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« Enlevée par Boko Haram », par Assiatou et Mina Kaci

jeudi 24 mars 2016
Par
FAE (Femmes pour une Autre Europe)

 Qui n’a pas entendu parler de Boko Haram, des exactions commises, contre les populations et surtout de l’enlèvement de jeunes filles à Borno en 2014 ?
Le procédé d’écriture utilisé par Mina Kaci
dans ce livre (Éditions Michel Lafon, 2016) met le lecteur en haleine, il va nous faire pénétrer dans le cœur du sujet, pour mettre en lumière la situation des populations soumises à la pauvreté, à l’abandon du pouvoir politique et à l’emprise des mouvements terroristes.
Le récit ne cesse de se jouer de la frontière entre l’intime et le public, Assiatou, sa famille, Boko Haram.

Mais qui est Boko Haram ? Comment la secte va se transformer en mouvement intégriste ? Quels sont ses ressorts ? Qui sont ses soutiens ?

Fondée en 2002 par Mohammed Yusuf, la secte se propage rapidement au Nord du Nigéria. En effet ce pays malgré sa place de première puissance économique de l’Afrique consacre seulement 12 % de son budget aux secteurs sociaux, 68 % de sa population est analphabète et la corruption gangrène toute la société. La conjugaison de ces facteurs, alliée à des fonds fournis par des pays du Golfe ont permis au mouvement intégriste de proliférer.
Le meurtre du fondateur de la secte et l’arrivée d’Aboubakar Shekau comme chef, marque un tournant dans la stratégie utilisée par le mouvement. Les femmes sont les premières cibles. L’école leur est interdite. L’enlèvement de 276 lycéennes à Chibok en 2014 et la destruction de la ville de Baga en 2015 vont marquer les esprits.
Boko Haram utilise les mêmes armes que les mouvements terroristes d’autres pays (Algérie, Irak). La férocité des meurtres, leur fascination pour la violence, leur goût du meurtre public, le viol maquillé en « mariage », la réduction des filles, des fillettes et des garçons en esclavage ou utilisés comme kamikazes sont des armes utilisées couramment par ces prétendus purs de Dieu.
Tant que Boko Haram s’attaquait aux militaires, la population a été assez indifférente à ses exactions. Aujourd’hui elle essaye de se défendre avec la création de milices privées, mais sans atteindre le résultat escompté, tant l’idéologie salafiste a réussi à imprégner la société nigériane.
La force du livre est de montrer que les membres de la secte sont enfants de l’ignorance, férus de Youtube, et il démontre à travers leurs actes leur fascination pour le pouvoir et l’argent.

Fil rouge du livre : le sort des femmes dans les sociétés traditionnelles

Assiatou est une enfant élevée dans une famille aimante, ses parents analphabètes pratiquent une religion teintée de mysticisme, musulmans pratiquants, ils l’ont mise à l’école où elle est une bonne élève heureuse. Aînée de la fratrie, l’espoir de la voir s’élever dans la société est un projet familial.
Mais issue de l’ethnie
Kanouri, Assiatou comme ses compagnes, haoussas, chrétiennes est soumise aux normes d’une société imprégnée de préjugés et d’interdits pour les femmes.

L’indicible
Chez nous, toutes les mamas veillent à la virginité de leurs filles, contrôlent systématiquement leurs fréquentations. L’innommable ne doit jamais entacher le foyer. Aussi les mères procèdent-elles à une constante éducation, inculquant aux fillettes le culte absolu de l’hymen, précieusement gardé intact jusqu’aux épousailles.
Enfant déjà, je connaissais les limites à ne pas franchir. Les jeux avec les garçons étaient interdits. La séparation entre eux et nous, les filles, ne devait souffrir aucune contestation. Tout le quartier, toute la société, l’État fédéral même veille à cette démarcation. C’était admis, respecté, en tout cas par mes copines et moi. Dans la classe, un mur invisible marque la frontière entre les filles et les garçons…

Dans ce contexte, que les hommes de la secte Boko Haram maîtrisent bien, le viol est une arme redoutable. Une femme violée est une femme perdue pour sa famille. Un enfant issu du viol sera rejeté par la société traditionnelle.
La stratégie de domination et de reproduction sexuelle utilisée par le mouvement terroriste est une des techniques pour ass
eoir son emprise sur les populations, La terreur par le sexe.
Le combat d’Assiatou pendant sa captivité pour analyser sa situation, pour comprendre la présence des hommes de Boko Haram dans sa ville, dans sa vie? Elle se débat de toutes ses forces pour maintenir sa foi religieuse et l’intégrité de son corps. Car la rationalisation délirante des membres de la secte et l’argumentation pour justifier leurs actes violents sont ahurissantes.
Certains moments du récit l’illustrent : la dot du prétendu mariage,
de l’argent et un portable. Portable que la « coépouse » va inciter Assiatou à utiliser pour visionner sur Youtube, des scènes de meurtre, du maniement d’armes par des enfants, pour se familiariser avec la folie meurtrière de ces nouveaux prétendus seigneurs du monde. La demande de compréhension, du violeur quand il retourne du combat, au moment ou encore une fois, il la viole. Sa leçon de religion à l’adolescente, sont des illustrations de cette aliénation.

La maison du mari

J’aperçois, soudain, sa corpulente silhouette sur le pas de la porte de la chambre. Il s’est engouffré sournoisement dans la maison. Comme s’il voulait, ainsi, me surprendre dans mon sommeil. « Ah, Assiatou, tu m’as manqué depuis la dernière fois… » Il pose son arme près de la natte, retire la couverture dans laquelle je me suis enroulée, illusoire protection.
« Arrête de jouer les vierges effarouchées, j’ai eu une rude journée avec les militaires à nos trousses. Laisse-toi faire… »
Je ne dors pas. Pas tant qu’il est dans la chambre. Le muezzin appelle à la prière du matin. Je fais mes ablutions, prie, les deux mains ouvertes, levées devant les yeux. Le criminel, pseudo-marabout, me rabroue : « Il faut lever un seul doigt, puisque Dieu est unique ! »

Face à cette folie, le courage d’Assiatou est d’essayer à tout prix de garder l’espoir, de trouver force de chercher une issue. La solidarité entre elle et ses compagnes d’infortune n’est pas un vain mot.
Mais après la fugue, la délivrance physique et l’accueil aimant de sa famille, reste la peur. Comment se reconstruire après un viol ? Comment se délivrer du trauma, de la honte, du regard de la société posé sur les filles et les femmes dans cette situation ?
La rencontre entre la jeune femme et les services de l’Association SOS Femmes et Enfants est capitale. L’association qui assure un suivi psychologique des victimes travaille en collaboration avec le Fonds des Nations unies pour la Population. Elle va agir pour assurer un suivi à la jeune femme et à toute sa famille.

La collaboration entre Assiatou et Mina Kaci, la mise en mots du vécu sont des moments de ce travail de reconstruction.
L’intérêt de ce livre est qu’a travers le récit d’Assiatou il met en lumière de l’intérieur le fonctionnement de la secte, comment elle s’approprie une ville, comment elle détruit l’existant, comment elle va imposer son idéologie aux populations. Ceci sans éluder tous les problèmes posés aux sociétés assujetties à ce type de phénomène : les complicités intérieures, les intérêts en présence.
Les questions posées par Mina Kaci dans son introduction restent sans réponses. Aujourd’hui la guerre contre Boko Haram devenu « l’Etat Islamique en Afrique de l’Ouest » réunit plusieurs états de la région (Nigéria, Niger, Cameroum, Tchad, Benin) mais si la bataille idéologique n’est pas gagnée, si les inégalités entre les sexes sont profondément intériorisées par les populations, cette guerre est perdue d’avance.

Assiatou, jeune femme de quatorze ans, montre le chemin de la délivrance en voulant étudier et combattre cette idéologie mortifère.

Par
FAE (Femmes pour une Autre Europe)

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