit guère sur son site que des appels à voter Marine Le Pen. Étrange manie des éditorialistes : si quelqu’un appelle à voter UMP il est de droite, PS il est de gauche, NPA il est d’extrême gauche, et là, en revanche, il faudrait qualifier de gauche des gens qui reprennent les arguments d’extrême droite, une vision du monde d’extrême droite, et appellent à voter à l’extrême-droite… Cela me laisse circonspect, la seule rationalité que j’y vois tient moins à Riposte Laïque et au Bloc Identitaire (qui, somme toute, défendent leurs idées et ne cachent pas leurs préférences) qu’aux faiblesses du champ politique en général.
Ce qui est nettement plus pertinent c’est effectivement que là encore les groupuscules servent de laboratoire. Marine Le Pen rompt avec une extrême droite marquée par la Seconde Guerre mondiale et la Guerre d’Algérie. Elle intègre le programme minimum de représentation collective : laïcité, République, alors que la contre-société de l’extrême droite tendance réactionnaire en faisait litière. Elle déclare à Haaretz que le FN est pro-israélien, et expose au Monde que le CRIF participe à la dilution communautariste de la nation. Plutôt que de vouloir rassembler les Français quant à un ensemble de valeurs traditionnelles (Gollnisch) elle parle de resouder le corps social par la réintroduction de la régulation du marché. Il y avait eu pléthore de tentatives de gens plus radicaux que Jean-Marie Le Pen, tel Bruno Mégret, pour affirmer qu’il fallait rompre avec les provocations et appliquer ce type de ligne. Cela avait toujours été un échec car les provocations étaient un marqueur anti-système, donc de vote FN, et que la personnalité de Jean-Marie Le Pen en faisait un animal politique hors-pair. C’est la première fois qu’une telle ligne va avec quelqu’un qui a le même nom et le même talent tribunicien. Elle me paraît capable de réunir des catégories électorales très divergentes, du vote populaire aux quartiers bourgeois. Si la droite lui fournit une légitimation de ces thématiques sur l’islam et l’immigration, si la gauche fait comme en 2002 et en 2007 une campagne qui ne s’adresse pas aux classes populaires, la voilà probablement à l’orée d’une très belle carrière.

Propos recueillis par Nicolas Pomiès

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