International

Les syndicats du Venezuela

vendredi 18 janvier 2013

Le contexte

Pendant quarante ans, la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV) a été dominée par l’Action Démocratique. La structure de la CTV était peu démocratique avec une bureaucratie dirigeante qui collaborait avec le patronat. Les dirigeants syndicaux percevaient les cotisations syndicales des ouvriers en échange de postes de travail, particulièrement dans les secteurs du pétrole et de la construction. « Les syndicalistes se revendiquant d’une orientation démocratique étaient régulièrement licenciés des entreprises et y compris assassinés par les hommes de main de la bureaucratie de la CTV. »
Pour rénover les directions et le syndicalisme, le nouveau gouvernement décide d’un référendum consultatif en 2000. La CTV y est évidemment opposée, arguant d’une violation du droit constitutionnel à la libre association et d’une entrave inacceptable au bon fonctionnement de la démocratie syndicale. Ce qui ne manque pas de piment de la part de la direction de la CTV. L’OIT  est également hostile à ce projet, l’État n’ayant pas à déterminer du fonctionnement interne d’un syndicat. Le référendum a néanmoins lieu le 3 décembre 20003 décembre 2000, avec une faible participation de 23,84 %, le oui obtient 62,02 %. Les élections qui ont lieu permettent à Carlos Ortega de l’emporter, avec 57 % contre 16  % à Aristóbulo Istúriz pour la Fuerza Bolivariana de Trabajadores, le candidat chaviste. Ces élections entachées de fraudes et d’une abstention massive ne résolvent rien. Les résultats annoncés furent rejetés par Daniel Santolo, le président de Commission électorale de la CTV, et n’ont pas été reconnus par la Commission nationale électorale qui supervisait les élections. Cette direction illégitime présidée par Ortega participa directement au coup d’État du 11 avril 2002 contre Chávez.

En décembre 2002, la direction de la CTV, de concert avec FEDECAMA-RAS (le syndicat patronal), appela à une « grève générale illimitée » pour abattre le gouvernement. L’élément essentiel de cette « grève » conduite par les cercles dirigeants de l’entreprise pétrolière et non par les travailleurs, consista à saboter la production de PDVSA et l’économie du pays. Un mandat d’arrêt a été lancé contre Carlos Ortega pour sa responsabilité dans les événements.

La CTV avait eu un passé prestigieux de luttes, impulsées en 1936 par ses dirigeants liés au Parti communiste, de grèves menées contre les compagnies pétrolières et les dictatures. En 1946, devenue légale avec le retour de la démocratie, elle rassemble le mouvement syndical. Sous la dictature Jimenez, elle est à la pointe du combat contre la dictature. Mais après 1958, elle devient la courroie de transmission du parti social-démocrate AD. A cette époque, chaque parti du pacte de Punto Fijo a sa centrale : le Copei démocrate-chrétien avec la CODESA, le PCV avec la CUTV.

Dès lors se pose la question : construire une centrale syndicale alternative ou renverser la direction de l’intérieur ? Des militants chavistes tranchent le dilemme et créent la FBT qui va préfigurer la création d’une nouvelle centrale.

Création de l’UNT : Union nationale des travailleurs

Le 5 avril 2003, se sont réunies de nombreux syndicats démocratiques de tout le pays : la Force bolivarienne des travailleurs, Autonomie syndicale, le Bloc syndical classiste et démocratique de Carabobo, et quelques fédérations importantes comme celles du secteur public, du métro de Caracas, de l’industrie chimique. Cette réunion permit de préparer le Congrès de fondation de l’Union nationale des travailleurs (UNT) qui s’est tenu les 1ers et 2 août 2003 à Caracas. Un programme de lutte a été adopté, il intègre des revendications très radicales :

  • Nationalisation des banques ;
  • Mise sous contrôle ouvrier des entreprises qui ont bloqué la production et création d’entreprises coopératives.
  • Rejet du paiement de la dette extérieure et utilisation de ces fonds pour créer des postes de travail ;
  • Réduction de la semaine de travail à 36 h (au lieu de 44h).

La déclaration de principes indique clairement que l’UNT est : « Un mouvement autonome, démocratique, solidaire et internationaliste, classiste, indépendant, unitaire (représentant l’ensemble de la classe ouvrière), défendant l’égalité entre hommes et femmes » et qui lutte pour « la transformation de la société capitaliste en une société auto-gérée » et pour « un nouveau modèle de développement, anti-capitaliste et autonome, qui permette l’émancipation des êtres humains de l’exploitation, de l’oppression, de la discrimination et de l’exclusion ».

L’UNT regroupait la majorité des travailleurs organisés. Le 17 avril 2004, l’UNT a lancé une campagne avec l’objectif d’augmenter le taux de syndicalisation dans le pays – qui était alors 15 à 20% de la population des travailleurs – pour atteindre 80 %.

Présence syndicale au Venezuela

La majorité des syndicats sont des syndicats d’entreprise, autonomes, chacun avec sa propre direction. Quelques syndicats professionnels regroupent l’ensemble des travailleurs d’une même profession, mais ils ne sont pas majoritaires. Des fédérations rassemblent d’autres fédérations sectorielles, avec des syndicaux nationaux ou de base de la même branche industrielle. Des fédérations régionales font partie de certaines centrales. Il y a aussi des syndicats nationaux.

Il existe 5 centrales syndicales :

  • l’Union nationale des travailleurs, UNT  qui est la plus récente, identifiée comme bolivarienne; majoritaire,
  • la Confédération des Travailleurs du Venezuela (CTV), la vieille organisation de la social-démocratie; La CTV est aujourd’hui fort affaiblie, avec peu d’affiliés,
  • la CGT (Confédération générale des travailleurs), de tendance sociale-chrétienne ;
  • la Confédération des syndicats autonomes du Venezuela (CODESA ;
  • la Confédération unitaire des travailleurs du Venezuela (CUTV), issue du Parti communiste.

Le taux de syndicalisation est encore faible en regard des objectifs de l’UNT, mais il est en croissance et dépasse les 25-26 %. Il était auparavant peu élevé, mais dans la moyenne des autres pays d’Amérique latine, soit de 12 à 17 %.
Sur 12 millions de travailleurs, 5,6 millions relèvent du secteur informel…

En 2008, les courants chavistes regroupés au sein de l’UNT ont décidé de créer une nouvelle centrale. Ils se sont séparés de l’UNT en 2011 pour prendre le nom de CSBT (Central socialista Bolivariana de los Trabajadores de la ciudad, del campo y del mar ). La plupart des fédérations ont rejoint la nouvelle centrale.

Difficultés

Chávez ne semble pas un fort partisan du syndicalisme indépendant : n’a-t-il pas déclaré lors du lancement de la commission d’impulsion du PSUV qu’il fallait en finir avec l’autonomie syndicale. C’est qu’au sein même de l’UNT, en décembre 2007, un leader syndical de PDVSA et dirigeant national, Forlane Chinook , a été licencié – alors que responsable syndical, il ne pouvait pas l’être selon la loi « Ley de Inamovibilité Aboral ». Il avait refusé de rejoindre la C-CURA, un parti de syndicalistes sommés d’intégrer le PSUV par cet intermédiaire, lors de sa fondation. Ce qui remettait en cause l’autonomie de l’UNT.
Cet incident marque les limites du syndicalisme chaviste…et le choix difficile pour les travailleurs, entre la corruption de la CTV, ou l’alignement sur la politique du PSUV et de Chávez.

« La position du gouvernement, et y compris celle de certains dirigeants syndicaux, est que le mouvement syndical ne doit pas être critique face au gouvernement parce qu’il s’agit d’un gouvernement progressiste. Nous ne l’entendons pas ainsi.  »

Bien que l’UNT s’identifie comme partie intégrante du processus bolivares, le gouvernement ne lui restitue pas les cotisations syndicales des fonctionnaires publics. Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, il ne finance pas l’UNT.

En 2007, dans la proposition de réforme constitutionnelle qui a été rejetée, un article ordonnait la création de Conseils de travailleurs, sans préciser l’objectif, le rôle, le fonctionnement de ces conseils. Ils pouvaient-être un instrument de double pouvoir, du contrôle ouvrier, mais aussi une machine destinée à affaiblit le pouvoir syndical.
La contradiction qui marque les options syndicales du gouvernement réside entre les partisans d’un syndicat « courroie de transmission » de la politique gouvernementale et les militants de l’autonomie syndicale.
Il semble que pour Chávez, les syndicats ont une utilité pour la défense des droits des travailleurs du privé, mais que pour la fonction publique, les entreprises nationales, le rôle des travailleurs est de contribuer au développement de la révolution bolivarienne, à la construction du socialisme, avec l’État…par les Conseils de travailleurs.

Au sein de la centrale syndicale, la question anime le débat entre adversaires et partisans de l’autonomie et du rôle du syndicat comme ce qui divise les militants au sein du PSUV.

La direction de l’UNT mise en place a nommé 21 coordinateurs reflétant les diverses tendances : 10 sont issus de la fraction de Franklin Rondón, dirigeant de la fédération des travailleurs du secteur public et héritier de la tradition chrétienne du syndicalisme, 10 autres sont issus de la FBT, groupe hétérogène regroupant des personnes très liés au gouvernement comme José Ramón Rivero ou Marcela Maspero et des leaders ouvriers plus radicaux comme Orlando Chirino et un dernier, Stalin Pérez Borges, représentent les groupes d’extrême gauche comme La Jornada ou El Topo Obrero. Cette direction se veut «horizontale», aucun des coordinateurs nationaux n’a une charge spécifique. Les statuts proposés ont été rejetés par les congressistes. Depuis aucune élection n’a eu lieu…

Des cinq courants qui divisent l’UNT, trois ont complètement intégré le PSUV. La FBT devenue FBST se situe à droite ; elle est la fraction proche du gouvernement, tandis que l’aile la plus à gauche – Marcela Maspero et Chirino – a été exclue. Pour le courant C-Cura né en 2006, le soutien à la FBST n’est que stratégique.

Chávez laisse au ministère du travail le soin d’intervenir en favorisant le courant FBST, qui est proche de sa conception du syndicalisme, tandis qu’il isole le courant communiste tout en se réclamant de Rosa Luxembourg dont il cite les écrits :

« En effet, la distinction entre la lutte politique et la lutte économique, l’autonomie de ces deux formes de combat ne sont qu’un produit artificiel, quoique historiquement explicable, de la période parlementaire. »

Le 10 novembre 2011, comme indiqué précédemment le courant FBST, avec 3500 délégués, s’est transformé en centrale syndicale sous le sigle CBST. Trois des six courants de l’UNETE l’ont rejoint lors de ce congrès fondateur de Maiquetia.

Soutenue par le pouvoir, elle est maintenant majoritaire . Son coordinateur national est Carlo Lopez. Le 4 Août 2012, Marea Socialista, avec de nombreux syndicats importants, rejoint la centrale bolivarienne, dont l’acier, l’automobile, la construction, du secteur public et de nombreuses industries manufacturières, les hôtels, les industries chimiques et pharmaceutiques, pétrolières et pétrochimiques,. C’est la réforme du code du travail qui a convaincu ces secteurs syndicaux de rallier la centrale prochaviste. Mais, si Marea socialista souhaite unifier les syndicats, ce courant déclare aussi vouloir lutter contre la bureaucratie : « Il s’efforcera d’implanter un nouveau modèle syndical démocratique, antibureaucratique et sans corruption, fondé sur la consultation à la base des assemblées et autres mécanismes démocratiques. Il défendra l’autonomie des organisations syndicales face aux patrons et fonctionnaires de l’État, sans confondre l’appui à la révolution bolivarienne avec la critique respectueuse  des impositions  de la bureaucratie…insiste pour qu’il se développe une politique pour aboutir à l’unité de tout le mouvement syndical…Pour MS les autres courants de l’UNETE n’ont pas facilité une politique unitaire pour le mouvement ouvrier.  »

Quatre des six courants de l’UNETE ont donc rejoint CSBT. La nouvelle centrale, en principe, ne reconnaît pas les tendances en son sein…

Si les travailleurs ont appuyé Chávez pour la création d’une nouvelle centrale syndicale ce n’était pas pour des raisons identiques, l’un voulait disposer d’un relais politique favorable dans le monde ouvrier, les autres d’un instrument représentatif honnête et démocratique, d’organisation des luttes contre l’exploitation capitaliste et aussi pour porter leurs revendications et projets au pouvoir quel qu’il soit.

A ce jour, le mouvement syndical est divisé entre la vieille centrale CTV  à droite, l’UNT (ou UNETE) à gauche et la CSBT majoritaire qui est acquise au régime.

En 2011, le gouvernement s’est enfin décidé à réformer le code du travail : la « LOT » toujours en vigueur après 13 ans de pouvoir chaviste. C’était une très ancienne revendication des syndicats. Le 22 mars 2012, l’UNT, le Mouvement national pour le contrôle ouvrier, la plateforme des Conseils socialistes des travailleurs du grand Caracas, des collectifs de défense de la santé, la jeunesse ouvrière chrétienne, et le PCV se rendent en cortège à la vice-présidence de la République pour y déposer leur propre projet de réforme. Il propose notamment, un contrôle des politiques de l’État et des entreprises privées par des Conseils de travailleurs et travailleuses, et une adoption par voie référendaire. Mais pas plus qu’ils n’ont été consultés pour l’élaboration de la nouvelle loi sur le code du travail, il sera tenu compte de leur proposition. Seuls les représentants du gouvernement, de la CBST, des « experts » et des organisations patronales ont participé aux travaux de la commission. La CTV, le FNCEZ, l’UNT en ont été exclus. Bel exemple de la méfiance du pouvoir chaviste à l’égard des organisations syndicales qu’il ne contrôle pas. Certes, la nouvelle loi proclamée le 30 avril 2012 – juste six mois avant le scrutin présidentiel) – est très positive, mais la manière n’y est pas et provoque le mécontentement de la partie la plus avancée politiquement de la classe ouvrière.

La LOTTT (Ley Orgànica del trabajo, los trabajadores y las trabajadoras), comporte des améliorations importantes comme :

  • la sécurité sociale pour les femmes au foyer, les travailleurs du secteur informel ;
  • l’inamovibilité des femmes enceintes pendant deux ans après la naissance d’un enfant ;
  • la réduction du temps de travail de 44 à 40 heures par semaine ; 35 heures pour les travailleurs de nuit ;
  • la fin de la sous-traitance d’ici les trois prochaines années ;
  • l’aggravation des peines pour les infractions à la législation du travail ;
  • le contrôle ouvrier pour les entreprises jugées coupables de fermeture illégale ou frauduleuse, par ordonnance gouvernementale.

La cogestion

Plusieurs expériences de cogestion ont été des échecs du fait de ce non-respect de l’autonomie syndicale et du droit des travailleurs par les autorités de l’Etat. « La cogestion a commencé à être développée dans des entreprises qui avaient été mises sous tutelle publique parce que le patronat les avait abandonnées, ou dans des entreprises d’Etat dans lesquelles le gouvernement voulait que les travailleurs participent à la gestion. Nous étions alors en faveur de cela. Mais les choses ont grandement été dénaturées, au point d’aboutir à des expériences très négatives.  »

Les assassinats de syndicalistes

Depuis 2005, plus de 250 syndicalistes ont été assassinés ; depuis 2007, 113 dirigeants. La quasi-totalité de ces crimes est liée à des affrontements internes entre syndicats ou à la répression patronale, notamment dans le secteur de la construction et en particulier dans l’État de Bolivar. Sujet d’autant plus préoccupants qu’il semble que l’Etat et les autorités régionales n’aient pas apportés toute leur protection à ces militants. A la différence de la Colombie, c’est plus la concurrence pour le contrôle des postes de travail que l’activité syndicale qui est visée. Bien que des cas existent, comme à Aragua où quatre dirigeants syndicaux favorables à l’autonomie syndicale ont été assassinés depuis 2008. Les suspects sont des membres du PSUV…comme pour le responsable syndical de Toyota à Cumana ou le coordinateur de l’UNT de la région de Barinas.

Il serait exagéré d’incomber au gouvernement, la responsabilité directe de ses assassinats, cependant on pouvait lui reprocher de ne pas assurer la sécurité des syndicalistes et de ne pas exiger des instances locales de mener les enquêtes nécessaires pour trouver et punir les coupables.

 Une nouvelle loi sur la sécurité

Pour tenter de faire changer la vision négative que la population porte sur les polices locales corrompues, brutales et peu fiables, le gouvernement a créé la police bolivarienne et met en œuvre des programmes d’amélioration des techniques policières. En 2010, a été créée une université pour la sécurité destinée à mieux former en entraîner les nouvelles forces de police, et enseigner les droits de l’homme aux policiers.

Une force spéciale, la Dibise, regroupe les meilleurs officiers et des experts en narco-traffic, pour lutter contre les trafiquants de drogue et le kidnapping. En effet, beaucoup des problèmes d’insécurité, de violence, dans les quartiers populaires sont liés à la drogue.

Le Venezuela figure en cinquième position…» a admis Chavez au mois de juin 2012 lors du lancement du programme gouvernemental de Gran Misión a toda Venezuela, de lutte contre la délinquance et la criminalité.

« …une politique intégrale de Sécurité publique, avec une portée nationale, et une attention spéciale dans les 79 municipalités où il y a eu des délits majeurs. Son objectif est de transformer les facteurs de caractère structurel, situationnel et institutionnel, générateurs de violence et délits, pour les réduire, augmenter la cohabitation solidaire et la jouissance (disfrute) du droit à la sécurité citadine. La Grande Mission A toda vida  est basée sur une articulation entre les moyens de prévention et les moyens de contrôle pénal ajusté au droit. »

Les six chapitres de la Mission regroupent 29 lignes stratégiques et 117 actions programmatiques.