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Film : “Le grand retournement” de Gérard Mordillat

lundi 4 février 2013

Quand la pièce de Frédéric Lordon, D’un retournement l’autre, est sortie en mai 2011, elle a eu le droit à un article dans le Monde diplomatique. France Culture lui a consacré une émission et une lecture. Depuis, elle a été mise en scène par Judith Bernard au Théâtre Galabru à Paris. Les commandos culturels du parti de Gauche l’ont jouée à plusieurs reprises dans le cadre d’assemblées citoyennes. A chaque fois, elle a été accueillie avec enthousiasme par les spectateurs. Mais force est de constater que son audience est restée limitée.

Le mal est désormais réparé grâce à Gérard Mordillat qui l’a portée à l’écran1. Le film, Le grand retournement, est sorti le 23 janvier. Plusieurs raisons de s’y précipiter. D’abord le texte. Frédéric Lordon, qui fait partie du collectif des économistes atterrés a eu la lumineuse idée d’écrire des vers, il nous propose ainsi une « Comédie sérieuse sur la crise financière. En quatre actes et en alexandrins ». Cette mise en vers du propos apporte une grande fluidité à la langue et permet à tout néophyte en économie de comprendre les rouages de la crise financière que nous connaissons et qui a débuté par la crise des subprimes. Tout simplement, car comme le dit l’auteur : « On pourra analyser la crise financière sous toutes ses coutures, raffiner l’argument autant qu’on veut, démonter les systèmes, exposer les rouages, tout ça ne vaudra jamais une image bien choisie qui fait bouillir les sangs ou, comme le dit une expression commune, qu’on prend en pleine gueule – la gueule : le corps. Il ne faut plus seulement dire la crise capitaliste, il faut la montrer, ou bien la faire entendre. »2 Voilà donc les banquiers pris de panique devant le marché qui se retourne par leur faute demandant à l’Etat de leur prêter des fonds. Ce que fera le Président, avec les conséquences que l’on connaît aujourd’hui, des dettes publique qui s’envolent et de la rigueur devenue inévitable aux yeux d’un Premier ministre qui se dit à la tête d’un état en faillite. Mais une autre voix se fait entendre, celle de deux conseillers qui pensent que d’autres choix sont possibles, du peuple enfin. Face à ce texte, Gérard Mordillat a pris quelques libertés, autorisées par l’auteur, ajoutant ici ou là des références à la situation actuelle, il a choisi des comédiens excellents , parfaitement à l’aise avec les alexandrins Jacques Weber, Franck de la Personne, Jacques Pater et Jean-Damien Barbin sont des banquiers tellement imbus d’eux-mêmes qu’ils en feraient presque peur, Elie Triffault un président immature et dépassé par les événements, Thibault de Montalembert un ministre sûr de lui et intransigeant, François Morel un conseiller flagorneur et obséquieux à souhait. Le monde capitaliste s’écroule : le réalisateur va au bout de cette logique en choisissant pour décor un hangar désaffecté qui tombe en ruines. Le seul regret, après avoir vu ce film, qu’il sorte seulement maintenant. Un souhait : que Frédéric Lordon écrive une suite : avec le TSCG (Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance) adopté en octobre 2012 par le Parlement qui instaure la rigueur, la transmutation de la RGPP (Révision générale des politiques publiques) en MAP (Modernisation de l’action publique) qui continue le désengagement de l’Etat et la disparition des services publics, l’ANI (Accord national interprofessionnel) qui casse le Code du travail, la loi Peillon qui aggrave encore la marchandisation de l’école, il y aurait matière.

  1. Un film de Gérard Mordillat – Avec Jacques Weber, François Morel, Edouard Baer, Franck de Lapersonne, Patrick Mille, Christine Murillo, Alain Pralon, Antoine Bourseiller, Thibault de Montalembert, Jacques Pater, Elie Triffault, Jean Damien Barbin, Benjamin Wangermée, Odile Conseil []
  2. Post-scriptum – Surréalisation de la crise, p. 131, d’un retrounement l’autre, Seuil – mai 2011 []
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