Economie

Keynésianisme et austérité. 1 – OCDE et FMI contre l’austérité, donc keynésianistes ?

mardi 27 août 2013
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

Après l’OCDE1, le FMI s’inquiète, dans ses rapports sur la France et sur l’Allemagne2, du risque d’essoufflement de la reprise (qui serait bien là, mais trop pépère) et d’enlisement dans la récession dû à de trop de rigueur dans la gestion des finances publiques. Selon lui, « compte tenu de ce qui a déjà été fait et du caractère encore hésitant de la reprise, le gouvernement devrait ralentir le rythme de l’ajustement ». Il semble ainsi rejoindre l’« atterré » et député européen Liêm Hoang-Ngoc, par exemple, qui appelle « à ne pas “pénaliser la demande” […] que ce soit au niveau européen ou national, “on reste encore insuffisamment keynésiens” ». (Libération du 14 août). Keynes étant la référence des opposants à l’austérité, de ceux qui, « atterrés » et autres, réclament « une autre politique », le FMI serait-il en cours de virer sa cuti et d’opposer le keynésianisme à l’austérité ?
Rien de tel, en réalité, car FMI et OCDE n’appellent aucunement à la fin de l’austérité, seulement à un ralentissement du retour à l’équilibre des finances publiques. En bons libéraux qu’ils sont et restent, ils font reposer la reprise qui s’annoncerait, sur les réformes structurelles, c’est-à-dire la flexibilisation du marché du travail (modération salariale, gel et si possible contournement du salaire minimum, etc.) et la baisse du salaire socialisé, via moins de dépenses publiques et non via plus d’impôts, le financement des retraites par allongement de la durée du travail, et non par augmentation des cotisations, etc. Des efforts ont déjà été faits du côté de l’offre, reconnaissent-ils, qui commencent à porter leurs fruits, et il faut en redoubler, mais il ne faudrait pas les annuler par une action négative sur la demande qui tuerait la croissance dans l’œuf.

Au total, FMI et OCDE ne reviennent pas sur le programme néo-libéral de casse des salaires, mis en œuvre depuis plus de trente ans, ils en redemandent. Mais, en même temps, ils souhaitent éviter qu’une pression fiscale et une restriction monétaire excessives induisent une trop forte perte de pouvoir d’achat des consommateurs et de confiance des entrepreneurs ne grippe les moteurs de la croissance que sont la consommation et l’investissement. Et ils précisent qu’un tel relâchement dans la discipline peut s’envisager étant donné l’absence de risque inflationniste. Fort bien, mais toute cette argumentation repose sur le jeu des mécanismes globaux keynésiens !

Pour dissiper le trouble que cette remarque pourrait amener, il suffit tout simplement de distinguer les mécanismes de fonctionnement mis au jour par Keynes, de l’utilisation qu’en font les libéraux. Keynes avait certes, comme Marx, une approche en termes de système, opposée à celle des économistes classiques, dont le raisonnement en termes de comportements individuels conduisait « naturellement » la doctrine libérale et à la baisse des salaires en cas de crise. Mais, à la différence de celui de Marx, le système de Keynes, de type thermodynamique, était un système d’interactions entre grandes fonctions et relevait d’une approche positive, et non dialectique. Elle lui a certes permis de mettre au jour des lois de fonctionnement du capitalisme (rôle de la demande, de la monnaie, etc.), mais elle lui a évité de devoir conclure à son nécessaire dépassement communiste, puisqu’il était possible de l’amender pour sortir de la crise par le haut, sans casse sociale susceptible de détourner les salariés vers d’autres horizons. C’est ainsi que les interventionnistes ont pu concevoir le keynésianisme, pour gérer les salaires et les prix pendant les trente glorieuses par des séquences d’austérité molle, puis que libéraux ont pu en intégrer les mécanismes dans leur promotion d’une véritable austérité, beaucoup plus dure.

1. Le keynésianisme pour les nuls

Keynésianisme est généralement synonyme d’intervention de l’État dans la marche de l’économie par la voie de politiques monétaire et budgétaire actives, c’est-à-dire anticycliques. À l’opposé, les néo-libéraux préconisent des politiques passives, neutres, enlevées des mains des politiques, pour plus de sécurité, seuls quelques ultra-libéraux extrêmes, les libertariens, excluant toute idée de politique économique.
La politique a pour fonction de régler les rapports entre les classes sociales, dans un sens qui dépend des rapports de forces sociaux, eux-mêmes dépendants des conditions économiques. Dans une économie de marché, la politique économique est incontournable, en tant qu’instrument d’ordre politique pour pallier deux lacunes du marché dans la détermination des prix : la fixation des salaires et celle des taux d’intérêt, qui sont du domaine du rapport de forces entre classes sociales3. Les doctrines économiques définissent des normes de gestion en fonction de leur perception dudit rapport de forces, que leurs recommandations traduisent.

Dans la tradition libérale, les économistes classiques expliquent la crise par l’excès des salaires, ce qui est « rationnel » du point de vue du capital, de son expérience et de sa pratique. Dans cette tradition, une économie saine est une économie qui travaille au juste prix, une économie qui épargne et qui donc a les moyens d’investir. Si le jeu du marché est « libre et non faussé » les maux économiques ne peuvent résulter que d’une mauvaise gestion publique, par la dépense à crédit, qui favorise l’inflation et engendre les fléaux qui lui sont attachés : ruine du rentier et donc de l’épargne, perte de compétitivité, perte de débouchés, chômage, désordres sociaux, etc. Si les affaires publiques sont gérées « en bon père de famille », c’est-à-dire à l’équilibre, en ne dépensant que ce que l’on gagne, l’économie fonctionne normalement4. Si, au contraire, la volonté politique d’améliorer le sort de certains conduisait au laxisme, cela se traduirait globalement par une hausse des coûts salariaux et les conséquences en seraient néfastes, la situation ne faisant qu’empirer. Le retour à l’équilibre exigerait alors une cure d’austérité : orthodoxie financière, rigueur monétaire pour obliger les entreprises à tenir les salaires et être compétitives grâce à des prix bas, etc.

Pour le libéralisme, les comportements individuels sont donc naturellement rationnels, et laissés à leur libre jeu, ils déterminent un « meilleur des mondes possibles », celui d’un équilibre général issu de la rigueur à tous les niveaux. Les causes de la crise, et les solutions, donc, sont à chercher du côté de l’offre, dans des salaires excessifs en regard de la productivité du travail. Cela vient de ce que tout au long de l’histoire, la pratique des autorités conservatrices les a confortées dans l’idée qu’il n’y a aucun problème économique que la baisse des salaires ne saurait résoudre. Fût-ce au prix de quelques dommages collatéraux, il était logique que dans les situations critiques, monétaires ou financières, le retour à la rigueur paraisse rationnel pour combattre le fléau premier, l’inflation, qui est une forme de taxe sur les revenus fixes, ceux du rentier.

Pour Keynes, au contraire, le monde économique et social le plus libre serait-il, n’est pas naturellement à l’optimum, car rien ne garantit le niveau de la demande adéquat, à cause de l’incertitude qui plane sur toute décision quant à ce que sera le futur. Car selon Keynes, les entreprises n’investissent pour produire que si elles anticipent des débouchés profitables. La demande est donc centrale, or, restreindre les salaires, c’est fermer des débouchés, tandis que l’argent trop cher dissuade d’investir. Ce sont donc les opinions des consommateurs et des entrepreneurs sur ce que seront les revenus et les débouchés qui déterminent le niveau de l’investissement et en conséquence celui de l’emploi. Puisque les forces du marché ne garantissent pas un pouvoir d’achat suffisant pour générer l’activité adéquate au plein emploi, il appartient à l’État de les accompagner pour construire une économie optimale.

Dès après le première guerre mondiale, Keynes, qui voulait détourner les salariés du bolchevisme, avait milité pour une baisse du coût de l’argent, l’abandon de l’étalon or devant permettre une politique de bas taux de l’intérêt qui inciterait les entreprises à investir, de même qu’elle affaiblirait la monnaie et favoriserait les exportations. Mais il avait par la suite douté de l’efficacité de cette seule approche incitative, allant même jusqu’à recommander, dans les situations extrêmes telles une grande crise ou une guerre, que l’État prenne en charge l’essentiel de l’investissement. Et il estimait nécessaire de compléter l’action des autorités publiques par une politique fiscale qui veille à une répartition plus égalitaire des revenus, qui favoriserait la consommation, sachant que les riches ont une propension à épargner plus élevée que les pauvres. De même, une lourde fiscalité sur les successions éviterait que le capital ne se transmette vers des mains incompétentes, au détriment du potentiel national de création de richesses. Au total, le plein emploi suppose « l’euthanasie du rentier ».

En fait, les idées de Keynes n’intervinrent en rien dans la solution de la crise des années trente, puisqu’il fallut en passer par une guerre mondiale. Cependant, à la sortie, les conditions étaient réunies pour que le keynésianisme puisse faire florès en formalisant une théorie, dite keynésienne, reposant sur les seuls mécanismes globaux de la demande et de la monnaie, épurés de toute dimension doctrinale5. Dans cette approche que nous dirons keynésianiste, le pilotage du système était réduit à un « fine tuning » (réglage fin) hydraulique de robinets plus ou moins ouverts ou fermés selon le niveau requis dans la baignoire.

Ce niveau n’était pas celui du total plein emploi, car l’intervention publique se confrontait à trois dangers, dont Keynes était conscient : l’inflation, l’endettement public et l’endettement extérieur. En effet, soutenir l’activité faisait pression sur les coûts et poussait les prix à la hausse, induisant ce que Keynes appelait inflation de sous-emploi. Car l’activité générait des goulots d’étranglement sur les matières premières et autres moyens de production, de même que la baisse du chômage renforçait la capacité de négociation des salariés. De même, la hausse de l’activité induisait une hausse des importations, tandis que la hausse des prix gênait les exportations. Le déficit commercial traduisait une perte d’emplois, puisque importer des marchandise c’est exporter du travail. Enfin, quant au déficit public, il risquait de devenir cumulatif en cas de hausse du taux d’intérêt si la croissance était insuffisante pour dégager les moyens de servir la dette.

En prenant en compte ces trois effets pervers, Keynes avait introduit le cheval de Troie néo-libéral dans son analyse, et le keynésianisme put développer la dimension de l’offre, jusqu’à la rendre prééminente. Les mécanismes keynésiens devenaient des outils de pilotage de l’austérité libérale. Austérité est le nom que donnent à la rigueur les opposants à ceux qui la préconisent. Au delà de la sémantique, le terme recouvre une seule et même réalité, la casse des salaires, qui se manifeste sous des formes différentes, plus ou moins brutales selon les circonstances économiques, sociales et politiques.

2. Keynésianisme et austérité molle

Pour la disqualifier, on appelle généralement politique d’austérité une politique de retour à l’équilibre des finances publiques et dont le but est de combattre l’inflation générée par une politique de relance par la dépense publique à découvert. On y associe généralement le resserrement de la création de monnaie, via le marché, par la hausse des taux d’intérêt, ou des mesures administratives, tel l’encadrement du crédit. Il s’agit, selon le schéma keynésianiste, de réduire la demande pour soulager la pression sur les salaires et sur les prix, afin de rétablir la compétitivité et échapper aux trois dangers susdits.

Le keynésianisme a pu triompher dans l’après seconde guerre mondiale parce que les circonstances étaient favorables : reconstruction, nouvelles technologies, nouveau management, protection sociale, idéologie planiste contre les dégâts du capitalisme concurrentiel, concurrence avec le modèle soviétique dont il fallait détourner les peuples, etc. Côté demande, garanties de pouvoir d’achat (via revenu garanti et échelle mobile des salaires), redistribution et salaire socialisé, assuraient des débouchés stables, c’était à l’offre de suivre, ce qui stimulait l’industrie nationale et créait des emplois.
Dans ces années « fordistes », où tout va bien, la demande et l’offre vont de conserve, la tendance est à la croissance, le keynésianisme proclame la fin des crises, et la politique économique n’a qu’à se focaliser sur la régulation au jour le jour de la conjoncture. En effet, quand l’activité était trop vive, les prix et les salaires avaient tendance à progresser trop vite et à mettre en danger les équilibres fondamentaux du système, il fallait donc les calmer, et le but de la rigueur était de réduire le pouvoir d’achat des salaires, afin de restaurer celui des rentiers en même temps que les profits.

Le souci des autorités publiques était donc d’arbitrer entre inflation et chômage, les deux pôles de l’activité de l’économie en croissance. Et le keynésianisme avait justement tout ce qu’il fallait pour cela dans sa boîte à outils appelée politique conjoncturelle : budget, monnaie, mais aussi taux de change et revenus (contrôle des salaires et des prix). Les autorités publiques l’utilisèrent pour agir dans le court terme, en considérant que la tendance de long terme était stable, ou maîtrisable par les moyens de la politique structurelle, qui, elle, vise le marché du travail, les marchés financiers, la protection sociale, etc., et qui relevait des luttes sociales (pour ne pas dire de la lutte des classes).
L’objectif de politique conjoncturelle était donc, soit d’assurer les débouchés et l’activité, c’était l’heure de la relance, ou du simple soutien, soit de « tenir » les salaires, de les empêcher de progresser, voire de les faire baisser en termes réels, par la grâce d’un peu d’inflation maîtrisée. Dans les manuels d’économie « keynésienne », on appelait « stop and go » cette politique alternée, de relance quand le chômage avait remonté et commençait de provoquer des remous sociaux, puis de freinage ou de refroidissement quand survenait la « surchauffe » de la hausse des prix et des salaires. Les opposants à la rigueur dénonçaient une politique d’austérité, ce qui était juste, mais il s’agissait d’une austérité bien molle en regard de la vraie austérité, celle qu’ont connue les peuples d’avant-guerre ou ceux de certains pays aujourd’hui.

La théorie keynésienne a formalisé des modèles macro-économétriques de plus en plus complexes censés mesurer tout cela le plus finement possible. Les autorités publiques devaient ainsi lisser les cycles conjoncturels et prévenir les remous sociaux par une navigation précise entre les écueils qui guettaient la croissance capitaliste. C’était le temps de « l’utopie de l’économiste » : pas de plan coercitif, mais pas de chaos de la concurrence, tout est maîtrisé pour peu que l’on soit raisonnable.
Ce bel édifice technocratique et idéologique s’est fissuré avec la crise du profit. Car le keynésianisme fait a priori référence à une relance par la consommation, par exemple par une hausse du smic, des salaires des fonctionnaires ou des allocations familiales. Ceux qui en bénéficient sont supposés exercer ce pouvoir d’achat supplémentaire auprès des entreprises qui vont devoir investir. Le cercle vertueux de la croissance de l’activité s’enclenche donc. Le problème est que les consommateurs peuvent préférer acheter des biens produits à l’étranger, du type magnétoscopes au début des années 80, ou smartphones aujourd’hui. Alors la relance échoue, puisque les entreprises nationales n’embrayent pas sur l’investissement, tandis que se creuse le déficit commercial, que s’impose la dévaluation, que s’accélère la hausse des prix, etc. Il faut alors freiner des quatre fers, faire de l’austérité un peu plus sévère, mais ça ne marche guère. L’idée peut être alors de relancer directement par l’investissement, mais les conséquences sont les mêmes : investissement, embauches, consommation, et la suite. Surtout si l’investissement est « d’aubaine », c’est-à-dire que les entreprises avancent des projets qui étaient de toutes façons dans les tuyaux.

Ces effets pervers ont longtemps été plus ou moins bien maîtrisés en piochant dans la boîte à outils, mais avec la crise des gains de productivité et du profit, plus rien ne marche dans le bon sens. Que l’on relance contre le chômage, et c’est l’inflation qui repart de plus belle, que l’on freine contre l’inflation, elle poursuit sur sa lancée, tandis que le chômage s’aggrave ! Les promoteurs de la relance de 81 en ont fait l’amère expérience, quand toute action entreprise se retournait contre eux en renforçant la « stagflation », et qui, après avoir vainement tenté d’arrêter les magnétoscopes à Poitiers, durent se résoudre à prendre en 83 le « tournant de la rigueur ».

Qui a lu Marx sait que dans une telle situation de crise du profit, la rationalité capitaliste est d’entreprendre une vraie casse des salaires6, et non plus seulement de les tenir par une austérité plus ou moins molle. Les outils du keynésianisme étaient donc devenus inopérants, mais la mécanique keynésianiste subsistait, et les néo-libéraux ont dû l’intégrer dans le cadre théorique qui légitimait leur action anti-sociale. C’est ainsi que le keynésianisme n’a jamais tout à fait disparu des radars, même quand les politiques structurelles furent orientées vers une austérité dure : vraie casse des salaires, directs ou socialisés, via la casse du code du travail, de la protection sociale, des services publics, etc.

A suivre.

  1. Par exemple : www.oecd.org/fr/eco/pers#551B43 []
  2. Respectivement http://www.imf.org/external/French/pubs/ft/survey/so/2013/CAR080513BF.htm et http://www.imf.org/external/pubs/ft/survey/so/2013/car080113a.htm,adresses qui renvoient aux communiqués du FMI, d’où on peut accéder aux rapports. []
  3. Adam Smith expliquait que les salariés sont empêchés de s’unir par les lois sociales, tandis que nul ne peut empêcher « les maîtres du travail de dîner ensemble », de même que le prêteur avait un rapport de force favorable avec l’emprunteur et que l’État devait limiter l’usure à ce que la raison demandait. []
  4. Au premier rang des principes de saine gestion était la gestion en bon père de famille, connue sous le nom d’orthodoxie financière : on ne dépense pas plus qu’on ne gagne, le crédit étant réservé à l’investissement productif, puisque générateur de son propre financement. Ce principe prévaut encore en matière de finances locales : la section de fonctionnement doit être votée en équilibre. Au niveau de la nation, le budget de l’État s’est rapidement exonéré de cette contrainte, qui, de même que celle de l’or, bloquait son essor. []
  5. La mécanique du keynésianisme a à voir avec Keynes, certes, mais elle est expurgée de la doctrine sociale dans laquelle elle a pu naître. Voir http://www.ufal.info/economie/keynes-liberal-et-anticapitaliste/884 []
  6. Voir http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/tina-et-francois-ou-pourquoi-lausterite/6827 []
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


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