Chronique d'Evariste

Les Grecs ont dit OXI. Et après ? Continuer à combattre la tyrannie du capitalisme

mardi 7 juillet 2015
Par
Pour réagir aux articles,
écrire à evariste@gaucherepublicaine.org

Les dirigeants néolibéraux répètent à l’envi : tina, tina, tina (there is no alternative, il n’y a pas d’alternative). L’un de ceux-là, celui-là même qui a permis l’ « optimisation fiscale » des banques et des firmes multinationales au Luxembourg, véritable paradis fiscal au milieu de l’Union européenne, Jean-Claude Juncker, donc, actuellement président de la Commission européenne, placé là par les néolibéraux de droite et de gauche, ajoutait : « Il ne peux y avoir de choix démocratique aux traités européens ». Peu importe aux néolibéraux que ces traités n’aient pas été décidés par un processus démocratique, la démocratie doit s’effacer devant les intérêts du capital.
La Commission et le Conseil européens ne pouvant exclure un pays via le traité de Lisbonne, ont délégué à l’Eurogroupe, qui n’est pas une instance légale de l’UE, le pouvoir d’asphyxier la Grèce par l’assèchement des liquidités.

La situation grecque est inhumaine

On connaît la situation sociale de la Grèce : hausse de 45 % de la mortalité infantile, hausse de 42 % du taux de suicides, baisse de trois ans de l’espérance de vie, 44,6 % de retraités vivant en dessous du seuil de pauvreté, le plus grand hôpital du pays, Évangélismos, ne pouvant plus fonctionner à compter de la fin juillet 2015, violation systématique des droits sociaux, économiques et humains de la population grecque au cours des quatre dernières années (Rapport relatif aux droits humains des Nations unies, présenté par Cephas Lumina).

Selon M. Jyrki Kataïnen, ancien Commissaire aux affaires économiques et monétaires de l’UE, « la validité de la Charte des droits fondamentaux de l’UE est suspendue en Grèce mais aussi dans tous les pays sous programme », dans la mesure où les memoranda n’ont pas à être soumis au droit communautaire. En décembre 2014, avant l’arrivée de Syriza au pouvoir et en réponse à une question d’eurodéputés de Syriza sur le non-respect du droit du travail en Grèce, son successeur, le très socialiste et humaniste Pierre Moscovici, faisait valoir, pour justifier de telles violations du droit, que les memoranda étant des accords intergouvernementaux, ils n’étaient pas soumis en tant que tels au droit communautaire (voir notamment « Un coup d’État financier contre Athènes », 29 juin 2015, de Vicky Skoumbi, rédactrice en chef de la revue grecque de philosophie Alitheia.

Selon V. Skoumbi, « ce qui est affirmé sans ambages ici est le fait que le principe fondateur de la démocratie depuis Solon, à savoir l’isonomie, n’est plus valable, ni pour les Grecs, ni pour les autre pays sous la tutelle de la Troïka. En somme, ce dont il s’agit, c’est de l’instauration de véritables zones de non-droit au sein de l’Europe, qui fonctionneront comme hauts lieux d’une exploitation extensive, d’autant plus que, du droit du travail, il ne reste presque rien. Un presque rien que les créanciers trouvent encore excessif et s’efforcent de rendre équivalent à zéro. Cette création des zones économiques spécialisées, régies par la seule loi du plus fort, ne sert pas uniquement la maximisation de profits sur place, mais l’intimidation de ceux qui ailleurs en Europe se mettront à résister à l’offensive néolibérale. » 

Le gouvernement Tsipras ne peut pas négocier sur le long terme avec l’oligarchie de l’UE sans trahir le peuple grec

Malgré une réelle volonté de départ de négocier avec l’oligarchie, Alexis Tsipras n’a pas voulu trahir le peuple grec, comme l’avait fait le parti socialiste grec. Il a donc décidé de provoquer un référendum populaire, mais a il dû mettre en place un contrôle des capitaux et fermer provisoirement des banques tout en assurant le maintien des avoirs du peuple dans ces banques. Par ailleurs, la présidente du Parlement grec a installé la « Commission de la vérité sur la dette grecque » qui a présenté ses travaux et notamment les « Fondements juridiques de la suspension et de la répudiation de la dette souveraine grecque »1.

Alexis Tsipras a ainsi déclaré qu’« après cinq mois de négociations, nos partenaires en sont venus à nous poser un ultimatum (…). Leur but est l’humiliation de tout un peuple (…). Notre responsabilité dans l’affirmation de la démocratie et de la souveraineté nationale est historique en ce jour, et cette responsabilité nous oblige à répondre à l’ultimatum en nous fondant sur la volonté du peuple grec. J’ai proposé au conseil des ministres l’organisation d’un référendum, et cette proposition a été adoptée à l’unanimité »2.

La réalité matérielle a donc transformé un gouvernement voulant négocier en un gouvernement menant la bataille contre l’Eurogroupe et le FMI. Une fois encore, la volonté ne suffit pas à tordre la réalité matérielle ; c’est bien la réalité matérielle et ses lois tendancielles qui régissent le réel. D’où l’importance d’une formation politique et économique pour tous les cadres et militants afin qu’ils ne prennent pas pour argent comptant les beaux discours techniques des « stars » de l’hétérodoxie néo ou post keynésienne ou encore du marxisme vulgaire. Ainsi, la question centrale n’est plus de décréter ce que nous devons faire sur le plan économique. Nous pouvons nous épuiser à lire toutes les stars de l’Autre gauche française, nous ne trouverons chez elles aucune réponse politique. Pour chercher ce qu’il convient de faire politiquement et comment le faire ici et maintenant, il faut rassembler le peuple, sans lequel rien n’est possible. C’est donc la politique qui doit être remise au poste de commande.

La montée en force depuis 2009 de la poussée populaire grecque

Nous constatons à chaque élection la poussée populaire grecque. Syriza faisait 4,6 % à l’élection législative de 2009 et 4,7 %, à l’élection européenne, puis 26,9 % à la législative de 2012, 26,57 % à l’européenne de 2014, et 36,3 % en janvier 2015, quand Syriza prend le gouvernement grâce au bonus de 50 députés pour la liste arrivée en tête et avec l’appoint de la droite souverainiste. Après qu’en 2013, le cartel Syriza a fait place à une organisation unifiée fusionnant tout le cartel et qui a obtenu plus de 60 % des voix sur le non (oxi) au référendum anti-austérité, malgré toutes les tentatives et bidouillages des médias et des néolibéraux grecs.

Ce non est un non à l’austérité néolibérale voulue par une Union européenne sous direction allemande et soutien de ses alliés, parmi lesquels la France de Hollande. Pour la première fois, et c’est en Grèce, une majorité du peuple construite par une alliance des ouvriers, des employés et des couches moyennes intermédiaires, bouscule le château de cartes ordolibéral de la zone euro et donc de l’union européenne elle-même. Il faut se réjouir politiquement de l’existence ici et là de poussées populaires qui accompagnent le mouvement social et l’émergence d’un parti unifié qui a surgi ces dernières années. Mais les lois tendancielles de la formation sociale capitaliste continueront à agir et à montrer que la zone euro et les traités de l’union européenne sont des carcans qu’une simple poussée populaire nationale (comme celle du 5 juillet) ne parviendra pas seule à ôter.

Ainsi, Tsipras a démissionné le bouillant Varoufakis qui, au vu de la large victoire du non, a cru pouvoir déclarer dimanche qu’il ne signerait jamais un accord austéritaire. Tsipras aurait été prêt, selon la rumeur, à passer sous la table en annulant le référendum et en acceptant l’essentiel des demandes des « institutions », quand, dans un dernier sursaut, il a au dernier moment maintenu ledit référendum. Fort d’un quasi-plébiscite, Tsipras espère maintenant pouvoir reprendre les négociations et obtenir ce à quoi il avait failli renoncer, la restructuration de la dette grecque, à laquelle FMI et Allemagne étaient farouchement opposés. Tsipras n’avait pas les moyens de renverser la table, et il sait que le référendum ne suffit pas à les lui donner, mais il peut espérer faire plier quelque peu l’UE, qui devra peut-être lui accorder les moyens de rembourser le FMI pour le sortir du jeu. Ce n’est pas la fin de la guerre que les dirigeants néolibéraux de droite comme de gauche et les économistes mènent contre les peuples, mais la poussée populaire change la donne, même si la fin de l’histoire n’est pas écrite.

Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour prévoir une plus grande vigueur des peuples européens qui verront que la résistance est possible, d’où une augmentation des tensions politiques au sein de la direction de l’Union européenne. Et il y aura aussi augmentation des tensions d’ordre géopolitique, car la Grèce ne pèse certes qu’un peu plus de 2% du PIB de la zone euro, mais ses liens culturels avec l’Est de l’Europe, et même avec la Russie, et son ancrage dans le bassin méditerranéen lui donnent un poids géopolitique qui dépasse largement son poids économique.

Cet épisode est donc pour nous un tournant d’une importance capitale que nous saluons, car il relève d’un mouvement général de résistance à la gestion néo-libérale de la crise. Ainsi, Podemos se prépare à ouvrir en Espagne un nouveau front dans la lutte globale et internationale, tandis que les manifestations de soutien au peuple grec se développent et que des solidarités entre États-nations se font jour3. Il est temps en France à sortir du débat people du type «  Pierre Laurent a-t-il raison d’aller aux régionales contrairement à ce qu’il a dit un mois auparavant ? », et d’engager un processus politique visant à organiser une action de transformation de la réalité matérielle du peuple.

Les tâches de l’heure en France

Nous invitons les camarades à réfléchir aux conditions actuelles d’une lutte plus efficace :

– la priorité à l’éducation populaire en milieu populaire pour augmenter la conscientisation, la volonté de l’émancipation et la puissance d’agir ;

– la nécessité de l’éducation populaire dans les classes moyennes pour montrer l’inanité de la seule lecture des « stars » de la gauche de la gauche et pour centrer les débats sur comment connaître et rassembler le peuple par lui-même car c’est la seule solution ;

– l’efficacité de plus en plus faible des cartels, tels le Front de gauche en France ou Izquierda Unida en Espagne, et la force des organisations nouvelles sans cartels, tels Syriza, parti unique depuis 2013 qui monte en puissance, ou Podemos, mouvement citoyen

– la nécessité, pour mobiliser le peuple, de partir de ses préoccupations au lieu d’évoquer abstraitement les causes des injustices. Ces préoccupations se manifestent dans les actions liées à l’accès aux soins (les dispensaires gratuits en Grèce et les marches blanches en Espagne), au logement (les luttes contre les expulsions en Espagne), à la nourriture (les actions du type « Restos du cœur » en Grèce, liées à l’éducation populaire), aux services publics, y compris de proximité, etc. ;

– le développement du contact avec le peuple : porte à porte, théâtre de rue, liens avec le mouvement syndical revendicatif travaillant en milieu populaire, réinvestissement des MJC en milieu populaire, idem pour les associations de parents d’élèves et des associations familiales travaillant en milieu populaire, etc ;

– la nécessité d’une formation des militants bénévoles aux lois tendancielles du capitalisme et aux théories révolutionnaires et non aux variantes bourgeoises de la doxa militante ;

– le besoin de saisir les bases d’appui des grands mouvements populaires (même confus comme celui du 11 janvier), car il convient de tenir compte de la culture d’un peuple pour mener la bataille de l’« hégémonie culturelle » gramscienne. Cette bataille doit entraîner la fin des mono-combats censés régler par enchantement tous les autres maux de la planète pour lui substituer la globalisation jaurésienne des combats dans une liaison des combats démocratiques, laïques, sociaux, écologistes et féministes sans en oublier un seul ;

– la nécessité de comprendre que dans la gauche de la gauche, sont aujourd’hui pris à contre-pied ceux qui, majoritaires dans les directions des organisations associatives, syndicales et politiques de l’Autre gauche française, considéraient que l’Europe sociale était possible dans le cadre de l’Union européenne et de la zone euro. Là, les dirigeants de la gauche de la gauche de type « Europe sociale dans l’UE » où les nouveaux « Jésus Christ » de la prééminence surplombante d’une idée qui résout tout à elle toute seule nous sont de peu d’utilité dans la période car la priorité est ailleurs ;

– la nécessité de prendre de conscience qu’il faut combler le fossé entre le peuple et les équipes militantes : il suffit de faire une distribution de tracts dans un quartier populaire pour vite comprendre que le problème central est de supprimer le fossé entre la représentation politique de la gauche de gauche et les couches populaires ouvrières et employées (53 % de la population qui aujourd’hui s’abstiennent très majoritairement de voter pour tous les candidats gauche de la gauche comprise) ; on peut comprendre que ceux qui ne lisent que les « stars » de la gauche de la gauche sans avoir jamais distribué un tract en débattant dans un quartier populaire ont quelques difficultés à appréhender la réalité matérielle ;

– le rappel de ce que nous disons dans notre journal depuis très longtemps, que la perspective d’une Europe sociale compatible avec les traités de l’Union européenne et la zone euro est une chimère, que ces derniers sont des carcans qui empêchent toute orientation progressiste. Mais que la sortie de ces carcans ne se fera pas comme un dîner de gala par des mesures techniques à froid comme le présente certaines « stars » de la gauche de la gauche mais à chaud. Tout simplement parce que le problème n’est plus technique, mais politique et géopolitique. Il s’agit d’enlever des manettes les mains de l’oligarchie, et la lutte des classes est implacable. Mieux vaut se préparer à cela plutôt qu’à l’idéalisme des conseillers du prince car il n’y a plus de prince en place à conseiller.

Hasta la victoria, siempre (jusqu’à la victoire finale)
Si, se puede (si, c’est possible)

  1. http://cadtm.org/Fondements-juridiques-de-la []
  2. http://syriza-fr.org/2015/06/27/allocution-du-premier-ministre-a-tsipras-au-peuple-grec-la-choix-au-peuple-souverain-referendum/ []
  3. Prenons un exemple parmi d’autres, l’Argentine : « Llevados por el FMI ». El jefe de Gabinete, Aníbal Fernández, expresó ayer su solidaridad con el pueblo y el gobierno griego frente a su delicada crisis económica y financiera. El funcionario responsabilizó al Fondo Monetario Internacional por presionarlos a un ajuste y comparó la actual situación de la economía helena con la crisis socio-económica de 2001-2002. “Esto ya lo vimos alguna vez en la Argentina, con la complicación que significa que se van los fondos y se complica a los bancos y se los deja realmente en riesgo de quiebra”, remarcó el precandidato a la gobernación bonaerense en su habitual contacto con la prensa en Casa de Gobierno.
    Traduction très synthétique : Le Cabinet de la Présidence argentine (donc le Gouvernement) exprime sa solidarité avec le Gouvernement et le peuple grecs. []
Par
Pour réagir aux articles,
écrire à evariste@gaucherepublicaine.org


Voir tous les articles de