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La santé coûte trop cher… mais à qui rapporte-t-elle ?

mardi 19 août 2014

A l’heure de l’accentuation des politiques d’austérités néolibérales, au moment même où la doxa médiatique fustige les dépenses publiques excessives, les OPA boursières des entreprises pharmaceutiques ne sont-elles pas financées par l’argent public ?

« La santé n’a pas de prix »… mais elle a un coût, vieille rengaine qui s’ajoute à toute réflexion sur notre système de santé. Sur les 187 milliards que la France consacrait à la santé en 2012, plus de 34 milliards étaient dépensés en médicaments. L’arrivée en 2014 de médicaments innovants pour le traitement de l’hépatite C (VHC) risque d’alourdir singulièrement la facture, à tel point que 15 ministres européens1 de la santé ont déclaré de façon commune le 20 juin 2014, à l’initiative de la France, que les prix des traitements de l’hépatite C « sont extrêmement élevés et insoutenables pour les budgets de santé ». Il faut dire que, seulement en France, près de 100 000 patients devraient être traités contre le VHC. Car le VHC peut entrainer en plusieurs décennies des maladies avancées du foie : cirrhose, cancer, justifiant une transplantation hépatique. Le prix demandé pour la mise sur le marché d’une des nouvelles molécules antiVHC, lesofosbuvir, est de 680 euros par comprimé, le traitement doit associer au moins un autre antiviral. Le traitement d’un patient devrait donc couter entre 50 000 et 100 000 euros (12 à 24 semaines de traitement)…pour 100 000 patients, c’est 6 milliards que la sécurité sociale devrait apporter. On envisage mal une telle dépense à l’heure où des économies drastiques sont annoncées.

Comment expliquer le prix du traitement ? Le laboratoire qui produit le Sofosbvuvir, Gilead, a racheté en 2011 pour 11 milliards de dollars Pharmasset, le laboratoire pharmaceutique l’ayant développé.Le retour sur investissement devrait être rapide : le 23 avril l’agence Reuters annonçait un démarrage record des ventes du sofosbuvir… 2,27 milliards de dollars (1,6 milliard d’euros) dans les trois premiers mois de commercialisation. Le coût de production de 12 semaines de traitement par sofosbuvir est estimé à 250 euros environ contre un remboursement demandé aux alentours de 50 000 euros. Certes usuellement les laboratoires donnent comme argument le coût de la recherche. Les firmes pharmaceutiques évaluent à 800 millions d’euros le coût du développement d’une nouvelle molécule. Cela ne tient évidemment pas compte des exonérations fiscales dont elles bénéficient pour leurs recherches, ni des financements publics qui participent largement dans de nombreux pays à la recherche fondamentale et à la mise sur pied des essais cliniques. Des chercheurs américains ont, en 2009, estimé le coût de développement de deux vaccins contre les rotavirus. Les dépenses totales étaient selon eux, de 128 à 206 millions de dollars. Or les fabricants avaient dû financer des évaluations cliniques d’une amplitude inhabituelle, comprenant à chaque fois plus de 60.000 enfants. Il est donc vraisemblable que le coût de développement des nouvelles molécules est surestimé par les laboratoires pharmaceutiques. En tout état de cause, dans le VHC, le prix du sofosbuvir ne sert pas à financer le coût de son développement ou de sa production mais à rembourser une spéculation boursière.

Le problème est d’autant plus aigu qu’il risque fort de se répéter si la régulation demandée par les autorités européennes – et certains députés français2 – n’est pas obtenue : ainsi Abbvie qui possède d’excellents antiVHC en cours d’homologation, a fait une offre publique d’achat le 14/07 au laboratoire Shire pour 53.7 milliards de dollars… 4.8 fois le rachat de Pharmasset par Gilead… les antiVHC d’AbbVie (Ombitasvir + Dasabuvir) seront-ils vendus à 4,8 fois le prix du sofosbuvir, histoire de rembourser les actionnaires ? Devra-t-on payer 3 000 euros la gélule de combinaison thérapeutique ?

Ce n’est évidemment pas aux assurances maladie publiques (ou privées pour les Etats-Unis) de solvabiliser les OPA. Dans les années 90, une solution avait été trouvée via les licences obligatoires pour les antirétroviraux, inabordables pour les pays du sud, pourtant lourdement affectés par l’épidémie de Sida. La déclaration de Marakkech du 15/04/1994 à l’OMC sur les aspects des droits de propriétés intellectuelles qui touchent au commerce (ADPIC) stipulait dans son annexe 1c article 27 que « …Les Membres pourront exclure de la brevetabilité les méthodes diagnostiques, thérapeutiques et chirurgicales pour le traitement des personnes… »

Les autorités sanitaires sont dans leur rôle en faisant baisser les prix et en garantissant l’accès aux nouvelles molécules. Les « entreprises de santé » ne sont pas des entreprises ordinaires. Car certains biens, santé, justice, éducation ou sécurité, accès à l’eau ou à l’air ne sont pas marchands. Il n’est pas possible, sans mettre en péril la collectivité, de laisser la spéculation s’en emparer. Les licences obligatoires dans le cas du VIH, ont été une réponse efficace. Dans le cas des anti-VHC et peut être ailleurs, il serait, somme toute, normal, d’y avoir recours.

  1. Sur proposition de la France, les pays suivants ont cosigné la déclaration : Allemagne, Belgique, Chypre, Croatie, Irlande, Italie, Lituanie, Luxembourg, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Roumanie, Slovaquie et Slovénie. []
  2. Lettre commune de 5 députés : Gérard Bapt, Catherine Lemorton (présidente de la commission des affaires sociales à l’Assemblée), Olivier Véran, Bernadette Laclais et Jean-Louis Touraine, au président de Gilead France rappelant notamment « le montant des dividendes versés à vos actionnaires en 2013 ». []
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