Entretiens

Soad Baba Aïssa : les intégristes catholiques polonais ont comparé Alicja aux criminels nazis et l’IVG à la Shoah

mardi 9 mars 2010

Hakim Arabdiou : Peux-tu te présenter en quatre ou cinq lignes à nos lecteurs?

Soad Baba Aïssa : Je suis née en 1961, en France, de parents algériens, j’ai grandi, étudié et milité en France. A l’âge de 23 ans, j’ai pris la décision de vivre en Algérie. J’y suis restée cinq ans. Syndicaliste et militante féministe laïque, il n’aurait pu n’y avoir qu’un pas entre le combat social et le combat sociétale mais je me rends compte que ce pas pourtant essentiel est franchi par une minorité. J’ai activement participé à la campagne 20 ans barakat (20 ans, ça suffit ! pour l’abrogation du Code de la famille algérien, fondée sur les préceptes de la chari’a). En 2005, j’ai rejoint l’association Femmes Solidaires, puis le réseau Initiative Féministe Européenne pour une autre Europe. Le combat pour les valeurs d’égalité des droits, d’universalité des droits fondamentaux des femmes, de citoyenneté et de laïcité sont pour moi primordiales. Mon investissement est aujourd’hui plus important, il existe une véritable régression et il est urgent de travailler sur le terrain, en France, en Europe et dans le monde.

HA : Alicja Tysiac a-t-elle finalement obtenu gain de cause dans le procès qu’elle a intenté pour diffamation au journal, Gosc Niedzielny, de l’Eglise catholique polonaise, qui fut le fer de lance des campagnes médiatique et politique, dont elle fut victime, parce qu’elle avait voulu avorter, suite à l’abrogation du droit à l’avortement en vigueur sous le régime communiste?

SB : Le 19 février 2010, le tribunal de Katowice, en Pologne, a statué en 2e instance (appel) et rendra sa décision le 5 mars. Pour le moment, je ne peux pas affirmer qu’Alicja ait obtenu gain de cause dans le procès qu’elle a intenté au journal, Gosc Niedzjielny. Toutefois, le jugement en première instance du 23 septembre 2009 lui a été favorable et a condamné le journal et l’archevêché de Silésie à publier des excuses dans ses colonnes et à verser 30 000 Zlotys (10 000 euros) de dommages et intérêts à Alicja. Par cette décision, le juge de première instance a clairement condamné le discours de haine et l’instrumentalisation de la Shoah à laquelle l’avortement est comparé dans les médias et les prêches chrétiens en Pologne.

H A : Peux-tu revenir brièvement sur le fond de cette affaire ?

S.B. : Depuis l’interdiction de l’interruption volontaire de grossesse, en 1993, la loi ne permet l’avortement volontaire qu’en cas de viol, de malformation du fœtus et de danger pour la santé de la mère. Lourdement handicapée, mère de deux enfants, Alicja redoutait une nouvelle grossesse. Face à des médecins qui ont nié son handicap, elle n’a pas réussi à obtenir une autorisation d’IVG légale et a dû mener sa grossesse à terme.
En Pologne, il n’existe aucun recours pour une femme face au refus de l’IVG. C’est contre ce refus et pour avoir été la victime du système fondamentaliste qu’Alicja a pu, soutenue par les féministes polonaises, faire condamner en 2007, l’État polonais par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour refus d’IVG légale à lui verser la somme de 25 000 euros de dommages et intérêts.

Dès lors, l’ensemble de la classe politique, l’Église polonaise – de l’Episcopat aux médias catholiques – ont jugé scandaleux le fait d’assigner son pays devant la justice européenne. Elle a été décrite comme la véritable incarnation du mal, dénigrée publiquement et insultée dans les sermons, prêches et médias.
Des propos diffamatoires à son encontre ont été tenus par les journalistes du magazine Gosc Niedzejelny. Elle a été traitée de « meurtrière en puissance car elle voulait tuer son enfant », « nous vivons dans un monde où une mère reçoit une récompense, parce qu’elle voulait absolument tuer son enfant, mais on ne le lui a pas permis ». Ce journal appelle à obliger Alicja « à rendre son enfant puisqu’elle ne le voulait pas ». Elle a été comparée aux criminels nazis et l’IVG à la Shoah. Alicja a contre-attaqué pour préserver son honneur et sa vie. Elle a assigné en justice Marek Garncarzik, rédacteur en chef du magazine ecclésiastique et la société d’édition de ce magazine appartenant à l’Episcopat et demandé des excuses et des dommages et intérêts.

H. A. : Quels sont les soutiens, dont elle a bénéficié tant en Pologne qu’à l’étranger, et singulièrement en France ?

S. B. : Alicja Tisiac a bénéficié de soutien en Pologne de RACJA, parti de la Gauche polonaise, d’un collectif de féministes de Silésie, Initiative des Femmes européennes de Pologne. Un comité de soutien a même été crée en Pologne pour être à ses côtés.
En Europe, elle est soutenue par les laïques européens, les catholiques de gauche européens, Parti de la Gauche européenne, Parti Die Linke en Allemagne, la Marche Mondiale des Femmes , l’Initiative Féministe Européenne (IFE-EFI).
En France, le réseau Initiative Féministe Européenne – France, l’association féministe française, Rien Sans Elles.


H.A. : Peux-tu présenter ton association à nos lecteurs ?

S. B. : L’initiative Féministe Européenne pour une autre Europe est née en 2003. L’IFE est un réseau ouvert, dont le rayon d’action dépasse les frontières géographiques et politiques de l’Europe. Notre réseau s’étend jusqu’au pourtour du bassin méditerranéen.
Le principal objectif de notre mouvement est de faire entendre la voix des femmes et de les rendre visibles. En Europe et dans le monde, le système patriarcal s’est construit sur la domination et le contrôle des femmes. Pour nous, il s’agit de contribuer au développement de l’intervention des femmes dans tous les domaines de la vie politique, sociale, économique sur des bases féministes. Il est important que les femmes soient sensibilisées et se mobilisent dans les différents pays d’Europe et qu’elles fassent converger leurs luttes contre l’oppression patriarcale. Notre idéal serait de transformer ce pouvoir de domination patriarcale en un pouvoir de faire ensemble, femmes et hommes, pour un mouvement démocratique défendant des droits universels.
Je pense que le mouvement féministe européen représente une force sociale critique. Le modèle européen actuel prône le libéralisme, le militarisme, alimente les nationalismes et réintroduit le religieux dans la sphère politique.
Ces dernières années, nous avons axé principalement notre travail à travers des campagnes européennes pour la sécurité globale, le droit à l’avortement et face à l’intrusion croissante des religions dans la sphère publique, la laïcité.

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