Histoire

Les Communes de Paris : l’émancipation anticipée – II Seconde partie - Action culturelle et éducation politique des masses

dimanche 21 mars 2021
Par
Pour réagir aux articles,
écrire à evariste@gaucherepublicaine.org

Suite de l’article du numéro précédent.

Action culturelle

Une politique culturelle dynamique est promue. Dans l’esprit des Communards, les théâtres doivent être considérés comme de grands établissements d’instruction. Ils doivent appartenir à des fédérations d’artistes. Le peintre Gustave Courbet est élu président de la Fédération des artistes de Paris. Dès le 25 mars, par une note insérée à l’Officiel, le comité central signalait au public qu’il avait fait occuper tant le Louvre que les Tuileries « dans le but de mettre à l’abri et de faire respecter des chefs-d’œuvre et les objets précieux qui le contiennent ». Le même numéro de l’officiel annonce que les Tuileries, fermées depuis le 4 septembre par le gouvernement, seront ouvertes au public ainsi que les musées. Mais c’est seulement le 15 avril que le Louvre fut effectivement rouvert aux artistes et aux gens du peuple. Deux jours après, tous les jardins, parcs et autres lieux publics de promenade fermés jusque-là pour cause de dureté militaire furent aussi mis à la disposition de tous.

L’Académie des sciences continua de se réunir à partir du 17 avril. Des savants comme Chevreuil et Milnes-Edward purent s’y livrer en toute quiétude à des controverses du plus haut intérêt. Stanislas Meunier y donna lecture de son intéressant mémoire sur le métamorphisme des météorites.
Molié plaça le Muséum d’histoire naturelle « sous la sauvegarde des citoyens ». Il fit appel au public pour « prêter aide aux gardiens » et au besoin agir afin de « garantir les intérêts généraux » de l’établissement.

Au Collège de France, les cours d’arabe reprirent le 15 avril à raison de deux par semaine. L’École des beaux-arts fonctionnait et/ou ne manqua pas de prévenir les élèves que le concours pour les grands prix de Rome aurait lieu en 1871 comme les années précédentes.

Émile Perrin directeur de l’Opéra, n’ayant rien fait pour parer aux difficultés de la situation et ayant accumulé des obstacles afin d’empêcher une représentation nationale au profit des victimes de la lutté des artistes musiciens, fut révoqué par le délégué à l’intérieur Cournet, à la date du 9 mai. En même temps, Cournet, considérant que malgré la crise, l’art et les artistes ne devaient pas « rester en souffrance », nomma Eugène Garnier directeur de l’Opéra à titre provisoire et institua une commission composée de A. Regnard, Lefebvre Roncier, R. Pugnot, Edmond Levraud, Seimer et lui-même afin de « veiller aux intérêts de l’art musical ». Le nouveau directeur fut présenté au personnel de l’Opéra par deux délégués de la Commune le 12 mai, jour des bombardements violents sur Asnières, Clichy et Neuilly et des attaques sur Vanves. On y prononça une allocution : à cette occasion, Garnier suscita une représentation du personnel à raison d’un délégué par catégorie et lança l’idée d’une association des artistes de l’Opéra analogue à la société du Théâtre français.

Du côté du Conservatoire de musique, on semble avoir été moins pressés d’agir. C’est seulement le 15 mai, beaucoup trop tard, que la délégation à l’enseignement songea à réformer cet établissement.

Réorganisation et protection des bibliothèques publiques

C’est surtout du côté des grandes bibliothèques publiques que se remarque l’effort de la Commune.

Le 1er avril, le comité de l’intérieur et de la sûreté générale, désirant prouver qu’il entendait « conserver soigneusement aux générations futures tout ce qui se rapporte à la gloire et à la science du passé », délégua à la Bibliothèque nationale « avec pleins pouvoirs » le citoyen Jules Vincent. En réalité, il faut voir là une mesure politique au premier chef. La Commune prenait ses précautions : presque tous les conservateurs et bibliothécaires de la rue de Richelieu, les Delisle, les Dauban et autres, étaient connus comme de fieffés réactionnaires. La Commune craignait que la Bibliothèque nationale ne devînt un foyer contre-révolutionnaire.

Aussitôt nommé, Vincent réuni le personnel de la BN, il fut décidé, d’un commun accord, que sans porter atteinte aux règlements en vigueur dans l’établissement, des mesures seraient prises pour « sauvegarder l’intégrité et la conservation des collections ». Vincent obtint des fonctionnaires et employés l’engagement « de se renfermer dans les strictes limites de leur rôle » et d’être «fidèle à leurs devoirs professionnels ». Mais cet engagement ne fut pas tenu. Une bonne partie du haut personnel prit du large. Ce fut la gabegie. Tenu pour responsable, Vincent fut relevé de ses fonctions par arrêté de Vaillant en date du 27 avril sur la proposition même de Cournet. La délégation de l’enseignement, à l’encontre de Vincent, était décidée à une « réorganisation radicale de la BN ». Elle fit désigner Elie Reclus comme directeur avec, comme adjoint, le citoyen Guizard. Le 11 mai, Vaillant révoqua d’un seul coup 25 fonctionnaires qui avaient déserté leur poste, parmi lesquels « le sieur Léopold Delisle », chef du département des manuscrits. À l’Officiel du 12 mai parut une nouvelle fournée de 28 bibliothécaires, conservateurs ou attachés, relevés de leurs fonctions.

La bibliothèque Mazarine avait été forcée de fermer par suite de la pénurie de personnel. Elle fut rouverte le 8 mai sous la direction de B. Gastineau et les fuyards De Sacy, Philarète Chasles, Jules Sandeau, Moreau, Darembert, Cocheris et Lauredent-Larcher en furent déclarés démissionnaires.

Benjamin Gastineau fut nommé aussi inspecteur des bibliothèques communales. Par arrêté du 12 mai il mit un terme au pillage des bibliothèques publiques par les privilégiés. Il dénonça devant l’opinion ceux qui n’avait pas craint de se tailler une bibliothèque dans les fonds publics  « en empruntant les livres qu’ils rendraient rarement et en privant ainsi les travailleurs des ouvrages les plus nécessaires les plus précieux ». Gastineau supprima d’une façon absolue le prêt de livres à domicile et ordonna à tous ceux qui avaient ainsi emprunté des ouvrages de les rendre dans les huit jours.

La fédération artistique des arts plastiques

Il y eut à la Commune, parmi les artistes, un mouvement original à base fédéraliste.

Le mouvement des peintres, sculpteurs, graveurs, artistes industriels fut de beaucoup le plus remarquable. Il n’y avait qu’un signe à faire pour rassembler tous les « bohèmes » du Quartier Latin, tous les artistes qui s’étaient plus ou moins mêlés à l’opposition au Second Empire et aux manifestations estudiantines, aux groupements secrets blanquistes et aux sociétés de Libre Pensée. Autorisé par la commune, Gustave Courbet, dans un appel fameux et vibrant que l’Officiel se fit un devoir de reproduire, invita ses confrères à se réunir. Le grand peintre révolutionnaire, ami de Vallès, de Vermorel de P. Denis, disait entre autres :

Aujourd’hui, j’en appelle aux artistes ; j’en appelle à leur intelligence, à leurs sentiments, à leur reconnaissance. Paris les a nourris comme une mère et leur a donné leur génie. Les artistes, à sept heures, doivent partout leurs efforts (c’est une dette d’honneur) concourir à la reconstitution de son état moral et au rétablissement des arts qui sont sa fortune…
La revanche est prise, le génie aura son essor ; car les vrais prussiens n’étaient pas ceux qui nous attaquaient d’abord…
Ah ! Paris, Paris, la grande ville, vient de secouer la poussière de toute féodalité. Les prussiens les plus cruels, les exploiteurs du pauvre, étaient à Versailles. Sa révolution est d’autant plus équitable qu’elle part du peuple. Ses apôtres sont ouvriers, son Christ a été Proudhon. Depuis 1 800 ans, les hommes de cœur mouraient en soupirant, mais le peuple héroïque de Paris vaincra les mystagogues et les tourmenteurs de Versailles. L’homme se gouvernera lui-même, la fédération sera comprise et Paris aura la plus grande part de gloire que jamais l’histoire ait enregistrée… »

Une commission provisoire élabora tout d’abord un programme destiné à être soumise à une assemblée générale des artistes. Cette assemblée se tint le 13 avril dans le grand amphithéâtre de l’École de Médecine. Elle était placée, comme l’écrivit emphatiquement Courbet, « sous le protectorat de la Commune ». Ce fut un succès. La salle était pleine et tous les arts plastiques y étaient largement représentés. On comptait plus de 400 personnes, parmi lesquelles Feyen, Perrin et Héreau comme peintres, Moulin et Delaplanche comme sculpteurs, Bertall comme caricaturiste, Michelin pour la gravure. Il y avait beaucoup d’architectes et d’ornemanistes. Courbet – qui devait être élu membre de la Commune quelques jours plus tard – présidait, assisté de Moulins et d’Eugène Pottier. La présence du futur auteur de l’Internationale dans cette assemblée peut paraître étrange, mais il faut savoir que Pottier était un dessinateur industriel de talent, très apprécié, qui avait fondé avant la guerre la chambre syndicale de sa profession, et l’avait fait adhérer en bloc à l’Internationale. C’est au titre de dessinateur que Pottier donna lecture à l’assemblée du rapport rédigé par lui au nom de la commission préparatoire.

Un homme comme Delion  qui attribue gratuitement à Pottier la marotte de vouloir être « législateur des arts » et qui entrevoit la barbarie comme résultante du socialisme, qualifie ce rapport de « simple, clair, ingénieux ». Marquet de Vasselot, peu tendre en général pour les Communards, se demande de son côté si le rapport de Pottier n’est pas « l’idéal du rapport rêvé par les artistes ». Ces appréciations flatteuses ont d’autant plus de valeur qu’elles sont postérieures à la Commune. En les lisant on comprend pourquoi l’Officiel de la Commune tint à insérer en entier le rapport de Pottier en spécifiant que ce « document, très intéressant, contenait  des considérations vraiment élevées sur les besoins et les destinées de l’art contemporain ».

Que demandait Pottier ? Le ralliement de tous les artistes adhérant aux principes de la révolution communaliste dans une vaste fédération prenant pour plate-forme :

La libre expansion de l’art, dégagée de toute tutelle gouvernementale et de tout privilège ;
L’égalité des droits entre tous les membres de la fédération.
L’indépendance et la dignité de chaque artiste mise sous le la sauvegarde de tous par la création d’un comité élu au suffrage universel des artistes. »

Ce comité comprenait 47 membres élus pour un an au scrutin de liste et au vote secret par tous les citoyens, justifiant de la qualité d’artiste. Sur ces 47 membres, chaque spécialité se trouvait représentée. Il y avait 16 peintres, des sculpteurs, 5 architectes, 11 graveurs lithographes, des membres de l’art décoratif. La durée du mandat était d’un an, mais afin de laisser un élément de stabilité dans le comité, 15 membres choisis par le comité lui-même restaient deux ans en fonction. Pottier, emporté par l’enthousiasme, qualifiait ce comité de « gouvernement du monde des arts par les artistes ». Il faut dire qu’il lui assignait une triple vaste mission : 1- la conservation des trésors du passé ; 2- la mise en œuvre et en lumière de tous les éléments du présent ; 3- la régénération de l’avenir par l’enseignement.

Tous les monuments, galeries, collections et musées publics étaient placés sous la surveillance administrative du comité qui se chargeait d’en dresser les plans, inventaires, catalogues, de les mettre à la disposition du public, d’en signaler les réparations urgentes, d’en nommer ou révoquer les fonctionnaires. Le comité se proposait d’organiser des expositions nationales et internationales, n’admettant que des œuvres représentant des créations originales, repoussant toute exhibition mercantile « tendant à substituer le nom de l’éditeur ou du fabricant à celui du véritable créateur ». Il n’était pas prévu de récompense, mais la Commune devait répartir ses travaux ordinaires entre les artistes désignés par le suffrage universel des exposants. Les travaux extraordinaires étaient attribués à la suite d’un concours.

Le comité entendait surveiller l’enseignement du dessin et du modelage dans les écoles primaires et professionnelles communales. Il désirait favoriser l’introduction des « méthodes attrayantes » et désigner les sujets d’élite dont les études seraient complétées aux frais de la Commune. Enfin était envisagé la création d’un organe de la fédération : l’Officiel des arts, qui devait être soigneusement expurgé de toute trace mercantile. Pour résoudre les questions litigieuses, des arbitres étaient prévus et le comité s’engageait « par la reproduction populaire des chefs-d’œuvre », par l’image, par l’affiche, à concourir à la « régénération », à « l’inauguration du luxe communal », aux « splendeurs de l’avenir et à la république universelle ». C’était là un vaste et ambitieux programme dépassant évidemment de loin les possibilités de réalisation de la Commune.

Les élections à la commission fédérale eurent lieu au Louvre le 17 avril. La liste présentée par la Sociale, journal d’André Léo, passa tout entière. Gustave Courbet, le grand sculpteur Dalou et Boileau fils composèrent le bureau de la commission qui siégea désormais à « l’ex ministère des Beaux-Arts », rue de Rivoli. Elle collabora avec Vaillant, s’occupant entre autres de la réorganisation du musée du Louvre, proposant la suppression de l’emploi d’architectes au musée de Luxembourg comme inutile, faisant nommer André Gill, Glück et Chapuis comme conservateurs de ce même musée, prenant des dispositions pour l’orientation artistique de l’enseignement primaire…

La fédération artistique (art lyrique et dramatique)

Parallèlement au mouvement des artistes de l’art plastique se développa un mouvement des artistes de l’art lyrique et dramatique.

Une première réunion tenue à l’Alcazar, Faubourg-Poissonnière, le 10 avril, jeta les bases d’une fédération artistique, étant donné, dit le procès-verbal plutôt confus, « qu’au nom de la démocratie et de la fraternité il est bien d’appeler sous le même drapeau les membres d’une même famille ayant les mêmes goûts, les mêmes aspirations et liées en quelque sorte par des relations quotidiennes ». Cette première réunion nomma une commission exécutive provisoire composée des citoyens Paul Burani, auteur dramatique, président, Antonin Louis, secrétaire, Nicole et Fernand, assesseurs. Il est curieux de noter que le secrétaire de la fédération naissante deviendra plus tard le chansonnier de la réaction boulangiste, puis de la réaction nationaliste et en antidreyfusarde. Ce ne fut du reste qu’un secrétaire éphémère, puisque quelques jours plus tard les communications du groupement indiquent comme secrétaire Paul Burani. Il semble bien qu’il y eut des dissentiments entre les membres de la commission exécutive provisoire touchant l’orientation de la fédération. C’est du moins ce qui ressort non pas seulement du changement de bureau, mais d’une note de Burani annonçant que ses camarades s’étaient réunis le 16 avril sous la présidence du citoyen Pacra pour procéder à la « nomination des cadres » de la fédération et pour convoquer une nouvelle assemblée en vue de nommer une commission chargée d’élaborer les statuts d’une « fédération purement sociale ».

L’assemblée du 18 aboutit tout au moins à une résolution d’ordre pratique. Elle demanda à la Commune la libre disposition des salles de spectacles non occupées appartenant à la ville pour organiser des représentations au bénéfice des veuves, blessés, orphelins et nécessiteux de la garde nationale. Elle apportait le concours gratuit de ses membres et laissait à une commission que choisirait la Commune le soin de centraliser les recettes afin d’en répartir le produit entre les victimes des vingt arrondissements.

A la date du 22 avril, la Commune fit droit à la demande de la fédération artistique. Alors, le comité d’organisation des représentations de bienfaisance se mit à l’œuvre. Il précisa dans un communiqué quelles étaient ses vues et, pour inaugurer la série des représentations, il prépara une « grande solennité musicale et dramatique » pour le 7 mai, dans la vaste salle du Châtelet. Son effort ne s’arrêta pas là ; mais il est difficile de démêler, parmi les concerts et représentations dramatiques de bienfaisance donnés sous le patronage de la Commune, ce qui revient en propre à la fédération artistique de ce qui doit être attribué à d’autres initiatives.

Ce mouvement des artistes lyriques et dramatiques, quoique s’étayant sur une base moins solide que le mouvement des arts plastiques, méritait pourtant d’être signalé.

Efforts visant à l’éducation politique des masses

Dans le domaine de l’éducation politique des masses populaires, on note un effort systématique de la Commune afin d’éclairer la province. Cet effort, qui échut à la délégation aux relations extérieures, ne fut entrepris que fin avril, Pascal Grousset n’ayant pas compris à temps que la délégation devait être surtout un comité de propagande. Des émissaires furent envoyés dans les départements. Un manifeste aux paysans rédigés par André Léo, la future compagne de Benoît Malon, fut répandue en province à plus de 100 000 exemplaires.

Pour rehausser le niveau politique des travailleurs de Paris, on ne peut pas dire qu’il y eut un effort conscient et méthodique de la Commune. Ce qui a été fait dans ce sens par les clubs et les journaux doit être porté au compte de l’initiative individuelle ou collective. Toutefois en raison de son origine, de son caractère, des nécessités de la lutte révolutionnaire, la Commune prit un certain nombre de mesures d’ordre politique et social qui, porté à la connaissance des masses, ne furent pas sans influer sur leur mentalité. La Commune contribua ainsi, sous une forme démonstrative, indirectement, à l’éducation de la classe ouvrière.

Elle y contribua encore sous une forme plus directe par des appels et proclamations. Mais c’est surtout en profitant des grands événements, en utilisant ou en provoquant de puissantes manifestations de masse qu’elle donna au peuple de Paris la conscience de sa force et l’élan nécessaire au combat contre Versailles. A ce sujet, on peut dire que la Commune continua dignement la tradition révolutionnaire française.

Ce serait assurément sortir du cadre de cette étude que d’insister sur les grandes fêtes civiques de la Commune, mais il convient de les évoquer.

Le dimanche 28 mars, 200 000 Parisiens assistèrent à la proclamation solennelle du gouvernement issu de l’insurrection. Ce fut une journée d’enthousiasme débordant. « Jamais depuis la fédération de 1790, prétend Lissagaray, les entrailles de Paris ne furent aussi fortement secouées, »

Le 6 avril eurent lieu dans les grandes artères, pour l’édification de tout un peuple, les funérailles grandioses des premières victimes des versaillais. Benoît Malon estime qu’à la Bastille la foule recueillie s’élevait bien à 200 000 personnes.

Le 29 avril, le défilé imposant et solennel des 10 000 francs-maçons, revêtus de leurs insignes et portant leurs bannières, défilé habilement exploité par la Commune, ne fut pas sans frapper l’imagination populaire.

Enfin le 16 mai, aux applaudissements d’une foule immense, tombait la colonne Vendôme, symbole de la gloire et du carnage militariste.

Conclusion

Telle est dans ses grandes lignes l’œuvre de la Commune sur le plan culturel. Il nous reste à la résumer et à apprécier.

Au point de vue de l’enseignement primaire, Amédée Dunois a fort judicieusement noté : « si peu qu’il leur ait été donné de faire, les communards n’en sont pas moins entrés bien avant la démocratie bourgeoise dans la voie d’une réorganisation complète de l’enseignement du peuple. »

C’est là un fait indéniable : au milieu du tumulte de la poudre, la Commune a trouvé le moyen de fixer la quadruple base de l’enseignement populaire : obligation, gratuité, laïcité, instruction professionnelle. Elle a fait mieux : elle s’est employée à transformer tout de suite ces principes en réalité vivante. Au surplus, Jules Ferry, préfet de la Seine, dans une circulaire aux maires d’arrondissement datée de fin mai 1871, a reconnu formellement l’effort de laïcité de la Commune.

En période calme la démocratie bourgeoise devait mettre dix ans à reconnaître l’obligation et la gratuité de l’enseignement primaire. Elle devait laisser passer 15 ans avant de proclamer la laïcité de l’enseignement. Elle attendit 33 ans pour interdire l’enseignement aux congréganistes de tout ordre et de toute nature, tout au moins sur le papier. Aujourd’hui enfin, un siècle et demi après la Commune, nous sommes à même de juger que rien de sérieux n’a été fait pour associer l’atelier à l’école. Cette simple comparaison en dit assez long sur la « valeur réformatrice » de la démocratie bourgeoise et de la démocratie prolétarienne.

Au point de vue de la culture supérieure et du développement de l’art, l’étude serrée de la Commune détruit les légendes ineptes forgées par les versaillais.

Ces fédérés soi-disant « plus dévastateurs que les Goths, les Vandales et les Huns, plus barbares que les hordes d’Alaric, de Genséric et d’Attila », étaient les dignes citoyens de ce Paris où l’art et le génie ont rassemblé les plus éblouissantes merveilles. Ah ! Sans doute, il est facile de jouer sur les mots en portant au compte de la « barbarie ouvrière » les destructions qui sont le fait de la guerre impitoyable entre Versailles et Paris. Mais, heureusement, le journal officiel versaillais est là pour témoigner en faveur de la Commune. Il reconnaît qu’à part les bibliothèques du Louvre du Palais-Royal, dévorées par l’incendie consécutif à la bataille des rues, toutes les grandes bibliothèques parisiennes, le riche dépôt des archives nationales sont restées intactes. Il reconnaît également que tous les musées ont été respectés par les communaux. Parlant du Louvre il écrit : « nos beaux marbres, nos grandes toiles sont préservées. Nous n’avons rien perdu, absolument rien. » Parlant des autres musées, il dit : « le musée de Cluny étalera encore ses faïences, ses cristaux, ses armures, ses bijoux, ses meubles… Le Luxembourg nous rend intactes les toiles de l’école française contemporaine. Le musée de Sèvres, transporté dans Paris… a miraculeusement échappé aux communaux. Nous avons perdu les Gobelins, avec les magnifiques tapisseries qu’il contenait, mais les tapisseries de la couronne nous restent. »

Non seulement, comme on l’a vu par ailleurs, la Commune, malgré le péril et les difficultés de l’heure, s’occupa des bibliothèques, des musées et de l’enseignement supérieur, mais encouragea un mouvement artistique original qui laissa des traces profondes. On est frappé comme l’a remarqué Marquet de Vasselot de la similitude qui existe entre les statuts de la Société nationale des beaux-arts constitués en 1890 et ceux de la fédération de 1871. Lorsque le sous-secrétaire d’État Turquet, en 1880, créait la Société des artistes français, il adoptait une partie du programme tracé par Pothier, tout en réservant les droits de l’État en ce qui concerne le salon officiel.

Il faut marquer enfin fortement que l’art dramatique et la musique sous toutes ses formes ne cessèrent pas d’exercer leur action pendant la Commune. Dominant le bruit des canons, les musiques de divers bataillons de la garde nationale donnèrent des concerts dans les quartiers ouvriers. La tragédienne Agar « hurla » la Marseillaise, pour employer l’expression gracieuse du Figaro : Fernand Desaulnée fut applaudi dans Soit maudit Bonaparte ! Pièce de sa composition. Les citoyennes Amiati et Bordas continuèrent d’être chaleureusement bissées et le grand Opéra se mit à étudier l’Hymne à la Liberté de Gossec, qui n’avait pas été exécuté depuis 1793.

Par
Pour réagir aux articles,
écrire à evariste@gaucherepublicaine.org


Voir tous les articles de