Chronique d'Evariste

Européennes 2014 : forts enjeux, multiplication des listes et éparpillement des gauches

samedi 17 mai 2014
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Est-ce une élection inutile ? Que nenni ! Les enjeux sont multiples et forts.
D’un côté, l’oligarchie capitaliste développe l’idéologie néolibérale traditionnelle, à savoir qu’il n’y a pas d’alternative à leur politique. Ce point de vue peut-être symbolisé par le propos de Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman : « [Les] difficultés économiques que causent les transformations du monde […] bousculent nos propres institutions, d’abord nationales, mais aussi européennes. Au point même qu’un “discours anti-mondialisation” peut être tenu sans crainte du ridicule par des responsables politiques dépassés par les événements. Bientôt nous verrons d’éminents hommes politiques créer un mouvement contre le mauvais temps, quelque chose d’inévitable mais qu’on peut aménager ! C’est d’ailleurs un scandale que la Commission européenne n’ait pas trouvé le moyen de nous garantir un droit légitime au soleil tous les jours ! »1
De l’autre côté, se développent trois types de critique de l’euro (et avec des variantes de tout ce qu’il incarne : les institutions de l’Europe, leur fonctionnement et leurs politiques) : l’europhobie réactionnaire des souverainistes de droite et d’extrême droite, l’euroscepticisme « à côté de la plaque » de la gauche de la gauche, et le rejet radical de l’euro par une gauche de gauche. Europhobie et euro-scepticisme sont deux formes de populisme2 et ne sont pas plus pertinents l’un que l’autre, la première voulant assimiler le peuple à la nation « barrésienne » et le second ne comprenant pas que l’euro n’est pas amendable, car il est une construction libérale par nature et de longue date partie intégrante de la stratégie capitaliste de restauration des profits par la mise en concurrence des modèles sociaux et la casse des salaires.

Le premier enjeu du 25 mai prochain est dans l’importance de l’abstention, dans la mesure où jusqu’ici, c’est la classe ouvrière et employée qui en faisait son premier choix. Pour nous, l’abstention ne peut pas être un mot d’ordre positif, car une des tâches de la période est bien de rassembler sur un nouveau modèle politique alternatif et non de simplement dire non aux politiques néolibérales : ce non négatif a déjà été la position du peuple français le 29 mai 2005 et n’a débouché sur rien.

Le deuxième enjeu est dans la mesure des rapports de force entre le populisme réactionnaire, les néolibéraux de droite ou de gauche et la gauche de la gauche.

Le troisième enjeu sera dans les conséquences sur le fonctionnement politique de l’Union européenne et de la zone euro.

Le quatrième enjeu est dans la définition de nos tâches pour la période qui vient. D’autant que l’annonce par le Président de la République du report d’un an des élections locales initialement prévues en 2015, si cela venait à exécution, nous donnerait une période de plus de 18 mois sans élections directes. Voilà qui pourrait être propice au développement d’initiatives d’éducation populaire jusqu’ici peu pratiquées par les partis de la gauche de la gauche3.

Les résultats du scrutin du 25 mai seront donc porteurs de leçons importantes pour notre action future. Cependant, nous pouvons déjà y réfléchir en constatant l’augmentation du nombre de listes et la tendance à l’éparpillement des gauches.
Dans toutes les régions métropolitaines sans exception, le nombre de listes bat des records : ainsi, 31 listes en Île-de-France ! Dans cinq des sept régions métropolitaines, c’est 4 ou 5 listes de plus qu’en 2009. Cette multiplication des listes manifeste un éclatement général des formations politiques.

Du côté de l’oligarchie, les trois listes principales (PS, Alternative, UMP) regrouperont l’essentiel de son électorat mais au sein de la seule UMP, pas moins de trois positions principales s’opposent, plus quelques francs-tireur(se)s.

« En face », c’est la poursuite de l’éclatement des gauches : les listes habituelles doivent faire face à des appels à l’abstention et à l’apparition de nombreuses listes concurrentes : une liste féministe de gauche, Nouvelle donne, le Parti pirate, Démocratie réelle, etc.
Cet éclatement est dû, soit à la polarisation sur une prééminence surplombante (une idée prioritaire à toutes les autres pour ceux qui y adhèrent), soit à un décrochement du parti solférinien sans agrégation au Front de gauche ou à Europe Écologie Les Verts (EELV), soit les deux à la fois.
Si on ajoute à cela :

  • l’abstention de 41 députés socialistes sur le vote du Pacte de responsabilité, qui n’a donné au PS qu’une majorité toute relative,
  • les stratégies variables au sein du Front de gauche et chez EELV lors des élections municipales,
  • les différentes fractures thématiques au sein des différentes gauches, on ne peut qu’être frappé dans la période par le fait du développement du processus croissant d’éparpillement et d’hétérogénéisation des gauches.

La social-démocratie « moderne » a intégré l’oligarchie managériale et accepte le capitalisme, qu’elle gère pour le compte de la bourgeoisie. À sa gauche, les formations « installées » n’ont pas compris le réel état du monde et sont incapables de mobiliser quiconque, tandis que la multiplication de petites formations « radicalisées » manifeste le mouvement brownien d’autant d’éclats de classes moyennes désorientées.
Sommes-nous condamnés à accepter avec fatalité cet éparpillement politique, qui suit celui du mouvement syndical ? Nous devrons revenir sur ce point lors des analyses du résultat des élections du 25 mai prochain. En attendant, nous pouvons méditer sur cet extrait d’un discours de Jean Jaurès, trois ans avant l’unification des socialistes en 1905, dans un moment où la gauche était éclatée (différentes familles radicales et différentes familles socialistes), notamment sa partie la plus à gauche (les socialistes) :
« Ces divisions vont-elles prendre fin et y aura-t-il un jour accord complet des socialistes de toutes fractions et de toutes nuances? Je persiste à le désirer, je persiste à l’espérer… Non, la vérité, c’est que les sectes n’ont pas consenti à disparaître dans la grande unité des socialistes. Eh bien, il faudra que tous les éléments socialistes se fondent peu à peu dans cette unité, non pas par des négociations d’organisations centrales à organisations centrales, mais par la puissance absorbante des fédérations autonomes représentant la vie du parti. »4.
En 1905, la dynamique socialiste a pu s’appuyer sur un minimum de conscience ouvrière, aujourd’hui celle d’une gauche de gauche doit d’abord s’atteler à la dissipation du brouillard petit-bourgeois qui masque la réalité du monde.

  1. http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20140505trib000828388/les-vrais-enjeux-des-elections-europeennes.html. Cette diatribe rappelle la “Pétition des fabricants de chandelles, bougies, lampes, chandeliers, réverbères, mouchettes, éteignoirs, et des producteurs de suif, huile, résine, alcool, et généralement de tout ce qui concerne l’éclairage”, rédigée en 1845 par F. Bastiat, pape de l’ultra-libéralisme. À travers la complainte du marchand de suif contre la « compétition ruineuse d’un rival étranger », le soleil, Bastiat voulait dénoncer la montée des thèses protectionnistes. []
  2. Pour nous, populisme désigne un type de discours qui nie la lutte des classes comme moteur de l’histoire et lui substitue la lutte du peuple contre les privilégiés. Par définition, le populisme est divers, il peut être de droite ou de gauche. Ainsi, le populisme de droite ou d’extrême droite prend pour cible de ses critiques les élites (l’« établissement », disait J.M. Le Pen) en prônant le recours au peuple, mais ce n’est qu’un masque de la vieille critique anti-républicaine de la représentation parlementaire. Dans l’histoire, ce populisme réactionnaire a suscité le boulangisme, le poujadisme, le péronisme, etc. En Europe aujourd’hui, on le retrouve principalement dans les mouvements de droite ou d’extrême droite, mouvements électoralistes, nationalistes, racistes, démagogiques, opportunistes, etc. Par contre, c’est au nom des Lumières et des droits de l’homme que le populisme de gauche, humaniste, universaliste, etc., veut mobiliser le peuple contre la classe privilégiée (les possédants, selon J.M. Harribey, les riches, qu’il faut faire payer, selon le PCF). Dans son Dix-huit Brumaire, Marx fustigeait l’impuissance du « démocrate », ce représentant de la petite bourgeoisie qui ne comprenait pas qu’il ne suffisait pas de « donner le signal pour que le peuple fonce avec toutes ses ressources inépuisables sur ses oppresseurs » (p. 144). []
  3. Voir http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/education-populaire-en-parler-toujours-pour-nen-faire-jamais-militant-reveille-toi-les-vieilles-methodes-sont-usees/74597. []
  4. Extrait du discours au Banquet socialiste de Paris du 28 mai 1902. []
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