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La gueule de l’emploi

mardi 13 décembre 2011

Vous souvenez-vous de ce documentaire explosif que France 2 proposa il y a deux mois (c’était le 6 octobre 2011 à 23h10) et qui semble avoir déjà fait long feu ?

L’auteur Didier Cros, dont il faut pourtant saluer la performance, nous avait, ce soir là, projeté en pleine figure, une scène de genre parfaitement représentative et ô combien réelle des dérives au quotidien d’un monde devenu fou. Ce monde, c’est celui d’une entreprise en délire, prise la main dans le sac du mépris et de l’impunité banale, dans le cadre d’une séance de recrutement filmée sur le vif. On y voyait comme rarement à la télévision, ce dont est capable une firme quand elle se prend les pieds dans son plan de com, et ce qu’elle révèle alors à son corps défendant, de culture managériale exacerbée, omnipotente et totalement décomplexée.

Deux mots émergent de cette pitoyable danse du scalp concoctée autour du recrutement de commerciaux par le GAN, rebaptisés « conseillers » pour la circonstance et cornaqués par un cabinet de clowns de choc : humiliation et soumission. Merci RST de nous avoir révélé de façon si convaincante, une réalité organisée sous le signe de l’obscène et filmée avec l’accord du bourreau lui-même en forme d’authentification suprême.

Humiliation, c’est ce que disent eux-mêmes, à tête reposée, les candidats. Malmenés, promenés, bernés, manipulés, tout fut bon pour les faire gesticuler, se justifier, se contredire, tout à leur préoccupation de présenter leur meilleur profil d’insectes pris au piège d’un chômage prolongé ou d’indemnités en berne. Jusqu’à solliciter une prolongation de supplice pour mieux faire leurs preuves le lendemain ! Une famille à nourrir, un trou de CV accusateur, un moral menacé de flancher, une pression sociale devenue difficile à supporter, l’envie était grande pour eux d’en sortir une fois pour toutes et de reprendre pied, ce qui ne pouvait au passage que les conduire à commettre l’irréparable dont ils s’accusent a posteriori : se prendre les pieds dans le tapis qui leur fut maintes fois tendu, ou s’être laissés aller au petit jeu très glauque de la surenchère, de la dénégation des évidences, ou de la peau de banane traitresse à l’encontre de leurs camarades de souffrance.

Sous les yeux d’un client souverain et discrètement amusé, et à deux exceptions près qui ont d’emblée planté là leur tourmenteur d’un jour, ils se sont donc pliés au jeu abject qui leur était imposé, et dont beaucoup sont ressortis tenaillés par un malaise d’autant plus amer qu’à l’échec s’ajoutait le sentiment de s’être eux-mêmes trahi ou sali complaisamment. Gageons qu’ils ont du mettre quelques jours à s’en remettre ou à reprendre le cours d’une recherche d’emploi déjà si frustrante et usante pour les nerfs ou la motivation. Quelle déchéance que de se voir invités à danser devant les loups, tels les invités d’un Staline finissant, ridiculisant les dignitaires du régime en les soumettant à son bon plaisir malsain !

Soumission en effet. Fille de l’humiliation consentie et de l’efficience magnifiée. Soumission en effet que, dans le sujet tourné, revendiquent sans vergogne les tristes sires et les marionnettes de la DRH, mettant en avant le « formatage » nécessaire au nom des exigences de l’entreprise et de la loi du genre. Et voilà leur grand ordonnateur, capo d’un jour, labellisé, légitimé dans son odieux jeu de rôle au prétexte de ne faire que reproduire en circuit fermé la dure réalité de la vie professionnelle, la loi d’airain du « terrain », et la dure réalité du métier de la vente. Ah comme les arguments les plus rationnels président toujours à la bêtise, pour ne pas dire à la barbarie triomphante, abritant sous les plus belles protestations d’efficacité ou de vertu, les instincts douteux de tout misérable ayant décidé de soumettre à sa loi, le premier malheureux qui lui passe à portée de la main.

La vie des affaires n’est pas un long fleuve tranquille, certes. Justifie t’elle pour autant de telles singeries ? Comment ne pas deviner derrière le paravent des réalités, l’impératif de compétitivité ou le prétexte d’expérimentation, la très vilaine envie de tenir à sa main, de dominer sans partage, de disposer sans limites, de soumettre sans retenue ? Bref, l’envie d’écraser, le besoin de rabaisser, le souci de se rassurer qui par carence éducative ou démission de l’autorité, confinent comme en l’espèce à la veulerie la plus sordide.

J’entends d’ici les commentaires scandalisés et les réactions vertueuses de la profession tout entière déniant à cette triste pantalonnade tout caractère représentatif, toute portée réelle ou mettant en garde contre la tentation de généralisation. Je les refuse par avance. Le management moderne a outrepassé depuis longtemps les bornes de la morale la plus élémentaire et s’appuie comme jamais sur le marché pour justifier l’injustifiable. Et nous le savons parce que nous y consentons, tous autant que nous sommes, victimes ou bourreaux, bourreaux ou spectateurs, spectateurs ou instigateurs. Nous sommes aux premières loges, mais nous préférons détourner la tête de ce qui se déroule tous les jours sous nos yeux. Dans l’entreprise. Dans nos entreprises. À des degrés divers, certes. Mais sans véritable rempart ni garde fou par nature. Ce fut la principale vertu de cette émission que de nous le rappeler. Non de nous en faire prendre conscience, comme on le dit toujours au bord de la nausée, quand on feint de découvrir l’innommable ou pour le moins l’indécent.

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