Chronique d'Evariste

Faut-il dissoudre le peuple ?

lundi 11 novembre 2013
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A écouter les commentateurs médiatiques aux ordres, et même certains militants politiques et syndicaux, sur l’élection de Brignoles ou sur la révolte des « bonnets rouges » en Bretagne, ne faudrait-il pas en effet se poser la question de Bertolt Brecht : « Ne serait-il pas plus simple de dissoudre le peuple » ?
Que se passe-t-il à l’élection de Brignoles ? Une partie significative des couches populaires habituées au vote à gauche choisit l’abstention. Elle en a assez de l’alternance sans alternative entre les néolibéraux de droite et de gauche alors que sa situation se dégrade. La droite ne mobilise pas. Le front pseudo-républicain de deuxième tour entre les néolibéraux de droite et de gauche ne fonctionne plus. Il n’y a pas de gauche de gauche sur place. L’extrême droite du FN, en embuscade, ramasse la mise.
Que se passe-t-il chez les « bonnets rouges » bretons ? Le refus de l’écotaxe n’a été que la « goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». Rien de plus. Nous avons dit dans notre dernière chronique d’Evariste tout le mal que nous pensons de cette écotaxe, qui n’est qu’une façon que de mettre du péage sur des routes gratuites, car le raisonnement capitaliste de la taxe qui fait changer les comportements n’est plus de mise. Cela n’est défendu que par les capitalistes verts.

Le modèle productiviste du monde agricole et agro-alimentaire breton est à bout de souffle. Les difficultés du tissu industriel breton laissent présager des lendemains de misère. C’est la conséquence de la logique hyper européiste qu’ont suivie le petit patronat breton, les agriculteurs de la FNSEA et les élus solfériniens et UMP, bretons et hexagonaux. Il est à noter que les bassins d’emploi bretons sont beaucoup plus segmentés que dans la moyenne des bassins d’emplois hexagonaux, ce qui accroît la désespérance en cas de crise. Certains cantons n’ont qu’un seul employeur !1
La filière porcine, par exemple, est prise en étau entre les promesses et les subventions néolibérales et le dumping salarial organisé en Allemagne par le « socialiste » Gerhard Schröder avec ses réformes Hartz et poursuivi par la réactionnaire Angela Merkel. On ne dira jamais assez que l’Union européenne, c’est l’instauration de « la guerre des territoires ».

Mais ce n’est pas tout ! Toute cette désespérance est amplifiée par le fossé qui ne se comble pas entre les couches populaires ouvrières et employées et les couches moyennes intermédiaires d’une part et les organisations syndicales revendicatives et la gauche de la gauche d’autre part. La faible mobilisation, pour ne pas dire plus, de la manifestation sur les retraites d’octobre 2013 en est l’illustration.
Devant cette réalité, soit nous proposons de dissoudre le peuple qui n’accepte plus certains discours soit, au lieu d’injurier les salariés qui ont manifesté avec les « bonnets rouges » en Bretagne, au lieu de répéter les pratiques militantes sans prise avec le réel, nous constatons tous ensemble la nécessaire révolutionnarisation des pratiques sociales et militantes, syndicales et politiques.

Alors que le rapport des forces de la lutte des classes est aujourd’hui défavorable aux couches populaires et aux couches moyennes intermédiaires, alors que l’intensification des politiques de désespérance est à l’œuvre, alors que toutes les “rustines » sautent les unes après les autres, alors que toutes les idées simplistes à la mode prônant la prééminence surplombante (qui résout tout à elle toute seule) se dévaluent rapidement, il faut ouvrir le débat démocratique sur la question centrale : « Que faire ? »

Vous connaissez notre thèse : nous serions à la fin d’un pli historique et donc la centralité politique est d’engager la bataille pour l’hégémonie culturelle, au sens d’Antonio Gramsci. Pour cela, de notre point de vue, il faut :
– engager le processus de transformation de la gauche de la gauche en gauche de gauche ;
– comprendre pourquoi la bataille du Front de gauche contre l’abstention et le FN est à court terme perdue et comprendre ce qu’il faut faire pour la gagner à moyen terme ;
– comprendre pourquoi les couches populaires ouvrières et employées (53 % de la population) ne prennent le vote Front de gauche qu’en 5e choix, ce qui empêche la transformation sociale et politique ;
– réagir contre  le phénomène de gentrification (déport des couches populaires vers les zones périurbaines et rurales) et de prendre les mesures politiques qui s’imposent ;
– faire de  l’éducation populaire  une priorité pour gagner la bataille de l’hégémonie culturelle ;
– engager le débat démocratique sur les sujets qui intéressent les couches populaires ouvrières et employés et les couches moyennes intermédiaires : santé et protection sociale, école, services publics, laïcité, union européenne, chômage et emploi, politique industrielle, immigration et droit de la nationalité, démocratie, etc. Puis, mais seulement dans un deuxième temps, globaliser l’analyse sur les causes économiques, politiques et culturelles de la désespérance et des injustices ;
– penser  un nouveau modèle politique alternatif au modèle politique néolibéral (car le capitalisme n’est plus réformable). Pour nous, ce modèle alternatif, est le modèle politique de la République sociale

Pour nous, ce modèle alternatif, est le modèle politique de la République sociale, actualisation sociale, actualisation au XXIe siècle de ce concept étudié en son temps par Jean Jaurès, dont beaucoup méconnaissent la pensée profonde (notamment ceux qui l’instrumentalisent contre ses vraies idées !). Ce modèle, qui a resurgi en juin 1936, puis de nouveau le 15 mars 1944 avec le programme du Conseil national de la Résistance, permet aujourd’hui de penser le processus de sortie du capitalisme selon la stratégie jaurésienne de l’évolution révolutionnaire, de ses ruptures nécessaires, de ses exigences fondamentales.
Si vous êtes gagné à ces idées, continuez à nous lire, contactez-nous…

Post-scriptum au soir du 11 novembre

Ce week-end du 11 novembre aura vu une augmentation de la tension en France.  D’abord, dans la droite ligne des années 30,une instrumentalisation par l’extrême droite, de la commémoration du 11 novembre dans le scandaleux chahut organisé contre le président Hollande sur les Champs-Élysées. Ensuite, une instrumentalisation des « bonnets rouges », dénoncés, aussi bien par le maire « divers gauche » de Carhaix, l’un de leurs porte-parole, que par toute la gauche bretonne, celle qui a manifesté à Quimper et celle qui a manifesté à Carhaix.
Nous aurions tort de prendre cela à la légère, tant l’analogie avec les années 30 est forte. De plus en plus, il faut lier la bataille contre les politiques néolibérales et contre l’extrême droite, car cette dernière sait qu’elle peut devenir l’ultime recours des néolibéraux. De plus, cette extrême droite joue double jeu (avec une sorte de takia comme chez les intégristes islamistes). D’un côté, Marine Le Pen a repeint la façade du FN pour faire croire que derrière le Rassemblement Bleu Marine, le FN est devenu un parti comme les autres, et de l’autre côté, des organisations formellement séparées font le travail de provocation. Mais leur séparation, comme dans toute période de crise, ne trompe que ceux qui manquent de culture historique et politique.
Nous avons déjà suffisamment dit que le mouvement syndical revendicatif, et même le Front de gauche, n’avait pas été à la hauteur des enjeux en laissant l’initiative à d’autres forces. Alors nous pouvons saluer le mot d’ordre de la marche du 1er décembre, lancé par Jean-Luc Mélenchon. Oui, il faut s’opposer aux politiques fiscales néolibérales de Nicolas Sarkozy et de François Hollande,  et revendiquer une révolution fiscale républicaine. Oui, il faut s’opposer aux cadeaux fiscaux demandés par le Medef et faire une politique favorable aux couches populaires et aux couches moyennes intermédiaires. Mais là, bien sûr, l’engrenage de la crise globale nous obligera à intégrer cela dans l’émergence d’une République sociale comme alternative anticapitaliste au modèle économique et social néolibéral.

  1. Voir ce qu’en dit le géographe Ch. Guilluy : « Le pays est scindé en deux. Il y a d’un côté les métropoles – qui réalisent 80 % du produit intérieur brut – et le reste du pays, la France rurale des employés, des fragiles. Ce qui se passe en Bretagne illustre cette fracture. Certes, il y a de grandes agglomérations dynamiques, comme Rennes et Nantes, à côté de territoires sinistrés. Et un plan social dans un territoire comme celui-ci fait des ravages. Parce que les gens ont compris que ce qui les attend, c’est le chômage total. Pour la première fois dans l’histoire, la majorité de cette classe moyenne basse, ces nouvelles catégories populaires (ouvriers, employés, retraités qui vivent avec le niveau du salaire médian c’est-à-dire autour de 1500 euros) sont exclus des territoires actifs. » http://www.lopinion.fr/17-octobre-2013/christophe-guilluy-pays-est-scinde-en-deux-5193 []
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