Ecole publique

Ils avaient promis de s’inspirer de Jaurès

lundi 3 novembre 2014

La politique économique et sociale de l’actuel gouvernement n’a rien de socialiste. Et son échec est patent. Mais le président de la République et le gouvernement s’obstinent dans leur idée d’« aller plus loin et plus vite dans les réformes ». Qu’en est-il de la politique scolaire ?

Avec la réforme des programmes scolaires que le ministère tente d’imposer à marche forcée, on s’achemine, au terme d’un simulacre de consultation des enseignants, vers un « socle commun obligatoire » qui tourne le dos à l’instruction pour tous. Quant au nouvel « enseignement moral et civique », également imposé par le Conseil supérieur des programmes, il jette à l’eau l’esprit critique de la laïcité républicaine1 . Et pourtant, quatre mois après l’élection de François Hollande, Vincent Peillon alors ministre de l’éducation nationale, avait affirmé que l’une des missions de l’école publique était d’enseigner la laïcité républicaine, non seulement comme un fait juridique mais comme une « morale ». Car, disait-il, « la république porte en elle une exigence de raison et de justice. La capacité de raisonner, de critiquer, de douter, tout cela doit s’apprendre à l’école »2. Le ministre attendait que l’école de la République se réfère à des valeurs parmi lesquelles « la connaissance ». Il affirmait que « ce qui est de l’ordre du racisme, de l’antisémitisme, de l’injure, de la grossièreté à l’égard des professeurs et des autres élèves ne pouvait être toléré à l’école ». Peillon encourageait l’enseignement des grands textes du Conseil national de la Résistance qui, « des communistes à de Gaulle, (…) portent une conception de la solidarité sociale (et) de l’universalisme ».

Le ministre de l’éducation nationale savait de quoi il parlait en défendant la laïcité républicaine, non comme un dogme d’État mais comme un idéal concret. L’une de ses références était en effet Jaurès. « La laïcité de Jaurès, écrivait Peillon en 2006, descend du ciel des idées… La liberté doit construire son monde et son humanité avec des garanties juridiques, mais aussi économiques, sociales, culturelles, pour la personne libre, comme pour la démocratie politique. Une école obligatoire, gratuite et laïque ; une solidarité et une protection sociale ; des services publics ; un grand impôt progressif… »3 Ce programme, précisait Peillon, est « totalement d’actualité. Voyez le beau résultat, près d’un siècle après : des théocraties qui nous font la leçon et contestent les libertés fondamentales ; chez nous, les oligarchies et les technocraties associées pour piétiner l’esprit public ; des hommes politiques de premier plan qui entretiennent les haines, les particularismes, et construisent leur intérêt contre toute notre tradition qu’ils ignorent superbement ». Comment ne pas souscrire à ces analyses ?

C’est à la demande de Vincent Peillon, alors ministre de l’éducation nationale, qu’un rapport officiel signé d’Alain Bergougnioux, Laurence Loeffel et Rémy Schwartz, « Pour un enseignement laïque de la morale », fut rendu public en avril 2013. Le rapport précisait les contours de l’enseignement moral laïque voulu par le ministre. S’il reprenait l’essentiel des exigences laïques et républicaines, il contenait cependant une contradiction. On ne voyait pas comment la valorisation de l’esprit critique et des principes républicains s’accorderait aux impératifs d’une école livrée à la logique de la compétitivité et aux idéologies qui méprisent les connaissances rationnelles et les humanités. Mais, en dépit de ses faiblesses, ce rapport d’avril 2013 avait eu le courage, à rebours de l’idéologie dominante, de valoriser le travail scolaire. Et surtout, sa source inspiratrice demeurait la laïcité républicaine et démocratique, comme l’attestait cette formule de Jaurès placée en exergue du rapport : « Trop souvent, les maîtres négligent l’enseignement moral pour l’enseignement civique, qui semble plus précis et plus concret, et ils oublient que l’enseignement civique ne peut avoir de sens et de valeur que par l’enseignement moral, car les constitutions qui assurent à tous les citoyens la liberté politique et qui réalisent ou préparent l’égalité sociale ont pour âme le respect de la personne humaine, de la dignité humaine »4. Il nous a donc semblé utile de mesurer avec précision ce qui sépare Jaurès des actuels projets ministériels qui éjectent sans complexe la rationalité et la laïcité. Pour ce faire, nous avons lu l’article de Jaurès d’où est extraite la phrase citée en exergue du rapport « Pour un enseignement laïque de la morale ».

…« Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? »

Que visait Jaurès dans cet article où il recommandait aux instituteurs de ne pas négliger l’enseignement moral lors des leçons d’instruction civique ? Nous retiendrons trois idées. La première est que, pour Jaurès, la morale est « laïque » quand elle est « indépendante de toute croyance religieuse préalable »5. Cela signifie concrètement qu’elle refuse de soumettre le questionnement humain à quelque dogme que ce soit. La morale que Jaurès souhaite voir enseignée est d’abord une morale de liberté. La seconde idée est que, dans l’esprit de Jaurès, cette morale est étroitement liée à la Révolution de 1789, qui « n’a été une grande révolution politique que parce qu’elle a été une grande révolution morale ». La laïcité de Jaurès associe une exigence morale inconditionnelle  (le respect de la dignité humaine) et l’idéal politique concret de la République sociale (de liberté politique et d’égalité sociale). Prôner le respect de la personne humaine, sans viser une transformation sociale, c’est s’égarer dans une illusion. Mais mener une politique sans ambition émancipatrice, c’est s’enfermer dans des tactiques d’occupation de pouvoir. C’est pourquoi Jaurès récuse autant un enseignement moral séparé d’un enseignement civique qu’un enseignement civique séparé d’un enseignement moral. La troisième idée, est que, d’après Jaurès, un enseignement moral et civique est laïque s’il « vise haut » et s’il est rationaliste. « L’âme enfantine, écrit Jaurès, est beaucoup moins sensible à de petits calculs d’intérêt qu’aux raisons (…) les plus hautes, qui font sentir la grandeur de l’homme ». Pour lui, comme pour Ferdinand Buisson et Henri Marion, on se trompe sur les enfants lorsqu’on les croit incapables d’« un sentiment concret et précis de l’idéal » et de ce qui, à l’inverse, fait « rétrograder l’espèce humaine au-delà même de la sauvagerie ». Aussi convient-il, d’après Jaurès, de ne pas rabaisser l’enseignement moral laïque à des procédés, même sophistiqués, visant à former des habitudes6.

Jaurès a ainsi soutenu un rationalisme scolaire, qu’il a démarqué du scientisme. S’il estime fondamental d’éveiller et d’accroître chez les élèves leur puissance de raisonner, il ne réduit pas l’activité de la raison à la seule connaissance des règles de la logique et des résultats de la science de son temps. Non seulement il estime que l’enseignement des sciences doit d’abord faire découvrir l’esprit et les méthodes scientifiques, mais il s’attache à mettre la raison dans les valeurs. Il convient selon lui, d’avoir recours à la raison, non seulement pour saisir les lois de l’univers, mais aussi pour penser les principes de vie et d’action et même pour instituer un monde humain. C’est en ce sens que Jaurès emploie souvent le terme « laïcité » en synonyme de « raison ». Ainsi, quand il évoque « le mouvement de laïcité, de raison, de pensée autonome qui pénètre toutes les institutions du monde moderne », ce n’est pas pour imaginer que « la science épuise tous les problèmes » mais parce que les « laboratoires publics » constituent pour lui l’exemple d’institutions où la raison peut librement travailler « par sa méthode propre, par l’expérience qu’élargit le calcul »7. Là encore, en ces moments de forte dégradation de la recherche scientifique publique, Jaurès est d’actualité. Et, d’après lui, le rôle de l’enseignement moral laïque n’est pas de donner des « recettes » à appliquer dans la vie sociale, mais de contribuer à l’instruction, c’est-à-dire à la mise en possession de savoirs fondamentaux et à l’appropriation réfléchie des valeurs républicaines. Cela implique que chacun a droit à la liberté de penser. Mais cela suppose aussi que l’on s’engage à mettre chacun « en état d’exercer ce droit par la croissance de la pensée, par la diffusion des lumières »8. Il revient à l’école laïque de mettre chacun en situation d’exercer effectivement son droit fondamental à penser et à décider librement. Là encore, le modèle historique de Jaurès est la Révolution de 1789, portée par la confiance dans « l’efficacité morale et sociale de la raison, dans la valeur de la personne humaine raisonnable et éducable ». Ce principe, précisait Jaurès, « se confond avec la laïcité elle-même » qui excluait qu’on cherchât à « façonner » l’élève et en faire un esprit « serf »9. Car, d’après Jaurès, l’éducateur laïque exerce « la liberté de sa pensée appliquée à une information exacte » et transmet à ses élèves cette liberté de réflexion et ces connaissances10.

Rien donc chez Jaurès n’est compatible avec les Projets réactionnaires et inégalitaires de « socle commun de compétences» et « d’enseignement moral et civique », qui ignorent l’instruction, l’esprit critique, l’universalisme et les droits sociaux, au bénéficie d’une logorrhée normalisatrice. Les Projets du Conseil supérieur des programmes sont rigoureusement conformes à l’idéologie néo-libérale contemporaine. La « nouvelle école capitaliste » est là, tout entière, derrière un jargon intimidant que n’auraient pas renié les médecins de Molière. Il ne reste rien aujourd’hui des promesses rationalistes et laïques de Vincent Peillon en 2012. La politique du ministère de l’éducation nationale n’est pas plus « socialiste » que celle du ministère de l’économie. C’est pourquoi la gauche n’est pas obligée de courber l’échine en cautionnant « la réforme des programmes scolaires » et la politique des Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE) qui prépareront les enseignants à formater leurs élèves, en application des « nouveaux programmes ». Sa tâche est de montrer comment, à l’école comme dans la société, les valeurs républicaines et la laïcité sont l’avenir.

  1. ReSPUBLICA a proposé à ses lecteurs une analyse de la réforme des programmes scolaires : Un « enseignement moral et civique » peut-il aujourd’hui se passer de laïcité et de valeurs républicaines ?, École élémentaire : la consultation des maîtres sur les programmes 2008 et La Réforme des programmes scolaires : pour faire pire que la droite ? []
  2. Le Journal du dimanche, 2 septembre 2012. []
  3. Jean Jaurès, Pour la laïque & autres textes, avant-propos de Vincent Peillon, présentation de Laurence Loeffel, Le Bord de l’eau, 2006, p. 9. []
  4. Ibid., p. 6. []
  5. Jaurès précisait que l’enseignement moral laïque «n’attaque aucune croyance religieuse mais prétend s’en passer ». []
  6. Sur cette question aussi, Jaurès est, comme dirait Vincent Peillon, « d’une totale actualité », à un moment où le ministère de l’éducation nationale veut mettre en place une école où la transmission de « la culture » se résume à l’inculcation d’habitudes. []
  7. Pour la laïque, op. cit., p. 71. Les ennemis de la laïcité prétendent aujourd’hui que la laïcité scolaire serait uniformément scientiste, depuis la nuit des temps. Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. []
  8. Ibid., p. 72. []
  9. Ibid., p. 67. []
  10. Ibid., p. 66. []
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