Economie

Keynésianisme et austérité. 2 – Contre l’austérité néo-libérale, le keynésianisme ?

lundi 2 septembre 2013
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

Voir la 1ère partie : Keynésianisme et austérité. 1 – OCDE et FMI contre l’austérité, donc keynésianistes ?

3. Néo-libéralisme et austérité dure : la mobilisation des mécanismes keynésiens

Puisque les outils conjoncturels de la boîte keynésienne ne permettaient plus de maîtriser l’évolution des salaires réels et d’arbitrer entre inflation et chômage, il fallait en changer. Le pragmatisme commandait aux autorités de revenir à la bonne vieille recette du libéralisme : faire baisser les salaires, ce qui nécessitait de redonner une base théorique à la nouvelle doctrine, qui redevenait structurelle. Or, pendant les années interventionnistes, le néo-libéralisme avait gardé allumée la flamme vacillante de l’orthodoxie financière, de la rigueur monétaire, etc. Et il répondait parfaitement à ce cahier des charges, en particulier dans sa variante monétariste, qui avait rénové la théorie quantitative de la monnaie, selon laquelle l’excès d’émission monétaire était la source de tous les maux subis par une économie de marché « libre et non faussé ». En ces temps d’incertitude doctrinale, c’était la théorie adéquate.

En effet, qui veut tuer son chien l’accuse de la rage. Pour pouvoir accuser des salaires trop élevés, il fallait en premier lieu expliquer pourquoi l’ajustement du marché du travail ne les ramenait pas au juste niveau. L’explication « naturelle » était que le chômage résulte de rigidités structurelles qui les empêchaient de baisser : smic trop élevé, charges sociales, code du travail, statut des fonctionnaires invirables, etc. Mais il fallait aussi expliquer la stagflation, cette cohabitation du chômage et de l’inflation, que le keynésianisme faisait naître des effets pervers des politiques conjoncturelles. Milton Friedman, « pape du monétarisme », parvint fort ingénieusement à intégrer les mécanismes conjoncturels de Keynes dans la théorie classique du marché (il en obtint le « Prix Nobel ») et donna la théorie structurelle adéquate à la situation, en distinguant le chômage « naturel », conséquences de salaires supérieurs à la productivité du travail, et le chômage conjoncturel, véritable rocher de Sisyphe, qui retombait sans cesse, en ayant cependant fait monter les prix à chaque élévation.

Friedman jeta néanmoins le trouble dans certains esprits en déclarant : « nous sommes tous keynésiens ! » car sa doctrine, entièrement tournée vers la lutte contre l’inflation et en réalité vers l’austérité salariale, était tout le contraire de celle de Keynes. Mais en se positionnant en continuateur, dans la ligne du progrès scientifique en économie, qui plus est à grands coups de modèles mathématiques et d’économétrie, il pouvait tromper ceux qui voulaient bien l’être et qui n’avaient pas à se renier ouvertement. Au tournant des années 60-70, fulgurante fut la percée du monétarisme dans le monde universitaire, dans celui des élites gouvernantes, et donc dans les médias. Non pas que Friedman eût un pouvoir de persuasion extraordinaire, mais parce que ses recommandations correspondaient à ce dont avaient besoin les politiques et leurs soutiens pour faire face à la situation du moment : ils allaient pouvoir faire dans le brutal avec l’aval de la science.

Pour le monétarisme, les autorités doivent donc, d’une part, flexibiliser les marchés pour créer des emplois et, d’autre part, neutraliser la monnaie pour tuer l’inflation. Et c’est justement ce qu’elles pensent qu’il convient de faire : création de l’OMC pour ouvrir les frontières et fluidifier le commerce international, dérégulation financière, etc. Devant le monétarisme s’ouvre un boulevard, que Mitterrand empruntera avec un tel entrain que le Financial Times lui décernera « la palme du meilleur monétariste », devant Mme Thatcher herself !

Flexibiliser les marchés : la suppression des obstacles à l’ajustement du niveau des salaires à la richesse qu’ils créent et qui seule leur revient, permet de donner un emploi à chacun. Cette proposition essentielle du libéralisme est commune à l’ensemble des courants néo-libéraux, le courant ultra-libéral de l’économie de l’offre insistant particulièrement, pour sa part, sur l’aspect du coût fiscal. Le volume de l’emploi dépend de la qualité de l’ajustement des salaires à la productivité du travail, qualité dont dépendent la croissance potentielle et le taux de chômage naturel. Améliorer ladite qualité accroît l’activité et réduit le chômage structurel.

Neutraliser la monnaie : la théorie quantitative de la monnaie explique qu’une hausse de la circulation monétaire à richesse réelle constante se traduit par une hausse des prix, ce qui est une forme d’impôt sur les revenus du patrimoine, ce qui entraîne la chute de l’épargne, bloque l’investissement, produit le chômage, etc. En situation d’inflation, réduire la quantité de monnaie rassure le rentier, réduit le coût de l’investissement et le retour au « juste prix » sur les marchés fait revenir la croissance. La politique monétaire doit être passive, son rôle est de neutraliser la monnaie : la restriction monétaire est le seul remède contre l’inflation,  l’expansion est au contraire le seul remède contre la déflation.

Selon Friedman, la déflation des années trente s’expliquait par une restriction monétaire à contretemps, au moment où il aurait fallu injecter des liquidités après le krach de 29. Une seule recommandation de politique monétaire, donc, que B. Bernanke s’applique à suivre à la lettre depuis 2007 : ajuster la création monétaire aux besoins de l’activité réelle. Son principe est de ne pas reproduire l’erreur de 29 (dont il est un spécialiste) et de créer toute la monnaie nécessaire pour ne pas ajouter de la crise (monétaire) à la crise (financière). Sous sa direction, le bilan de la FED est passé de 800 à 3600 milliards de dollars, principalement parce qu’elle injecte chaque mois dans l’économie des É-U 85 milliards de dollars, en achetant des bons du Trésor, accroissant ainsi la dette de l’État et faisant baisser le dollar, ce qui gêne Allemagne et Chine (d’où une guerre des monnaies pour les exportations). Le tout sans inflation étant donné la baisse des coûts (gaz de schiste pour l’énergie, pressions sur les salaires, etc.) Mais cela profite principalement aux banques, qui pratiquent des taux élevés ou spéculent, produisant diverses bulles sans réellement soutenir l’investissement, et la croissance reste « modeste » (dixit la Fed).

Cependant, la mise en œuvre des préconisations fut politiquement délicate, les gouvernements rencontraient la résistance de salariés qui avaient obtenu de haute lutte de meilleurs salaires, la protection sociale, des institutions plus ou moins démocratiques, etc. Tant que le modèle soviétique semblait encore viable et que se maintenait le « rêve socialiste », il était compliqué de revenir sur ces acquis sociaux sans d’abord un long travail idéologique que seule une montée structurelle du chômage permettrait de faire aboutir. L’armée de réserve industrielle est toujours utile.

• D’autres courants néo-libéraux purent alors se faire une place, selon les circonstances économiques et politiques.  Ainsi la référence au libertarisme, courant ultra-libéral inspiré par Hayek et opposé à toute construction de la société, a pu concourir à la légitimation idéologique des privatisations et de la flexibilisation des marchés, ainsi que de la montée des inégalités. Mais en pratique, cela n’a pas eu de grand impact, à part faire apparaître les vrais opérateurs anti-sociaux pour des modérés.

En matière de monnaie, comme en toute autre, les libertariens refusent toute régulation publique, seul le marché peut dire ce qui est l’intérêt général. Il revient donc à la concurrence de faire émerger la bonne monnaie et d’en déterminer la quantité et le prix. C’est l’idée de monnaies parallèles émises par qui veut, le marché choisissant in fine laquelle doit perdurer. Étant donné ce qu’est la monnaie et ce que sont les mécanismes keynésiens, cela ne peut pas avoir d’autre réalité durable que dans les rêves de ce qui croient que la monnaie est purement formelle, tels les adeptes du bitcoin, dernière arnaque en cours.

Seul le courant de l’économie de l’offre a connu son heure de gloire aux affaires, avec la Reaganomics, du nom du Président des É-U qui la mit en œuvre, dans un cocktail détonnant de monétarisme, de dérégulation et de privatisations, qui amena vite les différents courants à s’entre-déchirer. Détonnant, car le dédain des « supply siders » pour l’orthodoxie financière provoqua des tensions extrêmes avec les monétaristes au sein des instances dirigeantes. Mais il reste l’idée fondamentale, symbolisée par la « courbe de Laffer »,  que tous les maux viennent de l’impôt, que « trop d’impôt tue [l’activité et] l’impôt ». Elle légitime la fin de la redistribution étatique et les inégalités de revenu croissantes, car l’enrichissement des uns profiterait mécaniquement aux autres, par un effet de « ruissellement » de la richesse à tous les étages de la société, jusque vers les plus pauvres.

L’économie de l’offre n’était en réalité qu’un habillage bricolé de la doctrine ultra-libérale classique, et Reagan a trouvé l’Amérique en cherchant les Indes, c’est-à-dire que les brutales baisses d’impôt ont tout simplement mis en branle les mécanismes keynésiens de la relance. Ça a marché parce qu’en même temps il y a eu dérégulation du marché du travail, donc pas trop d’inflation, et surtout, parce que la position impérialiste des É-U leur a permis de se moquer des dangers du keynésianisme : les faramineux déficits public et extérieur des années quatre-vingt ont fait chuter le dollar, mais comme il avait le statut de monnaie mondiale, les conséquences étaient bénignes et négligeables. C’était les années du « benign neglect » et de « le dollar est notre monnaie et votre problème ».

La Reaganomics fit rapidement long feu, butant sur les turbulences monétaires et financières de la fin des années 80 et le repli sur les intérêts nationaux des « partenaires » occidentaux. Dans le même temps, le monétarisme friedmanien, quelque peu disqualifié, laissa la place idéologique au « monétarisme II », qui, fondé sur la théorie des anticipations rationnelles, contestait le peu de réalité des mécanismes keynésiens que leur accordait le monétarisme I.  Ces « nouveaux classiques » voulaient durcir les recommandations austéritaires, mais les faits sont têtus, cependant, et devant l’évident besoin d’encadrer le marché, les « nouveaux keynésiens », dont le plus connu est J. Stiglitz, proposèrent une nouvelle synthèse Keynes-classiques pour réintroduire dans la science « avancée » une certaine efficacité de l’intervention publique. C’était en fait l’heure de l’ordo-libéralisme, qui a pu faire croire au retour de l’interventionnisme et de la gauche.

4. Le keynésianisme et la gauche : du pragmatisme à l’illusion du revival

Le balancier entre austérité pour restaurer la profitabilité et keynésianisme pour ouvrir des débouchés a modifié son cours au Nord avec la reconfiguration de l’économie mondiale : tant que les plans d’ajustement structurels du FMI et les délocalisations dans les pays à bas salaires ont permis de dégager rente et de plus-value rapatriables du Sud, l’austérité a pu préserver un minimum des modèles sociaux du Nord. Dans l’UE, le carcan de l’euro ne serrait pas trop, pour la même raison. Mais la crise de 2007 a changé la donne, quand la crise financière a fait apparaître que la richesse du Nord était largement fictive et qu’il a fallu accélérer la reprise des acquis sociaux. Suivant le précepte de la tradition libérale, mais aussi la rationalité capitaliste, l’impératif était désormais de restaurer les profits, et d’abord ceux des banques, qui gèrent l’argent, et donc de durcir fortement les politiques d’austérité. En Europe, le sauvetage de l’euro ramena de vieux souvenirs de temps oubliés, avec le retour de cohortes de chômeurs, de sans-abri, bref, de la misère (les vols de bois du temps de Marx laissant la place aux vols de légumes), dans les pays les plus faibles, sans que la « bonne fin » soit garantie.

La contestation de l’austérité s’accroît au fur et à mesure que son échec devient plus patent, puisque les mécanismes keynésiens ne peuvent qu’ajouter la récession à la récession, faisant flancher la croissance partout, surtout dans les pays émergents, même si des poches résistent artificiellement grâce au soutien monétaire des banques centrales, BCE comprise. La contestation prospère naturellement à gauche, mais elle atteint jusqu’à des cercles proches de l’oligarchie. Même Ségolène y va de son couplet sur l’urgence d’un moratoire fiscal. Et T. Mandon qui propose de re-défiscaliser les heures supplémentaires va dans le même sens : dégager du pouvoir d’achat pour ne pas transformer la récession en dépression.

Si même la gauche libérale s’interroge, c’est que la situation est grave, pour autant, on peut douter qu’un retour au keynésianisme social puisse ouvrir une réelle perspective de reprise de la croissance. Car les conditions qui ont fait échouer et abandonner les politiques keynésianistes au tournant des années 70-80 se sont aggravées, avec l’impossibilité de la finance elle-même en crise de les masquer encore. Il est curieux que devant l’échec de l’austérité, l’alternative envisagée soit encore ce qui a échoué à éviter les conséquences de ce qui pose problème : comment le keynésianisme en échec à cause de la crise du profit pourrait-il résoudre cette même crise ?

Les libéraux de droite sont des libéraux « naturels », par individualisme, qui se réfèrent à des théories en termes de marché, et les mécanismes keynésiens y sont présents, mais à la marge. À l’opposé, en tant qu’elle est de gauche, la gauche libérale raisonne en termes de système et le keynésianisme y a toute sa place, et si elle reconnaît qu’il y a bien un problème de l’offre (compétitivité, etc.), la problématique structurelle n’est pas prééminente. Ce qui la conduit à ne pas écarter les questions de justice sociale, car elle continue de considérer qu’il ne s’agit pas du seul problème des salaires, mais aussi de la répartition, des inégalités de revenu, etc. Cependant, puisqu’elle a renoncé à changer de système et qu’il s’agit donc pour elle de le gérer, les lois du capitalisme la contraignent finalement à mener la même politique économique que la droite.

La gauche social-libérale est ainsi une gauche ordo-libérale, au sens où des dirigeants soucieux d’efficacité économique doivent garantir la cohésion sociale et non mener une guerre sociale, ainsi que le font les libéraux de droite. Mais cette gauche est prise dans la nasse néo-libérale du marché, conçu comme verrou contre les tentatives des politiques pour échapper à la contrainte économique. Ainsi la gauche social-libérale est bien représentée dans les instances de régulation internationale (FMI, OMC, etc.), de même qu’elle a largement participé à la construction et à la gestion de l’UE (Delors, etc.), totalement orientée, surtout depuis la création de l’euro, vers le blocage de toute politique « keynésienne ». Surtout ne pas rééditer l’épisode Mauroy 81. Si la social-démocratie « moderne » en est là, c’est que les choix politiques sont dictés par les circonstances, qui amènent au pouvoir ceux qui prendront les « bonnes décisions »

C’est ce que ne comprend pas la gauche de la gauche, qui se veut « keynésienne » et qui propose un simple retour aux conditions passées de maîtrise de la marche de l’économie, que ce soit par une Europe sociale ou par la sortie de l’euro. Elle nie par là la réalité de la crise structurelle du capitalisme qui s’est ouverte au tournant des années 60-70 et que la financiarisation a jusqu’ici éludée, dans le cadre de la mondialisation et de la révolution numérique.

Deux doctrines opposées peuvent produire des effets semblables, car des décisions prises au nom d’une théorie fausse peuvent enclencher des mécanismes externes à ladite théorie et obtenir les effets recherchés. Et avoir les mêmes conséquences : ainsi, fondée sur une doctrine ultra-libérale, la Sarkonomics a tout autant creusé les déficits que la très keynésianiste relance Mauroy de 81. En économie, la « science » voit le système comme une boîte noire, elle voit les commandes et les effets, et la science du moment c’est l’idéologie qui enclenche les mécanismes en sorte d’avoir le résultat espéré. Mais comme ces mécanismes ont des effets pervers, les politiques doivent s’adapter en permanence et ne peuvent que suivre les événements (dépassés, ils feignent alors de les organiser, comme disait Cocteau). D’où les modes scientifiques successives, présentées à chaque fois comme un progrès de la science : keynésianisme, monétarisme, néo-keynésianisme, nouvelle économie classique (monétarisme II), nouvelle économie keynésienne, etc., qui ne sont qu’un mouvement de balancier continu entre les pôles austérité quand il y a inflation et intervention en cas de récession.

Le sérieux de la crise de 2007, que nul pôle n’a su (ou voulu) prévoir, ni expliquer, fait aujourd’hui taire la « science » et laisse le champ à la seule action des banques centrales et gouvernements : c’est l’heure du pragmatisme en faisant fi des théories ou des principes. Les positions anti-austéritaires n’expriment pas un changement de doctrine, simplement l’échec de l’austérité.

Les keynésianistes « alter » réfutent, avec raison, toute idée de chômage structurel dû aux rigidités du marché du travail et à des salaires trop élevés et refusent donc l’austérité et son cortège de conséquences anti-sociales : casse des services publics, de la protection sociale, etc. Mais réfuter la théorie monétariste ne supprime pas ce à quoi elle veut répondre : la crise de l’exploitation du travail. Certes, l’austérité impose une désocialisation progressive, inacceptable, alors que la crise appelle au contraire plus de socialisation, mais une socialisation qui conduise, non vers l’illusion d’une « meilleure » gestion, plus juste, égalitaire, du capitalisme, mais vers son dépassement : la seule vraie bonne alternative est anti-capitaliste.

Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


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