Histoire

Grandeur et décadence du capitalisme français : la Compagnie Générale d’Electricité

jeudi 21 mars 2013

L’histoire de la Compagnie Générale d’Electricité, qu’il ne faut pas confondre avec l’autre CGE (la Cie Générale des Eaux) est la première rétrospective d’une série que Respublica a décidé de consacrer à l’histoire du capitalisme français afin d’en mieux comprendre les principaux acteurs et leur ancienne splendeur, mais aussi leur plus récente décadence et les errements dans lesquels ils ont progressivement sombré. Suivront France Télécom, PUK, Les Chantiers navals de Saint-Nazaire, le groupe Wendel, La Générale des Eaux, et d’autres encore. Respublica vous remettra en mémoire les terribles étapes d’un magistral gâchis, d’une saga à la fois délirante et tragique, bref d’un abandon financier, matériel et moral d’une ampleur sans précédent.

Mais revenons à la CGE dont la création remonte à 1898, par regroupement de plusieurs sociétés de taille modeste ayant comme vocation de fournir de l’éclairage. Moins d’un siècle plus tard, elle est devenue tentaculaire avec un pied dans la construction électrique, les câbles, les centraux téléphoniques et l’électronique (CIT ALCATEL), un autre dans la construction mécanique avec ALSTHOM (locomotives, turbines, compresseurs, chantiers navals, réseaux de distribution électriques et centrales thermiques classiques), un troisième dans les accumulateurs avec la SAFT, et enfin l’entreprise et les grands chantiers d’ingéniérie clés en main avec CGEE qui deviendra CEGELEC.

Mais au-delà de la multiplicité de ses activités, la CGE est surtout synonyme de réussite, et typique d’une culture d’entreprise assise sur trois piliers : la construction d’un vaste empire industriel, une forte connivence avec l’État dont elle est un des bras armés, et des partenariats multiples avec des entreprises publiques clientes (EDF, SNCF, RATP, PTT, …) que ce soit pour couvrir les besoins du marché français ou pour partir de conserve à la conquête des marchés étrangers.

Constituée à l’origine sous la houlette de Pierre Azaria, polytechnicien, dotée d’un laboratoire de recherche installé à Ivry en 1899, l’entreprise confirme son statut d’acteur politique très en prise avec le pouvoir d’Etat, avec des PDG comme Paul Doumer de 1910 à 1927 qui deviendra Président de la République, ou plus tard Ambroise Roux et Georges Pébereau, également polytechniciens issus du corps des Ponts, ou anciens haut-fonctionnaires. Les banques siègent au conseil d’administration. Les marchés sont principalement publics.

Dès le départ la CGE se tourne vers la technologie américaine. A l’assemblée générale de 1926 Pierre Azaria remarque que Général Electric (GE) représente en matière de R&D, l’équivalent de 70% du chiffre d’affaires de la CGE, hauteur à laquelle, estime-t-il, la CGE ne peut pas suivre. Puis, à coups de fusions acquisitions s’étalant sur plusieurs dizaines d’années, la CGE bâtit une stratégie qui la conduit à maîtriser cinq grandes spécialités : le matériel de transport ferroviaire et maritime, la transmission et la distribution de l’électricité, les télécommunications, le matériel de défense et l’électronique.

  1. Le transport ferroviaire

En 1839 un certain André Koechlin avait ouvert un atelier de construction de locomotives à Mulhouse qui, par fusion avec d’autres sociétés, était devenu la Société Alsacienne de Construction Mécanique (SACM) installée à Belfort et à Graffenstaden en 1871. La SACM fournira des locomotives au Reich et plus tard des moteurs diesels et une pile à combustible à la France.
En 1880, s’était créée parallèlement aux Etats-Unis la « Thomson Houston Electric Company » qui, en association avec GE avait créé une extension en France : la Compagnie Française pour l’exploitation des procédés Thomson -Houston.
En 1928 la SACM fusionne avec cette dernière, donnant par contraction des deux noms la
Société Alsthom, laquelle, à son tour, sera acquise par la Compagnie Générale d’Electricité en 1969 dans le cadre du 5ème Plan (1965) et du programme nucléaire français.

  1. Le transport maritime

En 1976, la CGE acquerra les Chantiers Navals de Saint-Nazaire dont nous reparlerons dans une page spéciale.

  1. Sur l’électricité

En 1918 deux ingénieurs suisses créent la Société des Accumulateurs Fixes et de Traction : la SAFT. Cette société sera acquise par la CGE en 1930.
En 1913 plusieurs sociétés d’électricité se regroupent pour former la Compagnie Générale d’Entreprises Électriques (CGEE). Cette société sera acquise par la CGE Alsthom en 1971 puis formera en 1989 avec la société britannique Géneral Electric Company Power Systems (GEC) la société
CEGELEC. Le PDG en sera Claude Darmon.
Enfin, en 1897 a lieu la création à Lyon de la Société Française des Câbles Électriques rachetée par la CGE en 1912. Elle deviendra la
Compagnie Générale des Câbles de Lyon qui, lors de la privatisation de la CGE en 1987 (voir ci-après), deviendra en 2000, Nexans.

  1. Les télécommunications

En 1928 est créée la Société Alsacienne de Construction Atomique, de Télécommunications et d’Electronique spécialisée dans la conception et la fabrication d’équipements de télécommunications : ALCATEL.
En 1946 la CGE crée la Compagnie Industrielle des Téléphones (CIT) qui va négocier, Plan Marshall oblige, avec l’américain AT&T les licences et brevets pour les télécommunications
En 1970, suite au 5ème Plan, la CGE absorbe Alcatel et la fusionne avec CIT pour former
CIT ALCATEL, puis plus tard ALCATEL.

  1. L’électronique, le matériel de défense, l’aéronautique, etc.

En 1919 est créée la Compagnie Générale de la Télégraphie Sans Fil (CSF) qui va être fusionnée à Thomson pour donner Thomson-CSF, acquise par la CGE en 1983. L’entité Thomson Composants, activité semi-conducteurs, deviendra avec la CEA et Saint Gobain SGS-Thomson, qui par fusion avec l’italien Finmeccanica, donnera STMelectronics après le départ de Thomson-CSF. La privatisation de Thomson-CSF en 1997 donnera naissance en 2000 au groupe THALES.

Voilà donc pour la saga et les grandes heures : Croissance et développement, conquêtes et réussites se succèdent tant qu’il s’agit d’avoir comme vocation de traduire en produits industriels les cahiers des charges des grandes sociétés nationalisées sur lesquels s’appuie l’Etat, dans le cadre du Plan, à savoir :

  • Les équipements industriels pour EDF (turbines et distribution d’énergie Alsthom)
  • Les équipements de télécommunication pour les PTT, avec la câblerie et la téléphonie Alcatel,
  • Letransport et la SNCF à travers Alsthom pour le TGV (1972), et la construction de paquebots (Chantiers navals de l’Atlantique),
  • Le ministère de la Défense avec Thomson.

Maintenant l’histoire récente et le début de la descente aux enfers.

D’abord, le pouvoir personnel : en 1970 Ambroise Roux (X) accède aux commandes de l’entreprise et devient l’emblème d’un capitalisme sans capitaux, jouant avec les deniers publics. Imbu de pouvoir, gonflé d’importance et soucieux d’influence, il se conduira comme un véritable potentat, recréant un état dans l’Etat, y compris sous Mitterrand. Bien qu’ayant démissionné, on l’appelle le ministre de l’industrie bis.
Ensuite, la « crise économique » après les Trente glorieuses, c’est-à-dire le ralentissement de la croissance et la baisse en volume des marchés. Deux périodes sont à distinguer :

1/ L’action de la gauche au pouvoir à partir de 1981
En 1982 la CGE est nationalisée, ce qui ne déplaît pas forcément aux actionnaires, qui sont correctement indemnisés.
Ambroise Roux démissionne, il est remplacé par un proche de Pierre Mauroy, Jean-Pierre Brunet. Mais il se place à la tête d’un lobby de patrons, à la fois président d’honneur de la CGE jusqu’à sa mort en 1999 et membre du conseil d’administration de la banque Barclays.
En 1984, sous le gouvernement Fabius, Georges Pébereau (X Ponts), qui est un proche de Mitterrand et a déjà servi dans plusieurs ministères, remplace JP Brunet et prend la tête du groupe.2

2/ Arrivée de la droite : « la cohabitation », la privatisation
En 1986 G. Pébereau est remercié et prend la tête d’une société d’investissement qui, en 1988, sera au centre d’un des plus grands scandales politico-financiers de l’époque : Georges Pébéreau
, Marc Vienot, Samir Traboulsi, Alain Boublil seront impliqués dans une affaire de délit d’initiés concernant la Société Générale. Il y aura procès, lequel durera 15 ans. La plupart des accusés seront acquittés ou condamnés à des amendes dérisoires.
Pébereau est remplacé par « l’homme de Balladur »:
Pierre Suard (autre X Ponts) qui dirigera l’entreprise jusqu’en 1995. Il est secondé par Pierre Bilger, qui privatise la CGE en 1987 avec l’accord du nouveau gouvernement et deviendra le PDG d’ALSTHOM en 1998 après en avoir été le CEO (« Chief Executive Officer ») à partir de 1991.

En 1990 Pierre Suard est baptisé « l’homme le plus puissant de France ».
En 1991, le groupe CGE disparaît et fait place au
groupe ALCATEL-ALSTHOM, avec Pierre Suard à sa tête. De 1991 à 1995, le groupe ALCATEL-ALSTHOM va acquérir de nombreuses sociétés dont AEG, STC (aujourd’hui NORTEL), qui a fait l’actualité sociale. Cette entreprise appartient désormais au groupe BOUYGUES, lequel avait à l’époque, des visées sur AREVA.
En 1994, Pierre Suard est mis en examen, notamment pour « escroquerie, corruption, faux et usage de faux ». Il est accusé d’avoir surfacturé pour plus d’un milliard de francs à France Télécom. Il a par aussi vendu le TVG à 300 km/h à la Corée du Sud après avoir accepté un transfert technologique.
En 1995
, Pierre Suard est interdit de fonction. Il est remplacé par Serge Tchuruk, X mines et ex n°2 de Rhône-Poulenc, qui, après avoir échoué à remplacer J.R. Fourtou comme n°1, est parti entre-temps créer ORKEM et devient, en prenant la tête d’ALCATEL-ALSTHOM, le PDG le mieux payé de France. Il entreprend aussitôt de recentrer l’activité du groupe sur les télécoms. C’est la fin d’une époque, et sans doute d’une ambition ou d’un modèle de développement « à la française ». En 2002, Pierre Suard écrira un livre, L’envol saboté d’Alcatel Alsthom, aux éditions France-Empire. Extrait :

Nous voulions enfin que, malgré sa dimension internationale, le groupe ne perde pas sa culture européenne et plus particulièrement française. C’est cet ambitieux projet, partagé par beaucoup, qui en réalité sombra le 10 mars 1995 [jour de son départ NDLR]. …/… La suite fut édifiante. Alcatel Alsthom perdit successivement la plus part de ses activités, son nom, son rang mondial et, sans que l’on sache, sept ans plus tard sa nationalité, où s’arrêtera cette descente aux enfers ? Quel gâchis !

En 1998 en effet, ALCATEL-ALSTHOM devient ALCATEL, GEC ALSTHOM devient ALSTOM (sans « h »), laquelle rachète CEGELEC à ALCATEL.
GEC Alsthom c’est-à-dire ALSTOM est cédé. Pierre Bilger, ENA, Inspecteur des finances, en devient le PDG. Alcatel conserve 24% de la nouvelle société.

En fait, le groupe vient d’éclater : l’ancienne CGE à fait place à trois entités distinctes : Alcatel, Alstom, Cegelec. Et les déconvenues ne font que commencer. Nous les examinerons en détail dans notre prochain numéro.

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