Ecologie

L’écologie politique ne s’oppose pas aux Lumières, elle en est l’accomplissement !

vendredi 25 février 2011
Par
Agrégé et Docteur en Philosophie

Dans sa dernière livraison, ReSPUBLICA a publié un article de Stéphane François intitulé : « L’écologie : un refus des Lumières ? ». Dans son titre, l’auteur fait part d’un doute qui l’aurait saisi : et si l’écologie, même dans sa dominante de gauche, était conservatrice, opposée aux Lumières, antimoderne, voire réactionnaire (et pour finir terroriste). Stéphane François dit souhaiter qu’on ne se méprenne pas sur ses intentions, que son propos n’est pas polémique mais qu’il croit avoir remarqué « une ambiguïté intellectuelle présente au sein de l’écologie politique ». La remarque nous paraît être de pure rhétorique, puisqu’il contribue, par son propos, à jeter un discrédit total sur l’écologie politique, que de maigres nuances ne suffisent pas à lever.

Une accusation globale

De quoi s’agit-il ? Essentiellement de conservatisme, compris comme la caractéristique centrale de la pensée de droite.

« Globalement donc, les écologistes se positionnent idéologiquement, et de leur propre chef, à gauche. Pourtant, nous verrons que certains thèmes écologiques analysés ici sont plutôt de droite. »

« De fait, nous réfléchirons principalement dans cet article sur les rapports entre l’écologie et certaines valeurs que nous pouvons considérer comme conservatrices, comme la technophobie et l’antimodernité. »

Stéphane François ajoute à ce propos déjà inquiétant pour l’écologie :

« Ensuite, et cela sera l’un de nos deux fils conducteurs, nous montrerons que la rencontre entre ces références conservatrices et l’écologie a donné naissance à un courant de l’écologie politique que certains ont pu qualifier de “réactionnaire”, couvrant un spectre politique allant de la droite anticonformiste conservatrice à l’extrême droite, notamment au sein de la Nouvelle Droite et chez les Identitaires, et dont l’influence se fait de plus en plus grande dans les milieux altermondialistes, comme a pu le mettre en évidence Jean Jacob. »

Si nous suivons bien ce raisonnement commençant, il y a, ancrées dans les discours écologiques, des thématiques conservatrices et donc de droite, et ces thématiques non simplement sont présentes dans certains courants d’extrême-droite, sous une forme identitaire qui leur serait propre, mais ont donné naissance, parce qu’elles en sont porteuses, à une écologie réactionnaire. En conséquence de quoi, si on a bien suivi, il y a une parenté, sans doute ignorée de ceux qui professent une écologie politique de gauche en toute bonne foi, bien que certaines passerelles puissent aussi être objectivement décelées, entre l’écologie politique et les écologies conservatrices voire fascistes. L’essentiel est donc de comprendre que l’écologie politique, derrière le visage apparemment souriant, voire baba-cool, de ses zélateurs, est en fait porteuse de thématiques de droite, conservatrices, antilibérales, antihumanistes, antiprogressistes et technophobes. L’amalgame prétend n’être pas grossier, encore une fois Stéphane François croit seulement avoir remarqué une ambiguïté intellectuelle. L’affirmation, elle, pourtant n’est pas ambiguë : l’écologie est habitée par un fort tropisme de droite, véhicule des valeurs conservatrices, antihumanistes et antimodernes.

Voyons un peu ce raisonnement non-polémique-prétendant-faire-seulement-preuve-de-lucidité-intellectuelle.

Une généalogie abusive et sélective

D’abord, l’auteur prétend y tracer sommairement une généalogie de l’écologie et ne réussit qu’à évoquer pêle-mêle, sans aucun ordre chronologique ni aucune précision politique, idéologique et écologique, le romantisme politique, la Révolution conservatrice allemande, Thoreau. Il ne doit pourtant pas ignorer que Thoreau était un abolitionniste (De l’esclavage, Plaidoyer pour John Brown, éd. Mille et une nuits), un pacifiste et plutôt un anarchiste (La désobéissance civile) que proche de la Révolution conservatrice allemande.

« Cette vision passéiste eut pour conséquence de voir le développement d’un discours antimoderne. Ces premiers mouvements se sont aussitôt présentés comme un refus du monde moderne et industriel qui émergeait alors : la pensée de Thoreau est en effet marquée par le refus de l’urbanisation et de l’industrialisation. »

Le « refus de l’urbanisation et de l’industrialisation » est ici assimilée à une thématique antimoderne et présenté comme commun à la Révolution conservatrice et à l’écologiste américain (sans doute Élisée Reclus aurait-il pu avec son Histoire d’un ruisseau – ou d’une montagne, être inclus dans la liste, vous pensez bien, quelle horreur ! alors qu’on sait depuis les cours de philosophie de terminale, qu’il n’y a pas d’histoire dans la nature). Les combats luddites contre la mécanisation auraient pu également être cités, puisqu’ils incarnent le refus de la modernité, la technophobie et donc le conservatisme, comme une prolongation au XIXe siècle de la chouannerie anti-révolutionnaire. Parce que, que de tels combats aient eu pour but de préserver l’autonomie des travailleurs, leur savoir-faire, la qualité des objets fabriqués et aient constitué d’authentiques combats anti-capitalistes émancipateurs, n’aurait sans doute pas effleuré l’auteur.

Dans la suite, Stéphane François semble affirmer enfin clairement le sens de son propos.

« La plupart des thèmes écologistes ont appartenu ou appartiennent encore à un univers de référence plus conservateur que libéral. En effet, l’écologie est l’héritière du romantisme plutôt que celle des Lumières. »

Voilà, le morceau est craché, l’écologie est en rupture radicale avec les Lumières. Il ne s’agit plus d’une possibilité du discours écologique, de sa variante conservatrice, antihumaniste, antilibérale et même on le verra anti-monothéiste, mais de l’écologie en tant que telle, qui s’oppose intrinsèquement aux Lumières. L’argument qui suit se veut imparable.

« Que l’on songe, par exemple, écrit assez justement le néo-droitier Charles Champetier, aux vertus de la vie naturelle célébrées face aux vices de la vie urbaine, à l’idée de nature conçue comme un ordre harmonieux, au refus du progrès, à la réaction esthétique contre la laideur de la société industrielle, à la métaphore de l'”organique” opposé au “mécanique” ou du “vivant” face à l’abstrait, à l’éloge de l’enracinement et des petites communautés… »

La séparation d’une écologie politique authentiquement de gauche, socialiste, républicaine, moderne, humaniste, non technophobe, etc. et d’une variante écologique de droite voire d’extrême-droite, païenne, raciste, différentialiste (Nouvelle Droite) n’a donc aucune pertinence ! Sauf que le seul auteur que Stéphane François cite à l’appui de sa thèse, il le qualifie de « néo-droitier ».

De même la référence à Rousseau est biaisée. Présenté comme un auteur que l’écologie a tenté de récupérer alors qu’il affirmait que « la nature humaine ne rétrograde pas » (Rousseau Juge de Jean-Jacques), qui récusait donc le retour à la nature, Rousseau est bien plutôt le penseur de l’illusion d’un progrès fondé sur les sciences et techniques (Discours sur les sciences et les arts). Celui qui a le mieux compris que l’homme vit une condition malheureuse que l’éloignement par rapport à la nature (« l’homme qui médite est un animal dépravé », Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes) et l’artificialisation ne suffiront pas à résoudre, mais accroîtront au contraire. Un auteur qui situe sa réflexion au lieu même où se jouent, pour le meilleur comme pour le pire, les Temps modernes, entre la volonté d’aller de l’avant et l’incapacité à se débarrasser du passé.

Conservatrice et de droite

La conclusion de Stéphane François est donc sans ambiguïté :

« Il faut aussi garder à l’esprit qu’un grand nombre de valeurs prônées par les écologistes, ou par les décroissants, comme la parcimonie, la modestie, le sens du sacrifice, etc. relève plutôt de cet imaginaire conservateur. »

Que les écologistes contemporains répondent aux exigences du temps, à l’épuisement des ressources, à la pollution, au changement climatique, ainsi qu’à la dilution des liens culturels par la consommation, le recours excessif aux psychotropes, à la fuite effrénée et sans but de la technique, qu’ils veuillent permettre à chacun de reprendre un peu de pouvoir sur sa propre existence, tout cela ne l’effleure pas un instant. Il voit dans la modestie, la parcimonie « un sens du sacrifice », qu’il nous dira un peu plus loin « holiste », « anti-individualiste », et qu’il a dès à présent la lucidité de qualifier de « conservateur ».

L’auteur fait cependant des concessions ou plutôt il reconnaît des réalités qu’il lui serait d’ailleurs difficile d’ignorer, mais c’est pour immédiatement les rapporter au conservatisme qu’il juge inhérent à l’écologie. « Parallèlement à cela, les écologistes se sont aussi positionnés politiquement à gauche. » « Parallèlement » ? L’écologie avance parfois des valeurs de gauche, elle combat même souvent à gauche. Mais cela n’est, rassurons-nous pour le raisonnement de l’auteur, que « parallèle ». Dans son cœur, l’écologie est de droite. D’ailleurs René Dumont ne tenait-il pas « un discours radical assez ambigu », entendez « qui ne réussissait pas à masquer ses tendances conservatrices et droitières ».

Mais au fait que sont le modernisme, le libéralisme, le progressisme qui sourdent du raisonnement de l’auteur ? La suite nous l’apprend, non sans, au passage, se contredire.

« L’imaginaire des écologistes de gauche, issu des Lumières, s’est inscrit donc globalement, et jusqu’à récemment, dans une conception progressiste de l’histoire et du monde. Cette position s’est notamment manifestée, dans les années soixante-dix, dans les thèses de Serge Moscovici. Selon celui-ci, l’Homme a toujours façonné, « anthropisé », la nature. Cette forme d’écologie ne remet pas en cause les fondements prométhéistes de la civilisation occidentale : elle peut être vue comme une simple tentative de conciliation entre les préoccupations écologiques et le productivisme industriel (le « développement durable » ou « soutenable »). En outre, cette écologie gestionnaire est sensible aux questions sociétales, en particulier aux conditions de vie des minorités (immigrés, minorités sexuelles et religieuses, etc.).

Ces différentes origines, conservatrices ou alternatives, promeuvent néanmoins une même vision du monde foncièrement anti-Lumières. »

Ce qui inquiète l’auteur, ce qu’il appelle « conservatisme », c’est l’opposition au « prométhéisme » de la civilisation mondiale. L’écologie lui paraît raisonnable, de gauche, moderne, quand elle est une « tentative de conciliation entre les préoccupations écologiques et le productivisme industriel », quand elle prend la forme du « développement durable ». Stéphane François nous révèle donc que ce qui est moderne, c’est d’abord la technique moderne, vecteur d’émancipation, de liberté, de progrès et d’humanisme. Heidegger ne mérite de ce fait pas qu’on s’intéresse, ne serait-ce qu’un instant, à sa critique philosophique de l’arraisonnement moderne de la nature. Au passage, l’auteur ne le dit pas, mais tout le monde sait qu’il était nazi. Leur critique de la technique et leur référence à Heidegger suffisent ainsi à faire des Grünen allemands des conservateurs.

La bonne écologie du « développement durable » est du bon côté de la barrière, celui du progressisme, de la confiance accordée à la technique, par opposition à la mauvaise écologie dominante, conservatrice et antihumaniste. D’autant qu’elle est « sensible aux questions sociétales » et « aux conditions de vie des minorités ». Pourtant, l’anathème n’a pas changé : « Ces différentes origines, conservatrices ou alternatives, promeuvent néanmoins une même vision du monde foncièrement anti-Lumières. » On avait pourtant cru entendre parler dix lignes plus tôt de « l’imaginaire des écologistes de gauche, issu des Lumières ».

Mais il faut savoir entendre, d’autant que la référence du moment est Aldo Leopold. Son Almanach d’un comté des sables (1949) n’a pourtant pas d’autre ambition que de nous faire découvrir un monde riche que les hommes ont délaissé et détruit, mais qu’il parcourt en montrant les émotions humaines incomparables qui peuvent en émaner, à qui sait l’écouter. Il se désole de la destruction par la frénésie des chasseurs du pigeon du Wisconsin, est-ce un simple romantisme sans valeur, un antimodernisme antihumaniste ?

« Si nous sommes en deuil, c’est peut-être que nous ne sommes pas sûrs, dans nos cœurs, d’avoir gagné au change. Les accessoires industriels nous apportent plus de confort que ne le faisaient les pigeons, mais contribuent-ils autant qu’eux à la gloire du printemps ? Un siècle a passé depuis que Darwin nous livra les premières lueurs sur l’origine des espèces. Nous savons à présent ce qu’ignorait avant nous toute la caravane des générations : que l’homme n’est qu’un compagnon de voyage des autres espèces dans l’odyssée de l’évolution. Cette découverte aurait dû nous donner, depuis le temps, un sentiment de fraternité avec les autres créatures ; un désir de vivre et de laisser-vivre ; un émerveillement devant la grandeur et la durée de l’entreprise biotique. » (trad. A. Gibson, Paris, GF, 2000, p. 145)

Un antimoderniste citant Darwin, c’est surprenant, il doit y avoir erreur. Alors continuons un instant la lecture.

« Qu’une espèce porte le deuil d’une autre, voilà une nouveauté sous le soleil. L’homme de Cro-Magnon qui abattit le dernier mammouth ne pensait qu’à ses steaks. Le chasseur qui tua le dernier pigeon ne pensait qu’à son exploit. Le marin qui assomma le dernier alque ne pensait à rien du tout. Mais nous, qui avons perdu nos pigeons, nous en portons le deuil. Ces funérailles eussent-elles été les nôtres, les pigeons ne nous auraient guère pleurés. C’est cette différence, plus que les bas Nylon et M. DuPont ou les bombes de M. Vannevar Bush qui fournit une preuve objective de notre supériorité sur les bêtes. » (Idem, p. 146).

Hola ! un naturaliste spéciste maintenant ! Voilà un penseur bien étrange. Heureusement, il parle d’espèces d’hommes différents, on pourra toujours le taxer de raciste. Sauf qu’il finit par dire « notre » supériorité sur les bêtes, terme qui semble signaler quelque chose comme… un universalisme. Heureusement encore, il s’en prend aux industries modernes. C’est vrai, à l’industrie du jetable, les bas nylons, et de la guerre, mais de l’industrie quand même.

La technique moderne sera de fait le dernier bastion de la critique de Stéphane François. Et c’est elle qui nous permettra, de notre côté, de montrer que cette critique opère des amalgames aberrants, en fermant la porte aux pensées les plus novatrices du moment et les plus en phase avec les exigences du temps.

L’accusation de technophobie et l’aveuglement technophile

La dernière partie de l’article est consacrée à la « futurologie » de l’écologie. Elle est présentée comme pessimiste, laissant entendre, si nous suivons bien, que le pessimisme est nécessairement conservateur, que le modernisme, l’humanisme, etc. (pour reprendre la liste des valeurs de « gauche » que l’auteur égrène ad nauseam) et ne correspond donc jamais de manière légitime à une expérience du monde, de l’histoire et du présent. Il faut donc entendre que la modernité, les Lumières, l’humanisme sont par essence optimistes, quelles que soient les situations qu’ils rencontrent.

« Concrètement, la futurologie écologiste est une résistance à la technique, une technophobie, et doit être vu [sic] comme une peur d’aller trop loin et trop vite vers l’inconnu. »

Au passage parler à la suite de Jonas, Anders et Dupuy de « catastrophisme éclairé » ou d’« heuristique de la peur » devrait faire penser un peu plus notre auteur. Il s’agit peut-être d’un pessimisme, mais pas d’une philosophie de la décadence, telle qu’on pourrait la trouver dans la Révolution conservatrice ou chez un auteur raciste comme Gobineau, d’un pessimisme éclairé qui a pour objectif d’alerter les hommes ou de comprendre, comme Anders, les blocages psychiques qui empêchent de savoir ce que l’on sait.

« il est indiscutable que nous “savons” quelles conséquences en­traînerait une guerre atomique. Mais justement, nous le “savons” seulement. Ce “seulement” veut dire que ce “savoir” qui est le nôtre est en fait très proche de l’ignorance. Il en est bien plus proche que de la compréhension. » (Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, 1956, Paris, Éditions de l’encyclopédie des nuisances/Éditions Ivréa, 2002, p. 263).

« Heuristique » est un terme qui indique de même le rapport à l’avenir (il s’agit de trouver des moyens de résoudre les problèmes du temps) et non pas la condamnation sans espoir du présent. On peut contester toute valeur heuristique à la peur, mais pas dire qu’une « heuristique de la peur » est naturellement conservatrice ou, pire, réactionnaire et fantasmant un âge d’or perdu.

C’est pourtant bien ce qu’écrit Stéphane François à la suite.

« De fait, les écologistes, quelle que soit leur tendance politique, ont un trait psychologique marqué : ils refusent de faire confiance aux hommes et au temps. Or, cette méfiance est, selon l’historien Michel Winock, l’une des caractéristiques du discours de droite : “Le présent est odieux, écrit-il, en ce qu’il est une étape de la dégradation d’un modèle d’origine valorisé comme un temps béni, un paradis, perdu sous les coups de la modernité.” »

On retrouve ici clairement formulée cette assimilation de toutes les écologies au conservatisme, dans le refus « de faire confiance aux hommes et au temps ». De conservatisme il s’agit, parce que si on n’a pas confiance dans les hommes et dans le temps présent, c’est nécessairement qu’on idéalise le passé, qu’on s’oppose à la démocratie, qu’on souhaite le retour à l’Ancien régime et le maintien de l’homme du péché originel sous la férule de pouvoirs forts.
Signalons au passage l’usage très partial que Stéphane François fait de l’article de Michel Winock « L’éternelle décadence ». En effet, cet article est consacré à montrer la continuité entre les discours ultra-conservateurs et quasiment permanents de la décadence depuis la Révolution française et les propos du fondateur du Front National. Il est publié en octobre 1988, soit quelques mois après l’élection présidentielle qui marqua une progression marquante de ce parti d’extrême-droite (plus de 14% des voix). Michel Winock repère 9 thèmes pour qualifier les pensées de la décadence, que Stéphane François aura beaucoup de mal à retrouver dans l’écologie politique, raison pour laquelle sans doute il ne les cite pas, du moins pas tous : la haine du présent, la nostalgie d’un âge d’or, l’anti-individualisme (il s’arrête là), l’éloge de l’immobilité, l’apologie des sociétés élitaires, la nostalgie du sacré, la peur de la dégradation génétique et de l’effondrement démographique, la censure des mœurs, l’anti-intellectualisme. (Michel Winock, « L’éternelle décadence », Lignes, n° 4, octobre 1988, pp. 62-65).

Mais qui sont « les hommes » dont parle l’auteur ? Des technocrates, des capitalistes, des « gens de peu », les Occidentaux, les travailleurs exploités des usines chinoises ? On n’en saura rien, puisqu’il s’agit d’avoir confiance dans les hommes. C’est beau comme du Arthus-Bertrand. Et si on comprend bien, c’est là toute l’essence de la pensée de gauche : « avoir confiance dans les hommes et dans le temps », puisque, comme le dit Michel Winock, le refus de la confiance est « l’une des caractéristiques du discours de droite ». En conséquence de quoi, si l’on comprend bien encore, le néo-libéralisme des institutions européennes, la géo-ingénierie qui programme d’ensemencer les mers, de réfléchir les rayons du soleil avant qu’ils ne traversent l’atmosphère, sont la pointe avancée des pensées et des politiques de gauche.

« Technophobie » nous dit l’auteur. De quoi s’agit-il ? De la peur de la technique, donc. La peur de la technique ? Mais de quelles techniques ? Celles qui ont permis, au cours du siècle passé, d’éradiquer la plupart des maladies infantiles, qui ont permis de développer l’information ou de celles qui ont fait planer sur le monde la menace de sa destruction, ou qui aujourd’hui promettent à un petit noyau de privilégiés de devenir immortels, alors qu’en face les politiques néolibérales condamnent la majorité à la misère ? On n’en saura de nouveau rien : technophobie, voilà tout.

Le raisonnement qui suit dit très bien de quoi il s’agit. La technophobie consiste à généraliser la constatation de l’existence de quelques techniques destructrices à l’ensemble des techniques modernes.

« Les écologistes ont constaté, assez justement d’ailleurs, que, depuis 1945, l’humanité “pacifique” a plus dévasté la planète que les deux guerres mondiales réunies. Dès lors, toute innovation scientifique devient suspecte : “on somme donc le scientifique d’éviter à tout prix non seulement la catastrophe, mais également l’ombre de toute catastrophe possible. Le discours sur la catastrophe acquiert ainsi un pouvoir réel, et une véritable légitimité, même si la catastrophe est purement fictive.” (Etienne Klein) »

Qu’au passage « l’humanité pacifique a plus dévasté la terre que les deux guerres mondiales réunies » ne semble pas poser de problème à l’auteur, quoi qu’il en reconnaisse la vérité. On croirait lire Claude Allègre : il y a peut-être un problème, mais ce problème est beaucoup moins grave qu’on le dit, et les ingénieurs veillent sur nous, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.

Certaines catastrophes sont avérées, mais d’autres sont « purement fictives », ajoute Etienne Klein. Sauf que les catastrophes apparaissent rarement dans le moment où l’on commence d’utiliser une nouvelle technique. Il n’est qu’à rappeler l’amiante. Le principe de précaution, aussi insuffisant et aussi peu appliqué soit-il, a le mérite de souligner que tant qu’un soupçon de nocivité demeure l’utilisation d’une nouvelle technique doit être suspendue à titre provisoire. Mais notre auteur, lui, nous dit, en gros, qu’il n’y a pas de risque, qu’il faut raison garder. Les scandales médicaux, environnementaux qui rythment les dernières décennies ne semblent donc pas l’alerter, pas plus que le fait que « l’humanité pacifique a plus dévasté la terre que les deux guerres mondiales réunies ».

On ne s’étonne de ce fait pas de constater que l’auteur ne parle jamais, dans sa critique de l’écologie, du capitalisme, puisque cela l’aurait nécessairement conduit jusqu’à devoir reconnaître que l’écologie politique est une pensée et une politique de l’émancipation, de la sortie du capitalisme. Lisons ainsi le passage qui suit et remarquons le conditionnel (« serait »).

« Cette hubris, cette démesure technologique, serait couplée, selon les penseurs écologistes, à un pillage systématique des ressources naturelles : le modèle occidental de développement, fondé sur une exploitation intensive et extensive illimitée des ressources, détruit la planète. »

Le pillage semble donc relever de la mythologie, voire du mensonge pur et simple. Le capitalisme et les ravages qu’il opère pour satisfaire la soif de minorités doivent donc être des mythes. Tout va bien, la mondialisation économique est respectueuse des écosystèmes, n’exploite pas les ressources et les hommes au passage. Cela doit être le nouveau sens d’une politique de gauche : la confiance dans les hommes, c’est-à-dire dans le capitalisme, lequel est synonyme de démocratie, de progrès, d’égalité.

Hervé Kempf se demande au contraire dans son dernier livre (L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Seuil, 2011) si nous vivons bien dans une démocratie et si, entre la démocratie désirée et la tyrannie honnie, il n’existerait pas des oligarchies capables de mimer la démocratie tout en la minant de l’intérieur et en empêchant le déploiement du droit à l’éducation, à l’information, etc. Manque de pot pour notre auteur, les écologistes ne sont pas des anti-démocrates, ils appellent au contraire à opposer à l’oligarchie, la démocratie, c’est-à-dire le peuple, l’égalité. Le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon qu’on ne peut raisonnablement pas accuser de conservatisme, de tendance droitière, a ainsi inscrit la planification écologique, la critique du productivisme et du technicisme, au cœur de son programme politique. Mais il est vrai qu’on l’accuse aujourd’hui de populisme, parce qu’il parle d’une révolution citoyenne, par les urnes, du peuple, pour le peuple, et qu’il reprend l’étiquette à son compte.

« Rien n’est plus utile à l’oligarchie que la vulgarité et la veulerie que met si complaisamment en scène la télévision. L’individualisme qu’expriment ces spectacles correspond à l’idéologie qu’elle encourage efficacement depuis une trentaine d’années, et la distraction proposée détourne les foules de toute interrogation politique. La surreprésentation des rapports émotionnels entre individus – compétition, frustration, désir, cupidité – évacue tout rapport collectif du champ de la conscience des spectateurs. » (Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Paris, Seuil, 2011, p. 96-97).

Ce propos qui, en s’opposant à « la compétition, la frustration, le désir, la cupidité », rappelle « nombre de valeurs prônées par les écologistes, ou par les décroissants, comme la parcimonie, la modestie, le sens du sacrifice » dont nous parlait auparavant Stéphane François. Il nous permet d’aborder le dernier élément soulevé par l’article, l’anti-individualisme.

L’écologie politique est-elle anti-individualiste et anti-libérale ? Ou s’agit-il de repenser les liens entre l’individu et la collectivité et lutter pour une société décente ?

« Il s’agit aussi de réfléchir, dans l’aspect le plus radical de la pensée écologiste, à une déconstruction de la modernité dans ce qu’elle a de plus essentielle : l’humanisme et l’individualisme. L’écologie, en raison de son approche globale des problèmes de l’environnement, de l’importance qu’elle donne à la relation entre l’homme et le monde, et aussi bien sûr de sa critique de la dévastation de la Terre sous l’effet de l’obsession productiviste, de l’idéologie du progrès et de l’arraisonnement technicien, doit proposer une nouvelle vision du monde. À l’hubris économique et au prométhéisme technicien progressiste, l’écologie veut opposer le sens de la mesure et la recherche de l’harmonie. »

Ce propos paraîtrait élogieux, s’il n’y avait la suite :

« Pour cela, elle doit se débarrasser des schèmes intellectuels hérités des Lumières et promouvoir de nouveaux systèmes sociaux, parfois très conservateurs. »

« Cet antilibéralisme, tant économique que politique, est d’ailleurs revendiqué par des militants écologiques. Ainsi, certains d’entre eux considèrent que le libéralisme et l’écologie sont inconciliables. En effet, selon ceux-ci, le libéralisme, tant politique que philosophique, étant à l’origine de la mondialisation et prônant l’universalisme, détruit à la fois les identités nationales, l’ethnocide cher à Robert Jaulin, et la nature par son éloge du marché sans entrave et son consumérisme productiviste. Le libéralisme y est donc vu comme une idéologie reposant exclusivement sur la liberté, qu’elle soit économique ou politique, une liberté qui met en péril les modèles holistes des sociétés traditionnelles. »

Effectivement certains penseurs écologistes sont anti-libéraux, anti-démocrates, mais ils ne se disent pas de gauche en général. Et derrière la critique de l’universalisme à laquelle Stéphane François fait référence, il faut reconnaître la dénonciation d’un faux universalisme qui sert de paravent à l’expansion économique ou politique des peuples occidentaux. Mais pour s’en apercevoir, il faudrait chausser d’autres lunettes que celle de l’humanisme abstrait de « la confiance dans les hommes » et ne pas négliger ce que le capitalisme, et particulièrement le capitalisme fondé sur le désir, occasionne de bouleversement dans les sociétés, en détruisant les liens sociaux, pour les remplacer par l’atomisation, ce qui est le sens propre de l’individualisme.

Si l’écologie politique (de gauche) est donc anti-individualiste, c’est parce qu’elle lutte contre cette atomisation qui est le produit du capitalisme et sa meilleure arme, et non parce qu’elle s’opposerait aux droits et libertés individuels. Elle est anti-libérale au sens économique, puisqu’elle s’oppose au néolibéralisme européen et mondial, parce qu’elle croit à la fois à la valeur de la liberté individuelle (contre la massification et le consumérisme), et à la valeur des cultures et des sociétés (contre le sinistre slogan thatchérien de l’ultra-libéralisme : « La société n’existe pas. ) Mais elle n’est pas anti-libérale au sens philosophique, puisqu’elle fait de l’émancipation des individus, aussi bien à l’égard des pressions communautaristes que des propagandes diverses, un principe non-négociable. Elle n’est pas holiste, mais reconnaît en revanche, contre l’atomisation, une valeur à l’appartenance à une histoire et à un peuple.

L’auteur émet pour finir un argument censé être imparable, le même que Luc Ferry, jadis, dans Le nouvel ordre écologique (Grasset, 1992) :

« Nos écologistes sont attirées par une forme radicale de l’écologie : “l’écologie profonde”. »
« Les partisans de l’écologie profonde sont, selon Dominique Bourg, ” […] conduits à rejeter la conséquence même de cette élévation [de l’homme au-dessus de la nature et de l’individu au-dessus du groupe], à savoir la proclamation des droits de l’homme. Ils s’en prennent encore à la religion judéo-chrétienne, accusée d’avoir été à l’origine de l’anthropocentrisme, à l’esprit scientifique analytique et donc inapte à la compréhension de la nature comme totalité, et enfin aux techniques, accusées de tous les maux. Rien de ce qui est moderne ne semble trouver grâce à leurs yeux”. Cette dimension naturaliste radicale est un point de convergence entre l’écologie de droite, conservatrice, et l’écologie de gauche, qui fut progressiste. En effet, toutes deux sont critiques vis-à-vis du progrès, dans le sens de progrès technique. »

Stéphane François revient donc à son seul argument, l’opposition au progrès technique. Il ne trouvera aucun texte des écologistes de gauche qui s’oppose aux « droits de l’homme ». Il y a une confusion grave, laquelle porte de nouveau sur le sens du mot « individualisme ». L’individualisme, nous le savons depuis Tocqueville, désigne l’isolement et le centrement des individus sur eux-mêmes, que surplombe une puissance tutélaire (le marché, l’État total pour Arendt qui en voyait l’origine dans la massification), il n’est pas la libération de l’individu ni surtout sa relation faite de liberté et d’attachement à un groupe, comme c’est le cas dans une culture, mais sa soumission à un ordre de choses impersonnel, économique, politique ou idéologique.

L’écologie politique est de gauche et la préservation n’est pas le conservatisme

Nous proposons pour finir une autre lecture de l’écologie politique.

Paul Ariès parle, dans un éditorial du Sarkophage :

du « refus populaire de sous-traiter le travail familial, parce que cette immixtion ferait perdre son “âme ménagère” à la famille, constituant un viol de l’intime par un tiers (la femme de ménage, le domestique). » De « cette culture populaire, faite d’un ancien régime des gestes, [qui] permettait une familiarisation avec la société des objets précapitalistes, devenus depuis les révolutions productivistes et consuméristes bien silencieux. » Et qui constituait « finalement autant de gestes forts, des gardes-fous du Soi qui conservaient la mémoire sociale et individuelle des humbles. » « Pierre Sansot analyse, dans Les Gens de peu (PUF, 1992) ce mélange de modestie et de fierté, et revient sur le goût populaire pour les « bonheurs simples » : le 14 juillet, le bricolage, le camping, la partie de cartes, la scène de ménage… De quel aveuglement la gauche fut-elle victime pour répéter, tel un perroquet bavard, les critiques de droite envers toutes ces résistances ? […] La gauche veut bien aujourd’hui dénoncer l’ethnocide blanc, mais ne veut toujours pas admettre que les milieux populaires, les paysans comme les ouvriers, ont été aussi littéralement colonisés, avec le soutien actif et bien-pensant de cette même gauche humaniste et républicaine. La gauche, l’humanité et la république dont nous avons besoin au XXIe siècle ont un devoir d’inventaire. » (« A-t-on le droit d’être conservateur ? », Le Sarkophage n° 16, janvier-mars 2010, pp. 1-2).

Pour la gauche médiatique, voire caviar, le peuple est aujourd’hui composé de beaufs, l’attachement populaire aux traditions est anti-moderniste et anti-individualiste. Orwell avait pourtant montré qu’il n’est pas de société digne de ce nom sans « common decency » (l’honnêteté commune), laquelle il voyait à l’œuvre dans la classe ouvrière, encore attachée dans les années 30 aux signes concrets de la liberté en Angleterre, « le pub, le match de football, le petit jardin qu’on a derrière chez soi, le coin du feu et  la “bonne tasse de thé”. » (George Orwell, Le lion et la licorne : socialisme et génie anglais (1941), in Essais, articles et lettres, volume 2, 1940-1942, trad. A. Krief, M. Pétris et J. Semprun, Paris, Ivrea Encyclopédie des nuisances, 1996, p. 77)., parce qu’elle est la conscience des droits et de la dignité qui sont ou doivent être attachés à l’existence de chacun. Il s’agit bien de conservation, peut-être pourrions-nous parler, ce qui lèverait toute ambiguïté, de volonté de préservation des écosystèmes et des cadres de vie des hommes, des liens sociaux et des usages et héritages qui les permettent.

À défaut de cette « honnêteté commune » et des finalités raisonnables qu’elle met en avant, la raison ne nous protège pas de l’inhumanité, la technique peut conduire à des pratiques nihilistes et l’égalité prendre la forme de l’écrasement des masses, dans les tranchées ou les camps.

Nous voyons, à l’issue de cette lecture critique, que l’analyse de Stéphane François est erronée. Sa conclusion montre d’ailleurs très bien que son argumentation s’est éloignée de la raison et que la polémique inutile et stérile l’a emporté chez lui sur la lucidité intellectuelle.

« Malgré un positionnement souvent ouvertement de gauche, la pensée écologiste la plus radicale, par les valeurs qu’elle promeut, reste donc assez largement une pensée conservatrice, très largement pessimiste et foncièrement antilibérale. En effet, les écologistes refusent de faire confiance aux hommes et à l’idée de progrès. Cette position tranchée soulève des interrogations. Malgré tout, la prise de conscience écologique est plutôt positive tant qu’elle ne se transforme pas en un terrorisme écologiquement correct, en un anti-monothéisme, en un naturalisme radical antihumaniste ou en un antimodernisme technophobe. »

L’écologie politique ne véhicule pas des principes opposés aux Lumières, à la démocratie, elle reprend au contraire à la racine le projet d’émancipation des individus, tout en rejetant le prométhéisme qui consiste à faire du progrès technique la condition unique de celle-ci et le moteur de tout progrès social. Des siècles de progrès technique nous ont en effet montré que le pire comme le meilleur pouvait sortir du travail des ingénieurs, que la démocratie a progressivement laissé place à la technocratie et à l’oligarchie. La critique écologique a pour objectifs de préserver des conditions de vie dignes pour les hommes, de favoriser leur expression en tant que citoyens, dans leurs cadres de vie quotidiens. L’oïkos des écologistes est la polis. Elle ne s’oppose pas aux Lumières, mais en est le prolongement à un âge où la nature est devenue notre monde et où, face aux destructions massives occasionnées par les politiques capitalistes et technicistes, les conditions de vie concrètes des hommes, soumises à des pollutions sans précédent, des expropriations et des propagandes permanentes, sont devenues un enjeu vital pour la gauche. Elle assume, de ce fait, la rupture avec les fétiches du capitalisme que sont la croissance et la consommation, ce qui ne pourrait être assimilé à un anti-modernisme que si la modernité et le capitalisme étaient rigoureusement synonymes.

Par
Agrégé et Docteur en Philosophie

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