Entretiens

Nasredine Guenifi : « J’étais loin savoir que je côtoyais un grand fidaï »

samedi 20 février 2010

Nasredine Guenifi, réalisateur d’origine algérienne, a débuté sa carrière professionnelle à la Radiodiffusion télévision française (RTF), au début de 1962, soit peu avant le cessez-le-feu du 19 mars, qui a vu la fin de la guerre de libération nationale algérienne. Il a rejoint, à l’Indépendance, à Alger, le réalisateur français, René Vautier, qui était chargé de monter un atelier de production cinématographique pour le compte du ministère algérien de la Jeunesse et des Sports, jusqu’à la création du Centre national du cinéma.

Guenifi a ensuite, exercé pendant longtemps en qualité de Directeur de la photo, puis de réalisateur documentariste. Il réside en France, depuis quinze ans. Mais il lui a été quasiment impossible d’exercer son métier. Il s’est alors résigné à réaliser avec ses propres moyens de petits films sur divers sujets, qu’il projetait en milieu associatif, et suivis de débats. Il a publié parallèlement un roman historique, Ahmed bey, l’Algérien, et il est en train d’en rédiger une suite.

Hakim Arabdiou : Comment t’est venue l’idée de réaliser un film sur le résistant communiste et résistant anticolonialiste algérien, Daniel Timsit?

Nasredine Guenifi : J’avais rencontré Daniel pour la première fois en 1997, dans le cadre d’une association “Carrefour des solidarités avec l’Algérie” fondée par Daniel et quelques autres algériens, au plus fort de la tristement célèbre campagne du “qui tue qui en Algérie?”1 Je ne connaissais rien de sa vie antérieure et lorsque j’ai lu son livre « Algérie : récit anachronique », édité chez Bouchène, c’était pour moi une grande surprise, car j’étais loin d’imaginer que je côtoyais un vrai fidaï2 de la guerre d’indépendance de l’Algérie au cours de ce qu’on a appelé, la Bataille d’Alger. Je me disais alors pourquoi lui, un Juif algérien, s’était-il impliqué au péril de sa vie, dans une guerre qui, en principe, ne concernait que les musulmans, uniques victimes du colonialisme. Je me disais aussi qu’une personnalité de cette envergure ne devait pas demeurer méconnue de la jeune génération, comme de l’ancienne. Je lui ai donc proposé de raconter son histoire devant mon petit caméscope DV. Au début, il était réticent à parler de lui-même, surtout par modestie.

Je me rendais chez lui une fois par mois, environ. Je lui posais une ou deux questions sur le thème qui m’intéressait et je le laissai répondre longuement. Cela s’est passé durant le premier semestre de l’année 2000. Puis, j’ai laissé les rushes de côté en me disant que j’en ferai plus tard le montage. L’essentiel pour moi était que le témoignage de Daniel était en boîte, comme on dit dans la profession.

Durant l’année 2007/2008, une nouvelle campagne médiatique anti-algérienne s’est déclenchée en France, non pas pour dénoncer les tares d’un régime despotique, mais pour remettre en cause l’indépendance même de l’Algérie et pour dénigrer le FLN de la guerre de libération nationale. On disait que si le FLN n’avait pas déclaré cette guerre, s’il n’avait pas pratiqué le « terrorisme », s’il n’avait pas chassé les pieds-noirs et les Juifs, l’Algérie serait aujourd’hui « civilisée ». Ils regrettent en somme l’Algérie française (l’Algérie sous domination coloniale). Cette campagne était aussi bien orchestrée par des Français de souche que par des Algériens de souche. Comment répondre à ces « révisionnistes » ? J’ai alors pensé à Daniel Timsit. Lui seul pourra le faire, car il était aux premières loges durant la guerre et de surcroît, il n’est pas musulman.

H.A : As-tu rencontré des difficultés particulières pour la réalisation de ce film ?

N.G. : Il me manquait un logiciel de montage, même semi-professionnel. Et il coûtait très cher, à l’époque. Pour le tournage, je n’ai pas rencontré de difficultés qu’on rencontre en général avec un producteur ou un diffuseur : délais de tournage et de montage limités, durée du film tout autant, etc., car j’étais seul maître à bord de mon projet. Mon seul regret est de n’avoir pas disposé d’un matériel professionnel (caméra, éclairage, son). Je n’ai toutefois pas imaginé une seconde que ce film sera un jour projeté en salle de cinéma. Comme quoi, on peut faire un film intéressant avec de faibles moyens techniques.

H. A : Comment comptes-tu le diffuser ?

N. G. : Après cette expérience au Magic cinéma de Bobigny, en région parisienne, où, grâce à sa directrice, Madame Dominique Bax, un public nombreux a pu voir le film, on m’a demandé de le diffuser en DVD et aussi de le projeter dans d’autres salles en France. J’avoue que je ne m’attendais pas au grand intérêt qu’il a suscité, parce que, je ne l’ai pas conçu comme un documentaire classique. Au contraire, j’ai utilisé un style encore peu répandu dans le cinéma, qui consiste à laisser la parole à quelqu’un sans intervenir au moyen d’un commentaire et d’images d’archives. Je craignais donc que le public ne parvienne pas à voir et entendre parler un personnage durant deux heures de projection, sans autres images que la sienne. Mais la « magie » a fonctionné. Le talent de conteur de Daniel, ses révélations sur la résistance, son opinion clairvoyante sur l’identité algérienne… sont à l’origine de ce succès. Je suis actuellement en contact avec le directeur des « 3 Luxembourg » mythiques salles parisiennes “d’art et d’essai”, et qui est en même temps le président du festival du cinéma maghrébin, pour étudier la possibilité d’une diffusion du film en salle . J’attends également de voir si je suis invité ou non au festival du film Amazight de Tizi-Ouzou, en Algérie, ainsi que le projet de mettre le film en vente en DVD.

  1. Les « Qui-tue-qui ? » désignent, pour le peuple et les démocrates républicains algériens, ceux qui, en France, principalement des islamogauchistes (militants de partis d’extrême gauche, journalistes, militants et organisations de droits de l’Homme, intellectuels, universitaires qui sont très souvent des gauchistes ou des gauchistes repentis ) qui se sont déshonorés en essayant d’absoudre les islamoterroristes algériens de leurs innombrables crimes, en essayant de jeter le doute sur les auteurs de l’immense majorité des attentats et massacres commis contre le peuple musulman algérien : syndicalistes, militants de gauche, femmes, imams, paysans, membres des forces de l’ordre… Les adeptes du « Qui-tue-qui ? » n’avaient pas également hésité pendant toutes ces années de sang versé par le peuple algérien martyre de calomnier les démocrates républicains algériens pour valoriser implicitement et explicitement les terroristes et les islamistes en général. []
  2. Fidaï, terme arabe qui désigne les membres des réseaux de la résistance urbaine du Front algérien de libération nationale et de sa branche armée, l’Armée de libération nationale, durant la guerre de libération de l’Algérie. []
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